lundi 15 juin 2015

Rüstem Mariani Paşa

Antoine A. Khair, Le Moutaçarrifat du Mont-Liban, Beyrouth, Publications de l'Université Libanaise, 1973, p. 87-89 :

"Rustem Pacha (1873-1883).

Bien que la plupart des auteurs disent que Rustem Pacha, italien de naissance, était comte Mariani, un rapport de l'attaché militaire à l'ambassade de France à Constantinople semble affirmer le contraire en brossant du Moutaçarrif le tableau suivant (2) :

« Rustem Pacha est fort connu en Europe où il a rempli de longues et importantes missions diplomatiques. Son nom a aussi quelque notoriété en France, où de longues polémiques ont été engagées à son sujet depuis qu'il gouverne le Liban, notamment à propos de ses démêlés avec un des principaux évêques maronites, Monseigneur Bistani, Evêque de Saïda, On sait assez généralement qu'il est né en territoire autrichien, d'une mère italienne, de réputation galante, et d'un père inconnu, qu'il fut attiré en Turquie par certains hasards de la vie errante de sa mère et qu'il s'y fixa ; on sait moins que, dans l'intervalle, il avait vécu en France, où il fut candidat (à) polytechnique, puis en Vénétie, il eut un emploi subalterne dans la police autrichienne.

Le hasard qui avait amené Rustem Pacha à Constantinople le mit en rapports particuliers avec un Pacha militaire important qui le prit comme aide de camp et qui, étant devenu Séraskier, l'envoya, dans l'année 1835, remplir une mission à Tripoli de Barbarie. Rustem était alors capitaine et ne pouvait guère avoir moins de 24 à 25 ans ; il ne saurait donc ajourd'hui être d'un âge inférieur à 69 ou 70 ans. »

Le diplomate ajoute qu'on ne sait s'il était devenu musulman, qu'il rentra dans la diplomatie et, ne voulant pas être classé comme renégat puisqu'il a dû vivre en Europe, « est donc, ajourd'hui, officiellement chrétien, et c'est ainsi qu'il a pu, en 1873, devenir avec l'agrément des Puissances garantes, gouverneur pour 10 ans, du Sandjak indépendant du Liban ».

« On a souvent dit de Rustem qu'il est italien de naissance, turc de choix, anglais de tendance et que, dans cette trilogie internationale, il n'y a guère de place pour des sympathies françaises » mais, affirme l'attaché français, ceci est exagéré malgré ses sympathies pour l'Angleterre et ses dires volontiers qu'il est tory. Il aurait été assez habile pour se concilier la sympathie des ambassadeurs anglais à Constantinople mais il est loin d'être un simple agent anglais.

« Rustem Pacha est un homme habile et un égoïste dévoué à la Turquie... très entier dans ses idées, très despote, il a gouverné la Montagne en souverain absolu mais personne ne nie qu'il l'ait fait avec beaucoup d'intelligence, d'activité et d'esprit de justice. »

Selon le même rapport, il aurait été vaniteux, se serait inspiré de sentiments anti-catholiques et son grand défaut aurait été les femmes. Son entourage, de moralité et d'éducation fort inférieures, aurait contribué à démoraliser le Liban.

Malgré tout ceci, il demeurait « un gouverneur actif, ferme et relativement impartial » et, n'étant pas un client de la France, il n'en tenait pas moins compte de l'avis de ses représentants. En effet, Rustem Pacha était plutôt hostile à la France et aux Maronites, et favorisait, avec l'aide de Monseigneur Piavi, le délégué apostolique, la politique italienne.

La fermeté exemplaire de Rustem Pacha nous est relatée par des documents d'archives racontant sa façon de réunir les moudirs et les cheikhs par l'intermédiaire du caïmacam pour se voir notifier les ordres et en écouter le commentaire et, plus particulièrement, par un récit de cheikh Rachid El-Khazen à propos d'un incident qui se serait produit à Mazraat-Kfardebiane.

Dr Chaker El-Khoury prétend que Rustem Pacha est devenu d'esprit partisan après avoir exilé Monseigneur Boustany et qu'il sema la discorde entre les familles en prenant pour règle de nommer un parent à la place de son cousin évincé.

Le consul de France lui reprochait, d'ailleurs, d'exercer des pressions pour faire élire ses partisans au Conseil administratif et de s'immiscer dans le déroulement de la justice.

Quoi qu'il en soit, Rustem Pacha accomplit au Liban une œuvre très importante durant ses dix années de gouvernement ; nous le voyons, par exemple, promulguer un règlement concernant le travail dans les manufactures de soie, sévir contre l'exercice illégal de la médecine et ordonner l'inspection des officines et des pharmacies, envoyer de jeunes libanais à Istamboul pour faire leurs études aux frais de l'Etat, établir des dossiers personnels pour les fonctionnaires, essayer d'ouvrir des souks dans les villages sous le contrôle et avec les encouragements du gouvernement.

Jouplain, très enthousiaste il nous semble, émet sur Rustem Pacha ce jugement très avantageux : « Depuis l'Emir Béchir-le-Grand, il a été le gouverneur le plus remarquable que le Liban ait connu ; malgré ses trop nombreux abus d'autorité, son administration a été bienfaisante. Il a remis de l'ordre dans les finances par sa stricte économie, et a véritablement préparé le grand essor économique... ».

En 1883, à l'expiration de son mandat, et après avoir assuré l'intérim durant quelques mois, Rustem Pacha fut nommé ambassadeur ottoman à Londres ; avant son arrivée au Liban, il avait occupé le même poste à Saint-Pétersbourg. (...)

(2) Archives du ministère français des Affaires étrangères, t. 123, 1860-1881 (Turquie : mémoires et documents)."

  
François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 283 : 

"Abdülhamid est très bien informé du mouvement arménophile en Europe et aux Etats-Unis et suit de près les activités des comités révolutionnaires grâce à ses ambassadeurs, notamment Mavroyeni bey, un Grec en poste à Washington, et Rüstem pacha, un catholique d'origine italienne qui représente l'Empire à Londres."