mardi 10 novembre 2015

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk




Stéphane Yerasimos, "Le sandjak d'Alexandrette : formation et intégration d'un territoire", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 48-49, 1988 :

"Ce retrait laisse un vide que les forces locales essaieront tant bien que mal de combler. Les notables arabes d'Antioche font appel à une personnalité de Kefert Kahrim (aujourd'hui en Syrie), Ibrahim Henano, qui occupe le 24 novembre [1918] la ville à la tête de 500 personnes armées se réclamant de Fayçal et chassant les gendarmes turcs, tandis qu'à Reyhaniye ce sont les beys turkmènes qui détiennent le pouvoir. Ce n'est pourtant qu'une situation provisoire. Un détachement britannique occupe Antioche le 3 décembre, il est remplacé le 7 par une force française venant d'Alexandrette. Les Français occupent également le 11 Reyhaniye et transfèrent aussitôt le siège administratif à Harim, localité arabe (aujourd'hui en Syrie), tandis que Reyhaniye est majoritairement turque.

L'occupation française entraîne des mouvements de résistance, mais ceux-ci se font au nom du mouvement national arabe. En même temps la disparition de l'administration turque provoque des mouvements de la paysannerie alaouite contre les beys turkmènes qui organisent des mouvements d'auto-défense. Mais ceux-là aussi, en l'absence de toute liaison avec les autorités turques, retirées dès le début 1919 au-delà du Taurus, se réclament également du mouvement arabe. (...)

C'est après la défaite des forces arabes et l'établissement du contrôle français en Syrie que le mouvement kémaliste, qui s'étend de plus en plus en Cilicie, se manifeste également dans le Sandjak. Tayfur Mürsel, membre d'une des familles les plus éminentes des beys turkmènes, prend contact dès février 1920 avec les forces turques qui venaient d'occuper Marach, tandis que son cousin Ahmed Mürsel est en contact avec Alep, mais la guérilla turque sera inaugurée par l'attaque de Beylan le 4 septembre 1920. Celle-ci se solde par un échec et si les forces irrégulières turques arrivent à tenir tête aux Français durant l'automne, ces derniers passent à l'attaque pendant l'hiver et la résistance tourne court.

Après la mainmise sur la Syrie, l'administration française dissout le premier septembre 1920 les zones est et ouest, reliques des accords Sykes-Picot qui n'avaient plus de raison d'être, et forme quatre gouvernements, ceux de Damas, d'Alep, des Alaouites et du Grand Liban. Le Sandjak d'Alexandrette, tout en gardant son autonomie administrative, est rattaché au gouvernement d'Alep mais se trouve agrandi par l'addition du kaza de Djisr as-Soughour et des nahiye's de Boudjak, de Bayer et de Djebel al-Akra, tous situés au sud de l'actuel Hatay. C'est dire que ces nouvelles dispositions françaises distinguent d'une part l'intérieur de la zone côtière, où se succèdent du nord au sud le Sandjak d'Alexandrette, le territoire des Alaouites et le Grand Liban ; et d'autre part, en agrandissant le Sandjak vers le sud, diluent un peu plus sa population turque. Cette menace paraissait normale à un moment où les forces françaises en Cilicie se trouvaient durement menées par les kémalistes. (...)

Déjà, pendant la période de tension située entre la rupture de la conférence de Lausanne le 4 février 1923 et sa reprise en avril, Mustafa Kemal visite pour la première fois Adana libérée et déclare le 15 mars devant une fillette vêtue en noir symbolisant les régions irrédimées d'Alexandrette et d'Antioche : « Une terre turque vieille de quarante siècles ne peut pas rester aux mains de l'ennemi ». Quelques semaines plus tard, en mai, Tayfur Mürsel et d'autres beys turkmènes réfugiés à Adana fondent le « Foyer d'Iskenderun et d'Antakya » dont l'objectif est d'« oeuvrer pour la réunion de ces régions à la mère patrie »." (p. 202-204)

"Le 1er novembre [1936], dans son discours d'ouverture de la session de l'Assemblée, Atatürk insiste sur l'importance du Sandjak (comme question nationale et comme question bilatérale franco-turque). Le lendemain, il convoque Tayfur Mürsel et le charge de fonder un « Comité de la Souveraineté du Hatay », organisation secrète dont le président sera le ministre de l'Intérieur et le secrétaire le directeur général de la Police, et qui devrait s'implanter dans toutes les villes frontières proches du Sandjak. Le comité organise l'agitation lors des élections syriennes du 30 novembre, ce qui permet aux Turcs non seulement de les boycotter mais d'accuser également les autorités françaises de manoeuvres ayant pour but d'empêcher l'élection de députés turcs. (...)

L'ensemble peut être considéré comme une victoire française, puisque le Sandjak se trouve ainsi disjoint du sort de la Syrie et rien ne paraît pouvoir empêcher la perpétuation du mandat français. Au moins c'est ainsi que l'entend l'administration française, puisque le 29 novembre 1937, date de l'entrée en vigueur des accords, elle prend directement en mains le contrôle du Sandjak en évinçant les fonctionnaires syriens tout en refusant d'appliquer les clauses de démilitarisation et de contrôle de la S.D.N. sous prétexte que ceux-ci ne sauraient intervenir qu'après la fin du mandat syrien.

Le gouvernement turc contre-attaque aussitôt sur deux fronts. Il dénonce les traités d'amitié turco-syrien de 1926 (signé en fait avec la France) et franco-turc de 1930 et refuse de reconnaître la loi électorale du Sandjak préparée par la S.D.N.. En même temps il commence à envoyer sur place tous les Turcs natifs du Sandjak afin de s'inscrire sur les listes électorales.

A partir de cette date, la situation évolue constamment en faveur de la Turquie, qui grignote sur le terrain et sur le papier les prérogatives de la France, tandis que cette dernière recule tout en espérant gagner du temps." (p. 207-208)


Martin van Bruinessen, "Nationalisme kurde et ethnicités intra-kurdes", Peuples Méditerranéens, n° 68-69, juillet-décembre 1994 :

"En Irak, durant les années d'après-guerre, le leader religieux et politique kurde, Shaikh Mahmud Barzinji, était en relation avec le mouvement kémaliste dans la lutte contre les britanniques avant d'adopter une plate-forme nationaliste kurde." (p. 24)


Jordi Tejel Gorgas, "La Turquie et l'Iran à l'épreuve de la solidarité transfrontalière kurde", in Le monde turco-iranien en question (ouv. col.), Paris, Karthala, 2008 :

"Depuis l'émergence de la question kurde en 1919, la Turquie et l'Iran ont eu recours, parfois simultanément, à la concertation et à la confrontation contrôlée. Ainsi, lors des différents soulèvements contre le centre, le Kurdistan iranien a été un refuge traditionnel pour les Kurdes de Turquie. De même, des chefs kurdes de Perse se sont réfugiés en Turquie fuyant les troupes persanes. La perméabilité de la frontière commune rendait possible cette dynamique qui, même acceptée par les gouvernements, ne manquait pas de créer des conflits sporadiques entre les deux pays.

L'alliance entre la Turquie et Ismail Agha, dit Simko, dans les années 1920 constitue un des premiers cas d'instrumentalisation de la carte kurde par les Etats concernés. Simko, qui projetait de créer un Kurdistan autonome dans le nord-ouest de l'Iran, fut coopté par les Turcs. Grâce au soutien de la Turquie, Simko élargit son aire de pouvoir sur une grande partie du Kurdistan iranien." (p. 101-102)


Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

L'instrumentalisation de la "carte kurde" par la Perse de Reza Shah Pahlavi

La place des Kurdes dans la révolution jeune-turque et la vie politique de la République de Turquie