vendredi 1 mai 2015

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (2) : un point de vue perse

La Perse et la guerre européenne (livre anonyme d'Hasan Taqizâda), Lausanne, Librairie Nouvelle, 1917 :

"Depuis le commencement de la guerre européenne, la tyrannie de l'Angleterre et de la Russie, loin de diminuer, n'a fait que s'aggraver. Au mépris de la neutralité de la Perse, ces deux puissances ont porté la guerre sur son territoire. Les Russes ont pris pour base de leurs opérations contre la Turquie la province d'Azerbaïdjan ; les Anglais, les villes de Nâssiri et d'Ahvâz ; les uns et les autres détruisent ainsi les biens et même la vie d'innombrables sujets persans. Les Russes ont rappelé de Tiflis l'ignoble Chodjaed-dowla que le gouvernement, au prix de mille difficultés, avait réussi à chasser de Perse, et l'ont envoyé contre les Turcs, à la tête de troupes formées de sujets persans et armées aux frais des contribuables persans. Et tout cela, bien que le gouvernement de Perse ait proclamé la neutralité du pays ! La guerre déclarée, ni les Russes ni les Anglais n'ont cessé de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Perse et de l'inquiéter par leurs menaces. Les Anglais ont même cru le moment propice pour faire une bonne affaire en acquérant certaines îles du golfe Persique qu'ils convoitent. Ils ont proposé au gouvernement persan, sous prétexte de le tirer de ses embarras financiers, de leur vendre à vil prix les îles de Kichem, de Khark et d'Hormouz. Les Russes enfin ont envoyé des troupes à Kazwin, d'où ils menacent Téhéran. (...)

Les faits que nous venons de citer ne constituent que la centième partie des vexations et des violences dont se sont rendus coupables envers notre pays ses puissants voisins ; néanmoins ils pourraient suffire pour prouver que dans le cas d'une victoire de l'Entente sur l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Turquie, tout espoir de délivrance serait perdu pour l'Iran." (p. 14-16)

"Il est certain que la victoire ou la défaite, le triomphe ou la débâcle de la Turquie, dans cette guerre, seront pour tout l'Orient d'une importance immense et qu'on ne saurait évaluer trop haut. C'est des succès de l'Empire turc que dépend le sort de la Perse, que dépend l'existence de l'Islam. Si la Turquie, le plus grand des empires mahométans, succombait sous les coups de ses ennemis, elle entraînerait dans sa chute l'Islam, que notre prophète fonda dans l'Hedjaz, il y a treize siècles, et qui disparaîtrait sans laisser d'autre souvenir que son nom. Quel événement sans exemple dans l'histoire du monde que la disparition, après treize cents ans d'existence, du mahométisme, à la fois dogme religieux et lien politique des peuples qui le professent ! Mais dans le cas d'une victoire de la Turquie et de ses alliés, tout ne serait cependant pas dit pour la Perse et elle serait loin de retrouver la tranquillité. Dans ce cas-là encore elle aura besoin d'une politique nationale pour défendre son indépendance fondée longtemps avant l'Islam, et pour l'accomplissement de cette tâche, elle n'aura pas trop de toutes ses forces." (p. 31-32)

"L'empire du Califat islamique qui, sous les quatre premiers successeurs de Mahomet, ensuite sous les Omeyades et les premiers Abbassides, s'était étendu à une grande partie de la terre habitée, s'est divisé plus tard et a été remplacé par une infinité d'Etats musulmans qui se sont formés sur les points les plus divers du globe. Aujourd'hui, à l'exception de trois, tous ces Etats, petits et grands, sont annexés ou réduits à l'esclavage par les trois ou quatre puissances européennes qui s'acharnent à persécuter l'islam. Les trois Etats qui restent, meurtris et agonisants, sont voués par leurs implacables ennemis à une disparition prochaine. Ce sont les Etats asiatiques de Turquie, de Perse et d'Afghanistan, tous trois voisins l'un de l'autre. Heureusement, leurs intérêts naturels et fondamentaux sont identiques. Ils ont les mêmes ennemis et les mêmes aspirations ; ils souffrent des mêmes maux appelant les mêmes remèdes. Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces trois nations se tendent une main fraternelle et s'unissent dans un commun effort, afin de repousser leurs ennemis et de recouvrer leur liberté. Voilà ce qu'il faut que comprennent les gouvernants des trois nations ! L'heure est venue d'oublier les querelles mesquines et de renoncer à de piètres calculs égoïstes. Est-il un Persan assez stupide pour croire, au moment où le mausolée sacré de l'imam Riza s'écroule sous les projectiles russes, que la promesse que l'Angleterre fait à la Perse, de l'annexion de Karbela, de Nedjef et des lieux saints de l'Irak arabe, soit autre chose qu'un leurre décevant ? Existe-t-il un Turc assez insensé pour rêver à la conquête de Saoudjboulaq ou de Bana, au milieu des mille et une difficultés où se débat son pays, ou pour se bercer, à l'heure où l'ennemi menace les Dardanelles, de l'illusion d'occuper le Turkestan chinois ou de soumettre à l'influence turque les tribus Qachqaï ? Est-il admissible que l'Afghanistan détourne son attention des ports de Carratchi et de Gouatar et projette l'annexion de Tchabahar et de Djach ? Pendant deux cents ans, la Perse et la Turquie se sont disputé quelques pauvres villages de frontière, et tandis qu'elles se querellaient à propos des bourgades de Quazligheul, de Vazana, de Sar-Dacht et de Bana, les villes de Yezd, d'Ispahan et de Boroudjerd étaient englobées dans la « zone d'influence » russe, et Zunguldagh et les Dardanelles étaient bombardés par les canons des Anglais et des Russes. (...)

Il est temps de réparer toutes ces fautes et ces négligences : bientôt il serait trop tard. Il est temps que les hommes politiques de la Perse et de l'Afghanistan envisagent avec fermeté la situation qui est faite à ces deux pays, et qu'ils avisent à les en tirer. Le moment est venu, pour les hommes d'Etat turcs, de comprendre qu'ils doivent traiter leurs voisins musulmans avec bienveillance et dissiper chez eux toute appréhension au sujet des intentions de la Turquie. Quand les « Huns » sont aux portes de Constantinople et que les féroces bourreaux russes de Kazwin n'attendent que l'ordre de se ruer sur Téhéran, n'est-il pas insensé de perdre notre temps à rêver de Califat et d'hégémonie en Asie, ou de vouloir faire revivre là vieille querelle entre Afrasyab et Kavous, entre l'Iran et le Touran ?

Les Anglais, au moyen de mille intrigues, tentent de ressusciter, en Perse et dans l'Irak arabe, la vieille haine entre les Chiites et les Sunnites. Le Times de Basra (journal anglais se publiant à Basra depuis l'occupation de cette ville par les Anglais) accuse le grand moudjtahid chiite Aga Sayid Muhammed Kazim Yazdi d'être hostile aux Turcs et de ne pas vouloir rendre de fetva en leur faveur. Bien qu'à notre avis il soit hors de doute que c'est là une pure calomnie et qu'aucun des chefs actuels de l'islam n'est capable d'une pareille trahison — il ne se trouvera jamais un autre Ibn-Alqami qui, par haine personnelle ou par fanatisme religieux, invite l'armée mongole à détruire le califat, — il n'en faut pas moins que les dirigeants de l'islam évitent soigneusement toute fausse apparence ; ni à la malice des ennemis ni à la naïveté des amis, ils ne doivent fournir l'ombre d'un prétexte à soupçonner leur droiture. Aujourd'hui que l'existence de la Perse et de la Turquie, voire même celle de l'islam est en jeu, il serait non seulement frivole, mais dangereux au plus haut degré de continuer, au sujet de la frontière turco-persane, de vieilles querelles qui ne peuvent qu'entretenir entre les deux nations voisines des sentiments de défiance et de jalousie.

Heureusement qu'à la Sublime Porte, d'après des nouvelles récentes, le parti du bon sens l'a emporté sur les rêveurs brouillons, et que le gouvernement de Stamboul s'est décidé à écouter la voix de la raison. Les chefs intelligents de la nation turque ont compris les graves conséquences que devaient entraîner les imprudences qu'on avait commises, et la nécessité qu'il y avait pour la Turquie de prendre à l'égard de la Perse une attitude amicale et fraternelle : ils ont retiré du territoire persan les troupes turques, ils ont réparé des excès commis par certains fonctionnaires trop zélés, ont rendu aux ulémas chiites les honneurs dus à leur rang, ont admis gratuitement aux écoles de Constantinople cent jeunes Persans, etc. Ce sont là des faits qui permettent de penser que les gouvernants de ce peuple musulman ont fini par se rendre un compte exact de la direction qu'il importe de donner à la politique islamique, et que la raison et la logique ont eu le dessus sur les rêvasseries chimériques.

Par un curieux hasard, tous les ennemis de l'islam et de l'Orient se sont aujourd'hui rangés d'un côté, tandis que de l'autre se trouvent les amis des peuples orientaux. Les loups affamés de carnage veulent déchirer le lion, afin de dévorer à leur aise les moutons de l'Orient et de réduire à l'esclavage tous les peuples musulmans. Aujourd'hui le même camp réunit l'Angleterre, la France et la Russie, les bourreaux des peuples musulmans des Indes, de l'Egypte, du Soudan, du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine, du Beloutchistan, de Boukhara, de Khiwa, de la Crimée, de Kazan, du Caucase, du Daghistan, de la Somalie, etc. Dans le camp opposé, nous voyons l'Allemagne et l'Autriche, ceux qui autrefois rendirent hommage au souvenir de Saladin et ceux qui délivrèrent l'Albanie. Une guerre cruelle et sanglante s'est déchaînée entre ces deux camps : l'épée de la vengeance divine est en train de punir, par la main des guerriers germaniques, les ennemis de l'Orient, qui voulaient réduire sous leur puissance le berceau du Prophète, les tombeaux de nos saints, les foyers de notre religion.

C'est par un concours de circonstances providentiel que tous les ennemis héréditaires de l'islam se trouvent d'un côté, et tous les amis, de l'autre. L'Italie elle-même, le brutal envahisseur de la Tripolitaine, jadis l'alliée des États qui nous voulaient du bien, les a abandonnés et s'est rangée du côté où était sa vraie place, parmi les malfaiteurs et les brigands.

Dès le commencement de la guerre universelle, la Turquie a su orienter sa politique extérieure dans la bonne direction. Après avoir pesé les chances qu'elle trouverait dans l'un ou dans l'autre des deux camps opposés, elle s'est ralliée franchement aux puissances centrales et a résolument tiré l'épée contre ses oppresseurs. C'est ainsi qu'elle combat à cette heure sur les pentes du Caucase, dans les déserts de l'Irak arabe, sur la frontière de l'Egypte et aux Dardanelles. Plus que jamais l'attention du monde musulman se porte sur les questions fondamentales de la politique islamique, et la nécessité d'une alliance entre les Etats musulmans restés indépendants s'impose de plus en plus à tous les esprits éclairés et forme le sujet de toutes les discussions. Il faut que la Perse aussi revise sa politique et qu'elle mette fin à l'irrésolution qui, plus que toute autre chose, aggrave ses maux. Quelle que soit, d'ailleurs, la ligne de conduite pour laquelle se décidera le gouvernement persan, il devra s'inspirer de la nécessité d'entretenir des relations franchement cordiales avec ses voisins musulmans et unir ses efforts aux leurs pour la défense des intérêts communs ; il devra, en outre, resserrer les liens d'amitié qui rattachent la Perse aux ennemis de ses ennemis, aux puissances de l'Europe centrale, afin de profiter de leur civilisation, de leur industrie, de leur science militaire, de leurs engins de guerre, et pour développer, dans la mesure du possible, l'industrie et le commerce nationaux." (p. 39-43)

Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale
 
Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

 
La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient