mardi 10 novembre 2015

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Nous voici arrivés en 1929. Il y a quelques années seulement que la lutte pour l'indépendance morale du peuple turc se développe. Durant cette courte période, ce peuple a montré une vitalité et un dynamisme plus miraculeux que les efforts déployés pendant les cinq années de lutte pour l'indépendance matérielle. Pendant ce court laps de temps, les chaînes d'esclavage des forces morales, que le peuple turc a supportées pendant plusieurs siècles, ont été brisées. La muraille de Chine qui l'empêchait, pendant des siècles, de suivre les progrès du monde occidental, a été supprimée. Les peuples européens voient s'aligner dans leurs rangs un nouveau type d'homme, qui marche de pair avec eux dans la voie du progrès. Mais qui est ce nouveau type, d'où vient-il ? Quelle est son origine ? Quel est son passé ? Quel est le sang qui coule dans ses veines ? Est-ce un compagnon de voyage qui continuera la route jusqu'au bout, ou s'arrêtera-t-il au beau milieu du chemin ? Voilà pourquoi il est intéressant de connaître ses antécédents, et ses origines. Il faut avouer que, dans beaucoup de milieux européens, ce nouveau venu a été considéré comme un intrus, un intrus, — disait-on —, que le vernis de la civilisation éblouit et qui s'empressera de revenir à ses anciennes amours, dès que les premiers signes de fatigue se feront sentir. Son passé — tel qu'on se le représentait jusqu'ici — n'était pas de nature à infirmer ces appréhensions pessimistes. N'appartient-il pas à ce peuple qui fait l'impression d'un parvenu ? Issu de la tribu d'Osman, favorisé pendant un certain temps par le dieu de la guerre, il a réussi à envahir des pays étrangers et à fonder un Empire qui ne lui a jamais appartenu et dans lequel il n'a fait que camper et faire le gendarme, au profit des populations autochtones, dont la suprématie culturelle ne faisait que s'accentuer de jour en jour. Ce nouveau venu ne serait donc qu'une étoile filante, dont l'éclat dans le firmament ne dure pas longtemps. L'histoire turque telle qu'elle était conçue jusqu'ici, n'était pas en mesure de réfuter cette façon de voir de certains milieux occidentaux. L'histoire enseignée même dans les écoles turques prenait comme point de départ la tribu d'Osman. Au point de vue culture et civilisation, le point de départ était l'apparition du soleil islamique chez le peuple turc. D'après cette histoire, le peuple turc est sorti de l'ignorance grâce à la lumière islamique et est entré dans le concert des Puissances, grâce aux succès guerriers de la tribu d'Osman, qui a même imposé son nom à ce peuple. Le peuple turc n'existait même pas dans l'histoire, qui ne reconnaissait que des Osmanlis, faisant partie de la grande famille islamique. Voilà pourquoi les historiens turcs et étrangers ont toujours confondu l'histoire turque avec celle de l'Islamisme. Les croisades menées par la Chrétienté contre l'Islamisme dans toutes les périodes de l'histoire, ont attiré la haine et les préjugés des historiens européens contre les Turcs, qui se trouvaient à l'avant-garde du monde musulman. Aveuglés par un fanatisme tantôt conscient et tantôt inconscient, les historiens ne voient dans l'histoire turque que du feu et du sang. Quant aux historiens turcs ou musulmans, ils n'ont jamais obéi qu'à la conscience islamique et ils considéraient comme un devoir sacré, imposé par la religion islamique, d'oublier le stade où le peuple turc n'avait pas encore eu le bonheur d'être éclairé par la lumière islamique.

Vient ensuite la chimère de l'Ottomanisme, qui voulait fondre les divers éléments de l'Empire dans le creuset ottoman, former de ces éléments hétérogènes une seule et unique Nation. Et alors, ce n'est pas par négligence ou par oubli qu'on ne parlait pas du Turquisme, mais on effaçait ce nom avec un zèle, digne d'une meilleure cause, de toutes les pages où par hasard il figurait. Tout cela, pensait sincèrement l'élite turque, évoque les Tamerlan, les Djenguiz, les Attila et tous les conquérants, tant décriés par les historiens occidentaux. Le nom de Turc devait être accompagné alors des vocables tels que tentes, tribu, cheval, armée, guerre et hécatombe. Telle était en grande partie l'impression qu'on avait lorsqu'on parcourait les livres d'histoire qui se trouvaient entre les mains des petits Turcs, auxquels on faisait comprendre qu'ils n'étaient que des Musulmans, les nobles et dignes adeptes de Mahomet. Même les Jeunes-Turcs les plus ardents et les plus enflammés n'ont jamais eu le courage de reculer l'histoire de leur peuple au delà de la petite tribu d'Osman. Les Jeunes-Turcs nationalistes aimaient à répéter avec le grand poète patriote, Namik Kemal : « Cihangârane bir devlet çikardik bir asiretten ! », « Nous avons fait d'une tribu un empire mondial ». Ainsi, l'histoire du peuple turc a commencé avec cette tribu asiatique de 400 tentes. Les Turcs osmanlis, non seulement ne voulaient pas reculer leur histoire au delà de la tribu d'Osman, mais ils ne voulaient pas être confondus avec les autres peuples de la même race. « Le mot « Türklük » — dit Vambery — était considéré comme synonyme de grossièreté et de sauvagerie et, quand j'attirais l'attention sur l'importance de la race turque, qui s'étend d'Andrinople au Pacifique, on me répondait : Mais ne nous rangez sûrement pas avec les Khirgiz et avec les grossiers nomades de Tartarie. « A peu d'exceptions près, je ne trouvais personne, à Constantinople, qui s'intéressât sérieusement à la question de la nationalité ou de la langue turques. »

De Kamal Atatürk, qui depuis qu'il était simple étudiant sur les bancs de l'école, a toujours eu une passion très prononcée pour l'histoire en général et pour l'histoire turque en particulier et qui, au milieu même de ses multiples occupations de chef d'Etat, n'a jamais négligé de cultiver passionnément cette branche du savoir humain, ne pouvait plus tolérer cette fausse conception de l'histoire turque, qui avait cours même parmi une partie des intellectuels turcs. Il est grand temps, pensa-t-il, de faire comprendre au monde entier, à commencer par les Turcs eux-mêmes, que l'histoire turque ne commence pas avec la tribu d'Osman, mais douze mille ans avant J.-C. Elle n'est pas celle d'une tribu de 400 tentes, mais d'une grande Nation, composée de centaines de millions d'âmes. Les exploits des Turcs osmanlis ne constituent qu'un épisode de l'histoire de la Nation turque, qui a fondé plusieurs autres Empires, lesquels ont eu, eux aussi, leur période de grandeur et de splendeur éblouissantes. Il est temps, se dit Atatürk, que l'on sache que le Turc, en reprenant la voie du progrès et de la civilisation, ne fait que suivre l'exemple de ses ancêtres préhistoriques, qui ont été les premiers peuples cultivés du monde. Il faut que le monde, y compris les Turcs, comprennent que, pendant plusieurs milliers d'années, lorsque les autres peuples obéissaient simplement à leur conscience et à leur instinct, les Turcs étaient des agents de culture et de progrès et qu'ils n'ont cessé de l'être, que lorsqu'ils ont été subjugués par des cultures et des forces morales étrangères.

Les peuples civilisés doivent faire abstraction de cette courte période de décadence, où le peuple turc n'était pas lui-même, pour apprendre que ce nouveau venu dans leurs rangs n'est pas un intrus, mais leur doyen d'âge.

Il ne s'agit pas là de paroles relevant de la vanité nationale, comme on en trouve plus ou moins chez toutes les Nations du monde. Il est bien admis par les mœurs internationales, pour ainsi dire, que ce qui n'est pas permis pour l'individu moralement est bien permis pour les Nations. La vanité et la vantardise, qui sont des vices chez l'individu, sont des qualités chez les Nations. C'est ainsi qu'il est permis aux Français d'appeler Paris « la ville-lumière », aux Suisses de proclamer Genève « la capitale des Nations » et qu'il est permis aux Persans de penser que leur Shah est le centre du monde.

C'est ainsi qu'on trouve naturel que chaque Nation s'attribue la première place, quand il s'agit de bravoure, de générosité, d'honnêteté et de rayonnement dans le monde. Mais ici, il ne s'agit pas de cette vanité qui est entrée dans les mœurs nationales, il s'agit d'une révolution dans la conception de l'histoire, de mettre en lumière des vérités historiques méconnues, de ramasser le matériel nécessaire à la reconstitution de l'histoire turque, en vue de la réhabilitation du nom et de la gloire du peuple, en vue de relever le prestige de la Régénérescence turque par une Renaissance rétroactive, pour ainsi dire.

Il faut avouer que cette nouvelle tâche à laquelle s'est attelé Kamal Atatürk était des plus difficiles. C'était là une révolution sans précédent dans l'histoire universelle. Même les amis les plus intimes d'Atatürk ont accueilli au début cette révolution avec un certain scepticisme.

La première difficulté à surmonter, c'était le préjugé de race enraciné dans l'opinion mondiale ainsi que dans l'opinion turque elle-même depuis plusieurs siècles. Les historiens de l'Orient comme ceux de l'Occident et même les historiens turcs ont toujours affirmé que les Turcs sont d'origine mongole. Les professeurs d'histoire turque à l'école comme à l'université ont toujours classé leur propre Nation parmi celles de race jaune. Personne jusqu'ici n'a eu le courage de s'élever contre ce préjugé. Les turquistes, dont Zia Gök Alp était le chef, ont timidement remplacé le terme mongole par touranien ou ouralo-altaïque. Mais, ce faisant, ils n'ont pu sauver que les apparences. On n'a fait que remplacer l'expression d'ordre ethnique par une expression d'ordre géographique. Il n'en ressortait pas que les Turcs appartenaient à la grande famille indo-européenne. Kamal Atatürk, après avoir étudié la question soigneusement par des méthodes scientifiques, s'est parfaitement rendu compte qu'on se trouvait en présence d'un préjugé historique qui, pour avoir duré plusieurs siècles, n'était pas moins le résultat d'une aberration. Il s'est donc mis en tête de l'éliminer par un nouvel élan révolutionnaire en lui faisant subir le sort de tant d'autres aberrations dont a pâti le peuple turc pendant des siècles. Une nouvelle mobilisation générale est ordonnée. Le peuple turc tout entier, toujours sous la conduite de son chef et avec la même impétuosité dont il avait fait preuve tant de fois jusqu'ici, se lance vers la conquête du passé, vers la conquête de son histoire.

Comme dans les autres révolutions de ces derniers quatre ans, les pionniers, les avant-gardes prennent leur élan dynamique à l'école pratique de Tchan-Kaya. Depuis que la campagne est déclenchée, les habitués de cette école ne parlent et n'entendent plus parler nuit et jour qu'histoire turque. Tous les efforts sont concentrés vers le même point : percer les ténèbres du passé. Les milliers de professeurs et tous les intellectuels qui, d'une façon ou d'une autre, pouvaient y contribuer, ont été mobilisés.

Le commandant en chef de Sakarya et d'Inönü, est devenu le commandant en chef des fouilles archéologiques et des recherches historiques. Ses ordres poussent ses troupes non pas à quelques kilomètres en avant, mais à plusieurs milliers d'années en arrière. Après une période de préparation, pendant laquelle les esprits se sont bien imprégnés des buts et des objectifs de Kamal Atatürk, un Institut pour les recherches historiques est fondé. Les personnalités les plus compétentes en la matière en font partie et Kamal Atatürk lui-même en est le président effectif et l'infatigable animateur. Le ministère de la Culture met à la disposition de cet Institut toutes les ressources morales et matérielles dont il dispose. Par les publications périodiques et par les communiqués publiés par toute la presse turque, l'Institut fait suivre ses travaux par toute la Nation. Les Congrès périodiques convoqués à Ankara, où assistent des centaines de délégués de toutes les parties du pays, fournissent l'occasion à tous les citoyens d'apporter leur contribution à l'œuvre de Renaissance rétroactive.

Aujourd'hui, quelques années seulement après le déclenchement de la nouvelle campagne historique, le préjugé plusieurs fois séculaire sur l'origine mongoloïde du peuple turc appartient déjà à l'histoire. Personne n'y croit plus en Turquie et plusieurs savants et spécialistes occidentaux qui ont eu l'occasion de suivre de près les recherches et les publications faites en Turquie à ce sujet se sont convaincus que les Turcs occupent une place d'honneur parmi les peuples indo-européens.

Suivant le mot d'ordre du commandant en chef, des centaines de pionniers de la science se sont lancés vers les bibliothèques de l'Orient et de l'Occident, compulsant toute sorte d'ouvrages vieux ou nouveaux, des manuscrits de toutes langues ont été passés en revue pour chercher les preuves à l'appui de la vérité historique proclamée par Atatürk. La campagne n'est pas encore terminée, mais les résultats obtenus jusqu'ici suffisent déjà pour se faire une conviction.

Voici en premier lieu les auteurs chinois les plus anciens faisant la description des princes et des « Hakans » turcs. Tous ces Hakans sont de haute taille. Ils ont des yeux bleus, des visages roses et sont d'une beauté remarquable.

Voici encore des ouvrages persans écrits sept à huit siècles auparavant qui nous font le portrait des princes et des héros turcs Seltchoukis, des Alp Arslan et des Melikchah et de leur époque, presque tous sont de taille gigantesque. Ils ont des cheveux longs et ondulés, des visages beaux et longs et des poitrines larges. Les auteurs arabes d'il y a dix siècles décrivent à leur tour les « Atabey » qui ont régné pendant longtemps sur la Syrie et la Mésopotamie. Tous les princes de cette dynastie sont présentés par les auteurs arabes comme étant de couleur blanche, de taille élancée, ayant des fronts larges et de grands et beaux yeux. Mêmes caractéristiques chez les Seltchoukis d'Anatolie rapportées par les auteurs arabes de l'époque.

Les pionniers de la révolution kemaliste font de larges citations du célèbre poète persan Firdevsi ainsi que de différents poèmes et épopées des autres poètes persans qui décrivent des personnages légendaires turcs avec des caractéristiques morphologiques qui n'ont absolument rien de commun avec celles des Mongols. Surtout la beauté des femmes turques avec leur longue taille, leur couleur rose, leurs lèvres rouges, leur petite bouche, leurs sourcils arqués, leurs longs et abondants cheveux, est particulièrement exaltée par Firdevsi et autres poètes persans célèbres.

Les nombreux écrits se référant aux exploits des Croisés et leurs rencontres avec les Turcs constituent pour les pionniers de la révolution turque une source de documentation précieuse. Surtout l'histoire ecclésiastique, écrite en latin par le prêtre français Orderic Vital (1075-1142), contient un grand nombre de récits dans lesquels se trouvent mêlés certains personnages turcs de l'époque qui sont décrits avec des caractéristiques complètement indo-européennes.

Les documents historiques turcs les plus connus et les plus anciens tels que l'Oguznamé, Dede Korkud, etc., confirment également les caractères morphologiques des types turcs, tels qu'ils sont présentés par les auteurs chinois, persans, arabes et latins. On y voit les types turcs avec leur couleur rose et blonde, leurs yeux bleus, gris ou azurés, leur taille longue, svelte et élancée et leur beauté remarquable.

Les différents ouvrages de sinologues occidentaux tels que Vivien de Saint-Martin et des historiens comme Ed. Ghavanne et autres qui s'occupent des Huns, des Oguz, des Uygurs, des Uysuns et des Kirgizes d'avant l'ère chrétienne sont mis copieusement à contribution pour en tirer des preuves corroborant la thèse kemaliste.

Mais voilà que, pendant que les pionniers turcs continuent infatigablement leurs recherches, un savant français, le Dr Legendre, a rendu sa sentence d'une façon péremptoire : « Le Turc est un des plus beaux spécimens de la race blanche, haut de taille, à la face longue, ovale, au nez fin, droit ou busqué, aux lèvres fines, à l'œil bien ouvert, assez souvent gris ou bleu et à fente palpébrale horizontale (1). »

Le Dr Legendre fait ressortir fort judicieusement que, lors des invasions turques, l'attention des historiens de l'époque a été retenue par la foule des soldats mongols étranges et bizarres, qui combattaient sous les ordres des conquérants turcs, ces derniers qui étaient blancs, du même type que les peuples conquis eux-mêmes, n'ont pas attiré l'attention et on n'a pas senti le besoin de les décrire.

L'anthropologiste suisse Pittard (2) aussi classe les Turcs parmi les Indo-Européens et en donne comme caractéristiques morphologiques : taille plus longue que la moyenne, hyperbrachycéphale, visage ovale, cheveux un peu touffus, larges pommettes, lèvres grosses, nez plat et haut. Dans un autre passage du même ouvrage, Pittard affirme que la race turque représente indubitablement un des plus beaux types dans le point de jonction de l'Europe et de l'Asie. Il ajoute, en se basant sur ses observations personnelles que, parmi les Turcs d'aujourd'hui, on rencontre rarement des types pouvant rappeler la moindre parenté avec les Mongols.

Parmi les preuves recueillies par les conquérants de l'histoire turque, les plus importantes sont celles qui ont été fournies par l'archéologie. Les fouilles faites par des missions anglaises, françaises, allemandes, russes et japonaises dans le Turkestan oriental et, depuis le début du XXe siècle, ont donné de brillants résultats. Un grand nombre de fresques, statues, collections de terre cuite et autres œuvres d'art datant de plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, remplissent les salons, les musées ethnographiques de Léningrad, de Paris et surtout de Berlin. Dans ces œuvres d'art, on remarque clairement les caractéristiques morphologiques du type indo-européen des anciens Turcs.

Certains archéologues comme von Le Coq, Grünewald, etc., qui ne veulent pas se résigner à admettre l'origine indo-européenne des Turcs, supposent qu'il y a eu dans les centres de civilisation turque comme Turfan, Kachgir, etc., des invasions étrangères et que ces fresques représenteraient les types des conquérants étrangers. Ce sont là évidemment des suppositions gratuites qui ne sont appuyées par aucun fait historique. Il faut avouer cependant que les populations turques et mongoles dont le voisinage en Asie Centrale date des temps préhistoriques ont subi à travers les âges des croisements importants. Les populations mongoles conquises par les Turcs ont fini, avec le temps, par adopter la langue et la culture de leurs maîtres et conquérants, et c'est peut-être ces populations mongoles turcophones qu'on rencontre encore aujourd'hui dans certaines régions de l'Asie qui ont donné un semblant de vérité au préjugé historique sur l'origine mongole de la race turque. (...)

(1) L'Illustration, 27 juin 1925.

(2) Les Races et l'histoire, 1924." (p. 109-119)


"Le manuel d'histoire précité raconte longuement l'histoire de l'Empire turco-hun en Asie centrale dont le chef le plus connu est Mete, de l'empire des Scythes, de ceux des Avars, des Akhuns à l'ouest du Turkestan et au nord de l'Afghanistan, de Tukyu (1), des Seltchouks, de Babur aux Indes, de Tamerlan, de Harzem à travers toute la Perse, etc., et relève tout spécialement l'importance des civilisations hittite et sumérienne dont nous parlerons plus bas. (...)

(1) C'est le nom donné aux Turcs par les Chinois qui ne peuvent pas prononcer le r." (p. 122)


"Le député Ghemseddine, professeur à l'Université, également membre de l'Institut, développa sa thèse sur « Le rôle des Turcs dans la civilisation musulmane ». Léon Kahun, dit-il, a écrit, il n'y a pas longtemps, que, sans le concours des Turcs, la civilisation musulmane n'aurait pas pu se développer tellement ni se diffuser dans de si vastes régions. Mais, maintenant que nous avons approfondi nos recherches dans le sens de la vérité historique, nous devons amender sa conclusion en ces termes :
Si les Turcs n'étaient pas entrés dans la société musulmane, la civilisation que nous désignons sous le nom de civilisation islamique n'aurait pas existé. En effet, les recherches historiques nous prouvent que, pendant toute la longue période où l'élément turc ne figurait pas dans la société islamique, c'est-à-dire jusqu'au jour où s'est écroulée la civilisation des Ommeyades, il n'y avait, dans les domaines culturels et intellectuels du monde islamique, aucun mouvement que l'on pouvait considérer comme scientifique. Ce n'est pas sans raison que l'accalmie intellectuelle qui régnait dans la société islamique vers la fin du règne des Ommeyades s'est transformée en un mouvement de vie intense aussitôt que les Turcs se sont mêlés à la société islamique et y ont occupé une place prédominante. C'est que les Turcs qui ont créé ce mouvement étaient supérieurs aux autres peuples musulmans au point de vue culture et civilisation.

La série des conférences et des thèses destinées à restaurer l'histoire turque, à réaliser la Renaissance rétrospective du peuple turc, a été complétée par une thèse de Youssouf Hikmet, successivement ministre de l'Instruction publique et secrétaire privé de la présidence de la République, qui a assumé la tâche très délicate d'expliquer scientifiquement les causes de la décadence turque, des peuples d'Orient et du monde islamique en général. D'après Bay Hikmet, il ne faut pas chercher ces causes dans des facteurs d'ordre ethnique ou racial, ni dans les éléments géographiques et économiques, mais plutôt dans le domaine de la culture. Pendant que le mouvement de réforme et de Renaissance s'emparait des peuples de l'Occident et les poussait irrésistiblement dans la voie du progrès et du relèvement, le peuple turc, comme tant d'autres peuples musulmans, restait subjugué par les principes théocratiques et l'obscurantisme religieux. D'après la conception qui régnait et dominait à cette époque, le Coran renfermait tout ce qui a trait à la vie publique et privée. Les relations sociales, politiques, administratives, économiques, familiales, scientifiques, etc., entre les hommes étaient supposées devoir continuer à se dérouler jusqu'à la fin du monde d'après les principes du Coran confié à Mahomet par inspiration divine : Ce qui n'est pas dans le Coran ou, plutôt, ce qu'une étude insuffisante ne parvient pas à y découvrir — car tout est dans le Coran — doit être réglé par analogie, par la jurisprudence créée par les quatre premiers Imams ou par la tradition religieuse. La décision à prendre sur ces sujets appartient exclusivement aux « Ulémas », savants religieux. Ces Ulémas ignorent tout ce qui s'est passé dans le monde au point de vue scientifique et culturel, deux siècles après l'Hégire. Le Calife qui détient le pouvoir religieux et le pouvoir séculier en même temps a un pouvoir absolu et discrétionnaire sur ses administrés. En un mot, dans la vie sociale comme dans le domaine scientifique, le Calife, ainsi que ses organes d'exécution, ne tiennent aucun compte des changements survenus par suite de l'évolution des choses. En aucun cas, on ne doit se départir des principes fixés par le Coran.

La preuve que les causes de la décadence résident uniquement dans la conception théocratique de la conduite de la vie, et que ces causes n'ont aucun rapport avec la structure raciale, c'est que les Hongrois, qui appartiennent à la même race que les Turcs, ont pu suivre les progrès des peuples occidentaux et réaliser tous les progrès modernes.

La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih, sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 126-129)


Voir également : La sous-estimation méprisante des Turcs

Le kémalisme, la bonne révolution

Les 16 étoiles du fanion présidentiel de la République de Turquie

La Turquie kémaliste et les Turcs gagaouzes (chrétiens-orthodoxes) de Roumanie

L'exaltation de la culture populaire turque d'Anatolie par le régime kémaliste

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme
  
Le peuplement turc de l'Iran et de l'Anatolie

Le peuplement turc des Balkans sous la domination ottomane

Liste des peuples turcs historiques

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Les traits du caractère turc