vendredi 1 mai 2015

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (1) : un point de vue géorgien

La Géorgie et la guerre actuelle (livre anonyme de Mikheil Tsereteli), Zürich, Orient-Verlag, 1915 :

"La déclaration de guerre par l'Empire ottoman à la Russie a compliqué de beaucoup le problème posé par la guerre mondiale à laquelle nous assistons actuellement. Le grand problème concerne non seulement les grands changements politiques et sociaux qui auront lieu dans les grandes sociétés européennes, mais aussi l'organisation politique des autres nations, petites ou grandes, qui étaient dépourvues jusqu'à présent de toute possibilité de vivre en dehors de la tutelle des grandes puissances et qui n'étaient pas considérées comme dignes d'être sujets du droit international. Le grand peuple Hindou, les peuples musulmans, les Polonais, les Finlandais, les Ukrainiens, les Irlandais, les Géorgiens, etc. — tous ils aspirent à la liberté future, et le problème de leur indépendance nationale étant depuis longtemps posé, tous ils attendent la solution de ce problème après cette guerre. Et le Caucase ne fait pas exception à ce phénomène général du réveil des peuples subjugués. Les Caucasiens, et surtout les Géorgiens, ont compris la grandeur du moment actuel. L'heure de leur action a sonné ; la guerre qui vient d'éclater entre la Turquie et la Russie fournit au peuple Géorgien le meilleur moyen de reconquérir l'indépendance politique perdue par lui depuis un siècle. C'est dans ce but que la Géorgie a tendu la main à la Turquie et à ses grandes alliées, l'Allemagne et l'Autriche, pour combattre ensemble la Russie, cette puissance formidable, qui cultive depuis des siècles l'esclavage et fait régner une réaction terrible non seulement parmi les peuples incorporés de force dans cet Empire, mais aussi contre le peuple russe lui-même.

La Turquie attaque la Russie par la Mer Noire, et par les frontières géorgiennes. Les troupes ottomanes ne peuvent pas éviter le territoire géorgien pour marcher ensuite sur Tiflis, la capitale de la Géorgie. C'est après l'occupation de la Géorgie que la Turquie peut prendre possession du Caucase, et il est naturel qu'on se pose des questions concernant l'avenir de la Géorgie et du Caucase tout entier après l'évacuation du territoire Caucasien par les troupes russes, en cas que les Turcs sortent victorieux de cette lutte héroïque qu'ils ont engagée contre les Moscovites détestés.

Non seulement les Géorgiens, mais tous les peuples du Caucase marcheront ensemble avec les Turcs pour débarrasser le territoire caucasien de la domination russe. Si l'on attend quelquefois que les Arméniens soient prêts à marcher d'accord avec les Russes, il ne faut pas tout de même exagérer ce prétendu danger, car le nombre des Arméniens du Caucase qui ont embrassé la cause russe, n'est pas grand, et il faut absolument compter sur l'intelligence et l'honnêteté du peuple Arménien en général, qui ne permettra jamais à ses fils égarés et trompés par les Russes de se mettre du côté de la barbarie et de trahir les autres peuples du Caucase avec lesquels les Arméniens sont obligés de vivre solidairement pour la paix et la prospérité du pays tout entier.

Ainsi tous les peuples, du Caucase, faut-il supposer, feront cause commune avec les Turcs dans la grande oeuvre de l'expulsion des Russes du Caucase. Mais les avantages doivent être partagés entre ces peuples et la Turquie aussi amicalement et raisonnablement que possible.
Car il n'y a pas un seul peuple du Caucase qui ne soit plus ou moins capable de vivre indépendamment pour son plus grand profit et pour celui de tous ses voisins. Et ce serait une erreur irréparable et qui engendrerait de grands malheurs futurs, si la Turquie venait à se substituer à la Russie et à essayer de convertir le Caucase tout simplement en province ottomane. L'Empire ottoman doit recevoir, comme compensation pour ses efforts et ses dépenses, les parties du Caucase qui lui reviennent de droit, avec le consentement des peuples du Caucase. Mais les peuples du Caucase formant des unités parfaites au point de vue ethnique et historique, il doit leur être réservé le droit de former aussi des corps politiques indépendants pour en constituer ensuite une fédération libre Caucasienne basée sur l'entente libre de ces corps indépendants. Telle est la seule solution possible du problème caucasien après l'expulsion des Russes." (p. 5-6)

"La Géorgie n'est pas un pays conquis par les armes russes. C'est un état indépendant qui s'imposa volontairement et d'après les règles du droit des gens le protectorat russe. Mais comme la Russie n'a pas tenu son engagement vis-à-vis de nous, la Géorgie, par cet acte illégal de la Russie, se sent libre de ses engagements vis-à-vis de-la Russie, en restant de jure un état indépendant dont les droits sont violés illégalement par la Russie et qui est transformé en province russe non par droit de conquête, puisque l'histoire ne connaît pas de guerres russo-géorgiennes, mais par la perfidie et par la violation systématique des traités internationaux. En 1907, lorsque nous avons présenté la pétition signée par les représentants de toutes les classes de la nation à la conférence de la paix à la Haye, aucun représentant des Puissances n'éleva sa voix contre la légalité, de cette pétition, pas même le représentant de l'Empire russe, M. Nélidoff. Si la pétition n'a pas été lue, c'est, comme nous l'avons déjà dit plus haut, parce qu'elle n'avait pas été inscrite dans le programme de la conférence. Et que signifie ce silence, sinon la reconnaissance par les états de la légalité de cet acte de la nation géorgienne au point de vue du droit international ? Et par conséquent, dans le moment actuel, la nation géorgienne a aussi le droit de prier les puissances amies, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Turquie, de reconnaître dans les actes révolutionnaires dirigés contre la Russie non des manifestations de révolte contre l'autorité légale russe, mais des actions militaires venant du côté belligérant qui défend ses justes droits contre la violence et l'illégalité de la Russie. A ce point de vue chaque comité géorgien auquel la nation confie la direction de l'action militaire contre l'ennemi ou l'administration des affaires publiques sur le territoire débarrassé des troupes russes, a le droit de prendre le titre de gouvernement provisoire géorgien, et la légalité de ce gouvernement doit être reconnue par les dites puissances, cette reconnaissance n'étant pas du tout contraire aux règles du droit des gens. Aussi un autre précédent prouve cette situation exceptionnelle de la Géorgie au point de vue du droit international. Lorsque, sur la demande du gouvernement russe, trois révolutionnaires Géorgiens furent arrêtés à Genève, et que le gouvernement du Czar insista sur leur extradition, le Tribunal Fédéral les acquitta, après avoir pris en considération, parmi les autres données, les conclusions d'une des plus grandes autorités dans la science moderne du droit international. Cet auteur illustre tâchait de prouver que les actes commis par les révolutionnaires géorgiens contre le gouvernement russe sont à considérer comme actes politiques commis par un parti belligérant." (p. 24-25)

"Tels sont les éléments [ethniques] dont la coopération est indispensable aux Ottomans pour remporter la victoire définitive sur les Russes et pour les chasser des confins du Caucase. La coopération avec les Géorgiens est spécialement nécessaire à cause de leur importance, dont nous venons de parler. Sans l'aide des Géorgiens, les Turcs ne pourront jamais conquérir le Caucase ; l'acte accompli par les Géorgiens sera suivi par les Tatars et les Montagnards qui ne peuvent jamais rien risquer sans l'initiative de la Géorgie qui est l'âme politique du Caucase. Et si les Géorgiens, les Tatars, les Montagnards et les Arméniens, solidaires d'eux, se soulèvent, ils formeront une force très considérable avec laquelle la Russie doit compter sérieusement et qui, combinée avec la force ottomane, brisera enfin la résistance de l'armée russe. Mais sans révolution générale caucasienne, les tentatives des Turcs de conquérir à eux seuls le Caucase — répétons le encore une fois — sont condamnées à échouer complètement. Et les conséquences qu'une défaite turque pourrait avoir pour les deux états musulmans, la Turquie et la Perse, sont très faciles à calculer. Il est évident que la Russie brisa la puissance de la Turquie et de la Perse, après avoir pris pied sur le territoire du Caucase. Les Géorgiens, réduits absolument par les incursions systématiques des Turcs et des Persans, ont appelé eux-mêmes les Russes pour se défendre contre ces invasions horribles. C'est alors que l'impérialisme russe a trouvé un point d'appui très ferme dans l'Orient. Si la guerre actuelle se couronne par la victoire russe, il est aussi évident que la Turquie perdra les provinces arméniennes, peut-être aussi tout le vilayet de Trébizonde ; la Perse perdra la province d'Adérbéïdjan, et l'occupation de toute la Perse par les Anglais et les Russes deviendra peut-être perpétuelle. Le Caucase lui-même restera à jamais sous la domination russe ; la colonisation russe y progressera d'une manière plus intense que jusqu'à présent. La russification des chrétiens, du Caucase et la dégénérescence des musulmans seront les conséquences de la domination russe prolongée dans ce pays qui perdra définitivement sa personnalité historique et son originalité ethnique. Et c'est pour éviter toutes ces conséquences, néfastes pour tous les Caucasiens, pour la Turquie et pour la Perse, que la coopération de tous ces peuples est nécessaire dans le grand but de la défaite des Russes. Mais chacun de ces peuples doit baser ses aspirations sur la solidarité et la justice pour faire couronner de succès le grand but que l'on poursuit. Il ne s'agit pas ici du butin de la guerre, il ne s'agit pas de la satisfaction des appétits développés pendant le succès remporté dans la guerre. Cette manière de considérer les succès de la guerre est barbare et surannée, elle est toujours la cause de la perte finale des vainqueurs. Tout doit être subordonné au but suprême, au calcul de l'état futur des choses et des possibilités qui peuvent surgir après la fin des combats. Celui qui n'emploie pas sa victoire pour s'assurer la paix et la garantie contre l'agression de l'ennemi pendant une assez longue période dans l'avenir, a perdu en vain ses forces ; il est un mauvais politicien qui ne sait rien calculer, rien apprécier, rien prévoir. Lorsqu'il s'agit de la coopération des différents peuples cointéressés dans l'affranchissement du joug de l'ennemi commun, il faut proclamer le principe « suum cuique tribuere », respecter les droits réciproques ; les peuples subjugués ne versent pas leur sang pour échanger la domination d'un étranger contre la domination d'un autre, ils réclament leurs droits, et c'est pour les recouvrer qu'ils luttent et s'allient aux ennemis de leurs oppresseurs." (p. 30-31)

"L'état tampon du Caucase — c'est la paix en Orient, c'est la conservation de la Turquie et de la Perse, c'est la paix au Caucase même, qui ne connaît pas la tranquillité depuis des siècles, c'est la fin des aspirations impérialistes russes dans cette partie de l'Orient, aspirations qui menacent même Constantinople, la Méditerranée et l'Europe." (p. 33)

"D'après nous, si la guerre actuelle est couronnée par le succès définitif des Allemands, des Austro-Hongrois et des Turcs, le problème caucasien doit être résolu de la manière suivante :

concéder à la Turquie une partie des gouvernements de Kars et d'Erivan, où la grande majorité de la population est d'origine turque ;

2° déclarer la Transcaucasie neutre, comme la Suisse ; que toutes les Puissances signent la déclaration de cette neutralité et s'engagent à ne jamais la violer (...)." (p. 35)

Voir également : Première Guerre mondiale : l'élément arménien dans la perspective nationaliste géorgienne

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale
 
Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste


Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien"
 
La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Alsace (1918-1920) : l'expulsion de 150.000 Allemands par l'Etat français

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver


Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918