mercredi 6 mai 2015

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"




Prométhée, n° 33, août 1929, p. 5-8 :
COMMENT SE BRISENT LES IDOLES

Le journal turc
Ikdam vient de publier un article de tête dû à la plume du grand publiciste et homme politique turc Hamdullah Subhi bey. Il n'est pas exagéré de dire que, de tous ceux qui s'intéressent aux destinées de l'Orient, bien peu ignorent le nom de ce grand politicien turc : ancien ministre, ayant pris une part active au mouvement libérateur de la Turquie, membre du Parlement actuel et directeur du journal Turk Yourdou, Hamdullah Subhi bey est l'homme politique qui reflète le mieux l'opinion publique de la Turquie contemporaine. C'est pourquoi l'article que nous reproduisons ici, dans son intégrité et sans commentaires présente un intérêt tout particulier :

L'arrêt des courants d'opinion véritablement sains dans le pays, l'inactivité de la plume et de la production littéraire ont donné espoir et courage aux forces obscures qui s'agitent dans les coulisses.

A Smyrne on juge certains individus qui faisaient de l'agitation parmi la classe ouvrière ; c'est ce qu'on appelle le procès des bolcheviks. A Koniah, saus le titre « Au Peuple » paraît un journal dans lequel se trouve une poésie dirigée contre des personnalités portant l'habit fait de peau des paysans. Et comme inspiration de ce journal cette phrase : « Lève ton poing plus haut, rassemble toute la force et écrase la tête du tyran. »

L'homme qui doit avoir la tête écrasée est le chef d'Etat de la patrie turque ; sa personnalité est aussi sacrée que n'est sacrée la patrie, elle-même.

A Constantinople paraît un journal portant le nom de « L'Action », lequel reproduit en gros caractères des vers publiés à Koniah sous le titre de « Pluie de Feu ».

Dans « La Lune Illustrée » a paru en gros caractères une poésie de Nazim Hukmet [Hikmet] où se trouvent vantés les mérites des cordes et des noeuds coulants déjà préparés. En contemplant la corde du bourreau, le poète bolchevik éprouve de la joie.

Dernièrement on a voulu briser l'idole d'Abdul Hak Hamid. Pourquoi cela ? Simplement, parce que, avec Namik Kemal, Chinassi et Sezaï, il constitue un groupe de poètes qui ont donné aux Turcs une patrie, leur patrie.

Hier encore, on a ridiculisé Mehmet Emin. Dans les colonnes du journal « La Lune Illustrée », j'ai remarqué que la figure du poète national avait été imprimée à l'encre rouge. Pourquoi ?... Tout simplement parce que ce poète a donné aux Turcs leur nationalisme.

Depuis quelques jours, on promène par les rues et les cours le poumon malade aux encans de Yakoub Kadri, l'artiste prosateur turc incomparable et irremplaçable. Lorsque Constantinople se trouvait encore sous l'occupation des puissances capitalistes, Yakoub Kadri publiait ses oeuvres dans les rues de la Sublime Porte, parmi les baïonnettes ennemies. Les patriotes lisaient ces oeuvres avec des larmes dans les yeux. Pourquoi donc de nos jours promène-t-on de part et d'autre sur le papier son poumon malade ?... Tout simplement parce qu'il représente une force puissante dans le domaine des idées et de l'art pour le développement du principe de patrie et de l'idée nationale parmi les Turcs.
Comment se brisent les idoles — c'est de cela que je voudrais vous entretenir.

Si les fervents de la nouvelle religion obtiennent du succès, ils brisent en morceaux les idoles de la vieille religion et, à leur place, ils élèvent des idoles de leur religion nouvelle. Dans ce cas, quelle peut bien être cette nouvelle religion ? En d'autres termes, après avoir renversé les idoles de la patrie et de la nation par les idoles de quelle religion les remplaceront-ils ? C'est ce qu'il serait intéressant pour nous de savoir. Par des idoles de la religion bolcheviste !... Ces idoles qu'ils se proposent de briser ne sont pas des sphinx d'Egypte, ce ne sont pas non plus des monuments de Byzance à Sultan Ahmed qui sont restés comme héritage des peuples disparus et des siècles passés...

Autour de nos idoles se presse toute une nation bien vivante qui, hier, encore, a donné des centaines de milliers de victimes au nom de la patrie. Si l'on sort de chez soi par une nuit profonde et qu'on approche d'un monument quelconque, il est facile de le renverser, mais les monuments qui vivent dans le coeur des peuples sont inviolables ; impossible de les renverser ou de les détruire. Il me paraît donc inutile de s'en prendre au monument d'Abdul Hak Hamid ou de Mehmet Emin. Ces deux noms sont les colonnes qui soutiennent le temple de la patrie, colonnes puissantes, qui ne sont pas dressées pour trois ou cinq jours, mais qui sont scellées avec le ciment du nationalisme et de la patrie susceptibles d'exister durant des siècles.

L'on peut soumettre un enfant aux effets pernicieux d'un narcotique étranger, l'envoyer de nuit dans un temple désert et lui dire : « Renverse ces colonnes », et l'enfant se mettra à l'oeuvre, mais il brisera sa pioche, ses bras se lasseront, et les colonnes resteront toujours debout et entières.

Qui avons-nous en notre présence ? Je vais vous l'expliquer.

Derière les coulisses de l'amitié russo-turque un jeu se déroule... jeu tragique. Là où existent des organisations commerciales russes se trouve de l'argent, là se fait de la propagande, là réside un activisme rouge. Malgré qu'une propagande se poursuive dans tous les coins de notre pays, nous nous taisons et restons inactifs au nom de notre dangereuse amitié avec les bolcheviks. Par contre, ils sont loin d'être inactifs. D'un côté, ils continuent à exterminer les intellectuels turks en territoire russe, et, d'autre part, ils considèrent les ouvriers turcs comme « les leurs » et la propagande se fait dans leur milieu. Pour bien saisir la situation actuelle, il convient de lire le discours de ce bolchevik notoire qu'est Boukharine, prononcé le 13 décembre 1928 au XV Congrès communiste.

« ... jusque dans les pays d'Orient, le mouvement nationaliste est dirigé contre la classe ouvrière ; la liberté du parti communiste est limitée, les communistes sont persécutés. A nos yeux, ces pays sont réactionnaires ; il n'y a aucune différence entre les gouvernements capitalistes et ces pays. »

Le journal Pravda, publie tous les quinze jours un supplément, le Bolchevik. Cette publication est exclusivement destinée aux membres du parti communiste. Dans le numéro du 30 septembre 1927 de ce journal, on a pu lire un article de Kissaï Gorodetski, sous le titre « La Turquie de Moustapha Kemal Pacha » dont voici l'un des passage. :

« La Turquie n'est pas une république nationale démocratique, c'est une république libérale bourgeoise. Le paysan n'est pas satisfait du régime. La situation de la classe ouvrière est inconcevable ; elle est piteuse et misérable. Le visage de la Turquie contemporaine, laquelle suce le sang du du peuple, représente le pouvoir réactionnaire d'un gouvernement purement bourgeois. »

Vous n'êtes pas sans avoir lu dans le numéro du Milliet d'hier, l'opinion des journaux Pravda et Izvestia sur la Turquie et la classe ouvrière turque ?

« Attendu qu'il n'existe aucune différence entre les pays capitalistes et la Turquie, que la Turquie se dresse contre la classe ouvrière, la Russie soviétique doit prendre des mesures contre elle... »

Nul n'ignore, évidemment, que de nos jours les bolcheviks se sont éloignés des principes du communisme, qu'ils ne vivent plus de ces principes. Les bolcheviks ne constituent plus de nos jours qu'une organisation de propagande laquelle dépense les dernières réserves du régime tsariste. Répressions et violences à l'intérieur, propagande à l'extérieur. Le fait que les bolcheviks s'apitoient sur le sort des ouvriers et paysans de Turquie n'est pas sans qu'il y ait un but. Dans les chaumières le pain manque, les pâturages sont sans herbe, la population crie famine, il faut trouver de nouveaux endroits.

Les bolcheviks ont tenté la chance dans différents pays. Malheureusement, parmi nous, il se trouve encore des gens qui croient au paradis bolchevik, mais portons nos regards sur la situation actuelle des peuples qui ont eu le temps de se familiariser avec l'esprit du peuple russe au cours des siècles. Connaître cette situation n'est pas inutile ; au Nord, les petits Etats de Lettonie et d'Estonie, armés jusqu'aux dents contre le péril rouge ; toute la Finlande en armes. L'armée nationale polonaise ayant écrasé l'armée rouge obligea cette dernière à regagner ses frontières. En Hongrie, un certain Béla Kuhn a voulu jouer le rôle de Lénine sur le peuple magyar. Mais dans ce pays, la tragédie fut de courte durée. Forts de leur volonté et inspirés par l'amour de leur patrie, les Hongrois envoyèrent Béla Kuhn et ses criminels compagnons en Russie soviétique. Ces derniers temps, cette même Russie soviétique a imposé Béla Kuhn à l'Autriche. Et qu'est-il advenu ? Le prophète de la violence et du pillage a été arrêté et renvoyé chez ses frères rouges de Russie ! La classe ouvrière trompée en Italie pensa transformer ce pays en monceaux de ruines ; le danger apparut, le mouvement se déclancha. Et l'Italie nationale écrasa le produit de l'idée bolcheviste d'un coup de poing terrible, sauvant ainsi le pays d'un sort semblable à celui de la Russie. Le bolchevisme ne saurait trouver de terrain favorable, là où le pain se gagne à la sueur de son front. On chercherait en vain le bolchevisme en Amérique, en Angleterre, en Suède, en Norvège et dans d'autres pays, chez les peuples qui se contentent du pain gagné honnêtement, par le travail.

Après la guerre de 1876-77, les tsars russes firent de Kars le plus important des arsenaux du monde. Jusqu'à la grande guerre, le trésor du gouvernement du tsar entassa des armes dans cet arsenal afin de se frayer une route vers le port d'Alexandrette. La Russie bolcheviste veut aussi posséder les bords de la Méditerranée, elle suit la même voie que la Russie tsariste ; seuls les moyens diffèrent. Les essais tentés au Nord et à l'Ouest sont restés sans résultat. Au Caucase, sous le masque rouge se cachent des centaines de guerriers éprouvés dans les anciennes luttes et qui ne sont point des inconnus pour nous. A l'intérieur de la Russie, les peuples turks sont divisés en fragments ; on pourrait sur ce sujet citer nombre d'exemples : Kirghizistan, Uzbekistan, Bachkiristan, Tataristan, Turkménistan, Tadjukistan, Kazakstan, Mogolistan, Azerbaïdjan ; il n'est pas jusqu'à un Karakolpakstan, etc. Pour régner, il faut diviser... Mais cela ne suffit pas, il faut encore partager les idiomes turks. Les Instituts orientaux de Moscou et de Léningrad s'occupent de ces questions. Les orientalistes épluchent les idiomes turks. Ici la science prête son concours à la politique barbare. Pillage, assassinat, et démembrement Voilà en quoi consiste la politique des bolcheviks par rapport aux peuples turks. Mais c'est trop peu que tout cela encore. Il faut encore étouffer le turkisme en Turquie. Qui peut servir de moyen pour atteindre ce but ? Combien est étrange l'attitude de ceux qui versent des larmes sur la situation de nos ouvriers et de nos paysans, entament en même temps des pourparlers avec le monde capitaliste, tendent la main aux capitaux de Ford. Si les résultats nous en sont cachés, nous n'en connaissons pas moins la marche. Les forêts russes ont été proposées à l'Allemagne ; un accord a été obtenu avec Detterding sur le naphte du Caucase. Il n'est pas un seul principe qui n'ait trahi les bolcheviks.
Qu'il nous soit encore permis d'attirer l'attention des patriotes turks sur un point. Ce même Trotski qui nous a été amené, en Turquie, sous une forte garde, sera demain, si l'occasion se présente, à la tête de l'armée bolcheviste marchant contre nous. Il n'est pas de porte à laquelle il n'ait frappé, mais toutes sont restées fermées devant lui. Trotski peut-il s'accommoder de la situation de ceux qui ayant perdu leurs dents et leurs griffes sont incapables de nuire ?

Une fois encore, je pose la question : Qui avons-nous en notre présence ?

Pendant la guerre, alors que le pays se trouvait occupé, que la jeunesse donnait tout son sang à la patrie, certains, mettant à profit leur situation et leur fortune, passèrent sur le territoire soviétique. Ces déserteurs furent nourris avec le pain boschevik imprégné du sang en grande partie des peuples turks.

Qui est en notre présence ? D'après les propres déclarations des bolcheviks, ce sont ceux-là même qui veulent mettre de l'ordre dans la Turquie capitaliste qu'ils accusent de boire le sang de la classe ouvrière.
Tout récemment, à Moscou, s'est suicidé un communiste du Turkestan nommé Khydir Aliev. Dans une lettre laissée après sa mort, il explique ainsi son acte :

« Moscou envoie des émigrants armés au Turkestan. Ces émigrants se saississent par la force des maisons et des terres des Turks. S'ils résistent, ces derniers sont tués par les émigrants. Les communistes du Turkestan sont impuissants. Si à l'avenir, éclate une guerre, aucun appui ne sera donné au gouvernement soviétique par le Turkestan, au contraire, ils lutteront contre ce pouvoir. Les jours passés au Turkestan m'ont sensiblement surpris. Ma santé est profondément ébranlée par ce spectacle. C'est là qu'il faut chercher la cause de mon suicide. Prière de n'accuser personne. »

Voilà donc pour quelles perspectives l'on fait appel aux paysans de Turquie. L'histoire nous montre clairement un exemple pratiqué par la secte des Ismaïliens qui, sous les fumées du hachich, se précipitent dans un gouffre, aux cris de : « Partons en paradis ».

Qui donc avons-nous devant nous ? Les serviteurs de faction aux portes bolchevistes. Les voilà bien, ceux qui brisent les idoles.

HAMDULLAH SUBHI,
Président du Comité Central des Foyers culturels de Turquie.

Voir également : Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Le kémalisme comme "fascisme turc", un concept initialement forgé par Staline, puis repris par les nationalistes arméniens et kurdes

Memmed Emin Resulzade : "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase"

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

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La propagande soviétique en faveur du "retour" des Arméniens dans les années 30

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Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens

Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique