vendredi 18 septembre 2015

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Le ministre de la Guerre Ahmed İzzet Paşa fut contraint à une « démission forcée ». Après moultes intrigues, le Comité réussit à imposer Enver Bey à ce poste. Certes, Enver avait tiré un nouveau prestige de la reprise d'Edirne en juillet 1913 et certains l'appelaient même « le second conquérant d'Edirne ». Promu colonel [miralay] le 18 décembre 1913, puis nommé général le 1er janvier 1914, quelques jours auparavant, cette nomination suscita la surprise. Trois jours plus tard, il se proclamait chef d'Etat-major général des armées [Genelkurmay Başkaru]. Ainsi, à l'âge de 34 ans, Enver Bey devint Enver Paşa et l'armée était entre ses mains. Aussi curieux que cela puisse paraître, le sultan apprit cette promotion par voie de presse. Les préparatifs du mariage d'Enver avec une nièce du sultan purent alors commencer. En même temps, Cemal prit deux grades, devint Paşa, puis fut nommé ministre de la Marine.

La première préoccupation d'Enver fut la réforme de l'armée et d'étoffer la mission militaire allemande. Il aspirait à la création d'un noyau dur et fort dans l'armée qu'il exprimait ainsi :

« Mon but est de créer une armée petite, mais forte pour conserver notre pays contre nos petits voisins qui ne pensent pas à se rassasier ».

Peu après sa nomination, Enver procéda à des mises à la retraite systématiques : 25 généraux de division sur 27, ainsi que 40 généraux de brigade en firent les frais. On se débarrassait ainsi de tous ceux qui n'avaient pas fait allégeance au Comité Union et Progrès ou étaient suspects. Cette mesure fut prise avec habileté, en invoquant l'intérêt supérieur de l'armée, la nécessité du rajeunissement des cadres... Malgré tout cela, la plupart des officiers approuvaient le coup de force d'Enver.

« Il fallait en venir là ; puisque les vieux n'ont pu rien faire de bon, espérons que les jeunes sauront mieux faire », disaient-ils." (p. 300-302)

"Enver fit une proclamation sur la discipline et l'obéissance, et prit trois types de mesures pour mettre de l'ordre dans l'armée. Certains officiers ne rejoignaient pas leur poste ou mettaient longtemps à s'y rendre s'ils ne leur plaisait pas. Enver menaça tous ceux qui avaient une nouvelle affectation dans la nouvelle organisation d'aller le rejoindre au plus tard le 23 janvier, sous peine d'être mis à la retraite d'office. La deuxième mesure touchait l'apparence. Alors que le port de l'uniforme militaire était loin d'être irréprochable, Enver prescrivit que les officiers en retraite n'étaient plus autorisés à porter l'uniforme que pendant les fêtes indiquées dans le règlement militaire. En outre, Enver prescrivit aux officiers mis à la retraite de se rendre dans leur pays d'origine. Cette décision visait certainement à prévenir un conglomérat de mécontents à Istanbul.

Ainsi, l'Etat-major se trouvait groupé presque tout entier dans la capitale. Enver disposait de 50 officiers allemands, ne connaissant ni le pays, ni la langue et de 280 à 300 officiers d'Etat-major. C'était un nombre plutôt restreint vu l'immensité de l'Empire. Enver souhaitait faire régner la discipline et il déclarait n'attendre que deux choses de l'armée : l'obéissance absolue et l'ardeur au travail. Il avertissait les officiers que tout leur avenir était entre les mains de leurs supérieurs, c'est à dire leur avancement ou leur punition. Seules les bonnes notes données par les supérieurs pourraient désormais servir de base pour l'avancement. Il recommandait de faire preuve d'une obéissance absolue, de travailler consciencieusement jour et nuit, de considérer les inférieurs comme leurs propres fils et la caserne comme leur domicile. Tout serait noté, du travail à la tenue, et celui qui ferait preuve de négligence ne pourrait jamais être promu. Vision à la fois paternaliste et autoritaire de la fonction militaire qu'il souhaitait contrôler avec une main de fer.

Autre mesure disciplinaire, il interdit aux officiers de s'attabler dans les cabarets. En effet, la fréquentation de ces endroits et l'absorption de boissons alcoolisées nuisait, selon lui, au prestige militaire et était contraire à la religion. La transgression de cet interdit entraînerait immédiatement la mise à la retraite ou en disponibilité des coupables. Enver publia un autre ordre relatif à la religion, dans lequel il disait qu'une armée sans foi ni religion ne réussissait jamais. La foi serait la force morale qui assurerait la discipline dans l'armée et raffermirait l'union nationale. Il recommandait aux supérieurs qu'ils veillent à ce que les soldats musulmans et non-musulmans suivent les prescriptions religieuses.

Enver souhaitait prendre un certain nombre de mesures radicales et efficaces et marquer personnellement l'armée ottomane. Il décida, par exemple, de s'attaquer à l'orthographe turque pour le courrier militaire. Il prit sur lui de la modifier. Estimant que l'absence de voyelle (avec des lettres liées de telle façon que certaines pouvaient disparaître dans l'ensemble) pouvaient prêter à confusion, il prit la réforme suivante. Il procéda par adjonction de voyelles dont il inventa les signes et séparation des lettres. Mais cette « révolution scripturale » fut désapprouvée par tous ses collègues du cabinet." (p. 304-306)

"L'assiette du recrutement fut modifiée à cause des lourdes pertes territoriales des guerres balkaniques. Enver Paşa, le ministre de la Guerre, fit adopter la loi sur le recrutement obligatoire du 12 mai 1914 [Mukelleflyet 'askeriye kanunu muvakkati']. Pour expliquer sa position, il déclarait :

« Je n'ai pas sur cette question les mêmes idées que mon prédécesseur. Il avait fait élaborer un projet de loi que le conseil d'Etat était en train d'étudier. Je l'ai repris et je compte le modifier. Je suis d'avis que les non-musulmans doivent comme les musulmans le service militaire. On les incorporera en nombre tel que leur effectif ne dépasse jamais le 10eme de l'effectif total de l'unité. Je sais par l'expérience de la dernière guerre qu'ils peuvent faire d'excellents soldats et j'ai vu des Ottomans de race bulgare se battre vaillamment contre leurs frères de race. Ceux qui ne seront pas incorporés pour faire leur service normal paieront la taxe d'exonération mais le taux de celle-ci ne sera pas le même pour tout le monde. Chacun paiera proportionnellement à sa fortune. Ceux que leur mauvaise constitution fera dispenser du service militaire paieront aussi. La taxe ne dispensera pas de tout service, car tout le monde doit passer sous les drapeaux pour être en mesure en temps de guerre de participer à la défense du pays. Ceux qui ne feront pas le service militaire normal seront astreints à des périodes d'instruction. Il sera possible de réduire pour certains dont l'instruction militaire sera jugée nécessaire, la durée du service actif. Mais ceux-là aussi paieront une taxe proportionnellement au temps du service actif qu'ils n'auront pas effectué. »

Le projet de loi sur le recrutement fut soumis au Conseil d'Etat, qui le modifia en de nombreux points. La durée du service actif était réduite à deux ans pour l'infanterie. Il faut signaler qu'il en avait été ainsi en France en 1911." (p. 49-50)

Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Colmar Freiherr von der Goltz

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme