samedi 2 mai 2015

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

Mohamed Fahmy, La Question d'Egypte, Genève, Librairie J. H. Jeheber, 1917 :

"L'Angleterre a pris comme prétexte, pour entrer dans la guerre actuelle, la violation de la neutralité de la Belgique. Mauvais prétexte ; il n'est personne qui ne sache aujourd'hui que la Grande-Bretagne n'avait qu'un but en entrant dans le conflit : abattre une rivale par qui elle se croyait menacée dans son commerce et sa suprématie maritime.

Au surplus, comment l'Angleterre ose-t-elle reprocher à d'autres de violer les traités, elle qui depuis plus de trente ans viole le droit en Egypte, pour ne parler que de ce pays !

Quelle différence y a-t-il entre l'Angleterre déchirant le traité de Londres, trahissant sa parole d'honneur, faisant fi de ses promesses et de ses engagements les plus précis et les plus formels, et ceux contre qui elle est partie en guerre soi-disant parce qu'ils ne respectèrent pas la neutralité de la Belgique ? Quel pays considéra le premier les traités comme des chiffons de papier ? Si c'est vraiment pour défendre la Belgique et les droits du peuple belge que l'Angleterre a pris les armes, comment se fait-il que, dans le même temps, elle étouffe un autre peuple qui, lui aussi, a droit à l'existence ?

Y aurait-il pour l'Angleterre deux justices et deux droits ? Si elle était vraiment le champion des droits des peuples, comme elle le prétend, une occasion unique se présentait à elle de le prouver en Egypte ; il lui suffisait de faire un geste libérateur, de rendre la liberté aux Egyptiens, ce qui ne l'empêchait pas d'assurer, par des traités, ses intérêts économiques.

La proclamation du protectorat anglais a décidé la Turquie, pays suzerain de l'Egypte, à envoyer une armée pour sauvegarder ses droits et délivrer la vallée du Nil. Les partisans de l'Angleterre et les journaux à sa solde répandent le bruit que si les Turcs entrent en Egypte, ils s'empresseront d'abolir l'autonomie et les privilèges de ce pays et en feront une simple province turque telles que l'Anatolie et la Syrie. Et alors malheur aux Egyptiens, car on connaît l'Administration ottomane ! Pour couper court à ces bruits, le gouvernement turc a fait, concernant ses intentions sur l'Egypte, une déclaration très nette, sous forme d'un iradé du sultan Mahomet V dans lequel il dit entre autres :

« Je suis certain, qu'avec l'aide de Dieu, mon armée impériale réussira à vous délivrer de l'influence de l'ennemi et de son immixtion dans vos affaires et à vous rendre votre autonomie et vos libertés. Je suis certain que l'amour de leur Patrie engagera mes fils égyptiens à prendre part à cette guerre de libération, avec tout le zèle dont ils sont capables. »

Le gouvernement turc sait parfaitement que si le peuple égyptien a montré en toutes circonstances et particulièrement lors des guerres de Tripolitaine et des Balkans son attachement à la Turquie, c'est précisément parce que la suzeraineté turque, tout en n'étant que nominale, constitue cependant à ses yeux une sauvegarde contre l'Angleterre. Il sait aussi que le jour où la Turquie voudrait supprimer l'autonomie de l'Egypte et prendre la place de l'Angleterre, la sympathie des Egyptiens se changerait en haine. Nous croyons que le gouvernement jeune-turc a assez de sens politique pour ne pas commettre une telle faute.

Les partisans de l'Angleterre disent aussi qu'à défaut des Turcs, ce seront leurs alliés, les Allemands, qui s'empareront de l'Egypte pour ne plus la lâcher. Cette supposition est bien hasardée ; il faudrait que l'Allemagne anéantît d'abord l'armée turque et prît possession de la Turquie, ce que les Allemands, même s'ils en avaient le pouvoir, ne feraient jamais, pour ne pas perdre le bénéfice de l'amitié de l'empire ottoman et de tout l'Orient musulman.

Le gouvernement anglais pousse même l'hypocrisie jusqu'à faire dire chez les neutres que son protectorat équivaut à l'indépendance, et certaine presse servile se fait l'écho de ces allégations mensongères. On n'a cependant jamais vu qu'un pays fût à la fois protégé et indépendant.

La perfidie des hommes d'Etat anglais surpasse leur hypocrisie.

Non contents d'avoir détrôné le khédive, ils essayent d'attirer à eux le fils aîné d'Abbas Hilmi II. Profitant de son séjour en Suisse, ils ont tenté de le suborner par l'intermédiaire d'un de leurs agents, mais ils s'étaient trompé d'adresse ; le jeune prince répondit fièrement à leur envoyé : « Je ne trahirai ni mon père ni mon pays. »

Le dessein de l'Angleterre est clair ; elle a laissé vacant le poste de prince héritier et voudrait, pour se rendre favorable le peuple égyptien, proclamer le fils du khédive héritier du trône du sultanat d'Egypte qu'elle a créé. Ayant échoué près du jeune prince, on dit qu'elle voudrait négocier avec le khédive lui-même, dans l'espoir de gagner le fils par un arrangement avec le père. Mais il serait incompréhensible que le souverain qui a refusé de se plier aux exigences de l'Angleterre, geste qui lui a valu un surcroît de popularité en Egypte, se prêtât à des intrigues de ce genre.

Voilà comment l'Angleterre, prétendue libérale, a agi en Egypte.

Certains de ses admirateurs, il est vrai, nous ont dit plus d'une fois : Voyez le Canada, l'Australie, le Transvaal : l'Angleterre leur a accordé l'autonomie et ils sont parfaitement heureux.

Mais ils oublient que le Canada et l'Australie sont peuplés presque en totalité d'Anglais et que l'autonomie a donc été octroyée en réalité à des fils d'Albion. D'ailleurs, pour arriver à la situation actuelle, l'Angleterre a abruti par l'alcool la population autochtone, et l'a presque entièrement massacrée ; il n'en reste plus actuellement que quelques rares spécimens, réduits à vivre dans les forêts et les déserts.

Quant au Transvaal, devons-nous rappeler que l'Angleterre a dû le soumettre par une guerre sanglante, le détruire à demi et réduire à merci dans des camps de concentration sa malheureuse population, pour pouvoir ensuite faire le geste de lui rendre une partie de la liberté qui lui avait été ravie ? L'Angleterre a supprimé deux républiques indépendantes pour englober leur territoire dans son système de gouvernement sud-africain et assurer ainsi ses intérêts au détriment des leurs. Les événements actuels ont, du reste, montré que la majorité des Boërs ne s'est pas résignée à subir le bonheur qui leur était imposé, puisqu'ils se sont révoltés et que l'Angleterre a dû les combattre et les écraser une seconde fois. Il est vrai que les Anglais insinuent que les héroïques Boërs, Dewet, Maritz et Beyers étaient vendus à l'Allemagne. Quelle infamie !

Par la déclaration du protectorat, l'Angleterre a commis non seulement un crime sans précédent contre le droit et l'humanité, mais encore une faute politique grave et dont les conséquences lui coûteront cher. Si, par malheur, le conflit actuel n'apporte pas la libération de l'Egypte, notre peuple se révélera un ennemi irréductible." (p. 45-49)

"Les événements nous ont malheureusement donné pleinement raison. Cette guerre sanglante est le résultat de l'avide politique coloniale des puissances, de la violation des traités internationaux et du système de partage et de compensations inauguré par la mauvaise foi de l'Angleterre en Egypte. La Grande-Bretagne ayant mis la main sur ce pays, il fallait satisfaire la France, et on lui offrit le Maroc dont la conquête fit verser des flots de sang, et l'Italie, qu'on poussa en Tripolitaine, ce qui provoqua une guerre injuste avec la Turquie.

Le partage de l'Afrique du Nord, pour ne citer que celui-là, se fit sans même tenir compte des intérêts d'autres puissances qui se virent privées de leur part du butin. Telle est la cause principale du conflit actuel. Et l'Angleterre est, quoi qu'on en dise, la grande coupable. Non contente d'avoir violé le droit et méprisé les traités pendant les trente-deux années de son occupation en Egypte, elle vient de mettre le sceau à son oeuvre inique en proclamant le protectorat sur ce pays.

Que l'on impose le protectorat à des peuplades à demi sauvages, à la rigueur, on peut le comprendre ; mais l'Egypte qui a un passé glorieux, qui est entrée dans la civilisation moderne depuis longtemps, qui s'est adressée de sa propre initiative à l'Europe pour lui demander ses éducateurs, et dont les fils avides de science ont acquis leur savoir dans les universités européennes, l'Egypte n'a-t-elle pas le droit de vivre en nation libre ?

C'est ce droit que nous réclamons. Nous voulons que les Anglais évacuent notre pays, nous voulons que notre peuple ait la faculté de se développer librement et que l'Egypte puisse vivre sa vie de nation.

L'évacuation accomplie, l'Egypte pourra conserver son statut juridique fixé par la convention de Londres, en 1840, d'Etat autonome et tributaire et confirmé par les firmans impériaux. Ce serait le statu quo d'avant l'occupation et le retour à l'état normal des choses.

Il y a une autre solution à envisager, qui, chose curieuse, fut « proposée » pour la première fois par l'Angleterre, et serait selon nous la meilleure, parce qu'elle contenterait tout le monde : nous voulons parler de la neutralisation de l'Egypte.

Toutes les puissances, sans exception, y trouveraient un immense avantage, puisque l'Egypte serait ouverte d'une manière définitive à la libre concurrence et que le trafic du Canal ne pourrait jamais être supprimé, comme il l'est actuellement.

L'Angleterre même ne saurait s'opposer à la neutralisation, puisqu'elle l'a elle-même conçue; elle n'aurait plus de raison pour invoquer l'insécurité de ses possessions, ni pour prétendre que l'on cherche à l'entraver dans ces communications avec ses colonies.

Cette solution pourrait satisfaire également la Turquie, qui verrait une nation dont les affinités sont si nombreuses avec son Empire, débarrassée d'une tutelle étrangère. Elle serait sûre, en outre, de n'avoir jamais comme voisine une puissance qui pourrait la menacer en Arabie, en Syrie et ailleurs.


Quant au tribut que l'Egypte lui doit, il pourrait être remplacé par une indemnité fixée par les Puissances, d'accord avec la Turquie." (p. 63-64)

Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme
 
Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies
 
Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme
 
Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)
 
Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient