vendredi 20 mars 2015

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne




Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"Dans le troisième numéro de la revue Bilgi Mecmuasi, l'un des panturquistes les plus connus, Tekin Alp, fait paraître un article intitulé « Almanlarda Içtimai Hayat : Alman Mütealimlerinin Yasayisi » [La vie sociale chez les Allemands : la façon de vivre des étudiants allemands], dans lequel il exprime sa profonde admiration pour le mouvement national allemand en décrivant les « Verbindungen », ces associations estudiantines qui s'étaient développées au début du 19eme siècle.

Né en 1883 à Serrès dans une famille juive orthodoxe sous le nom de Moise Cohen, Tekin Alp avait étudié à Salonique, en menant d'abord des études pour devenir rabbin puis en se tournant par la suite vers le droit. Parallèlement, il avait commencé à écrire des articles, sur le socialisme notamment, et était devenu franc-maçon durant cette période. Il avait également participé au congrès sioniste de Hambourg en 1909 mais s'était opposé à l'idée d'un foyer juif en Palestine. A partir de 1908, il était devenu actif au sein du Comité union et progrès, même s'il n'en avait jamais pénétré le noyau dur. Il s'était alors consacré à la rédaction d'articles promouvant la fraternité entre les Juifs et Turcs. Après la conquête de Salonique par les Grecs en 1912, il avait passé quelques mois à Vienne avant de s'installer à Istanbul. Parlant couramment le turc, le français, l'allemand et le judéo-espagnol et connaissant aussi l'hébreu, l'anglais, le grec moderne et l'italien, il enseignera pendant la Guerre le droit et l'économie politique à l'Université, s'investira dans l'exportation du tabac et continuera parallèlement son activité intellectuelle en entretenant des contacts avec Ziya Gökalp et Celal Sahir, en rédigeant des articles pour les revues turquistes, telles que Türk Yurdu ou Yeni Mecmua, et en publiant une revue hebdomadaire économique, l'Iktisadiyat Mecmuasi, organe de l'Association économique (Iktisat Dernegi) qu'il fondera en 1916. Après la Guerre, il deviendra un partisan convaincu de Mustafa Kemal et prendra le nom de Munis Tekinalp, Tekin Alp étant son nom de plume.

Tekin Alp, comme la grande majorité des intellectuels de l'époque, a d'abord soutenu la révolution jeune-turque et l'idée de l'ottomanisme, pour ensuite s'intéresser à la question du nationalisme turc et du panturquisme, dont il développera sa vision en 1914 (certainement juste après l'entrée de l'Empire ottoman dans la guerre) dans un ouvrage intitulé : Türkler bu muharebede ne kazanabilirler ? Büyük Türklük en meshur Türkçülerin mütalaat [Que peuvent gagner les Turcs dans cette guerre ? Le panturquisme : opinions des panturquistes les plus célèbres], qui sera traduit en allemand un an plus tard.

Pour l'heure, l'article de Moise Cohen paru en 1913 concerne la vie estudiantine allemande. Ce sujet, explique-t-il, semblait étrange et sans signification particulière il y a encore deux ou trois ans. Soulignant que dans l'Empire ottoman, les étudiants n'ont pas de façon de vivre particulière, il précise qu'il n'y a pas en ottoman de mot pour les désigner, le terme « talebe » étant employé autant pour nommer les enfants des écoles primaires que les « messieurs barbus qui portent des redingotes » des écoles supérieures. Abordant ensuite les réflexions des intellectuels sur le nationalisme, il précise qu'au moment de la révolution, ceux-ci ont d'abord vécu une « période de tâtonnement » (en français dans le texte). Après avoir poursuivi comme but l'unification des nations vivant dans l'Empire ottoman, ils se sont tournés, selon l'auteur, vers l'idéal du panislamisme, pour finalement adopter l'idéal du nationalisme (kavmiyetperverlik mefkuresi), ce que Tekin Alp date de deux ans (en 1911 donc, au moment de la guerre de Tripolitaine). Cet idéal, relève-t-il, a été fortement critiqué à l'intérieur comme à l'extérieur, et l'est encore, la plupart le considérant comme une catastrophe pour le sultanat. Mais il affirme que parmi les intellectuels turcs, les opposants à ce courant constituent désormais une exception, les Turcs ayant acquis un « esprit national » (bir rub-u milli) et une « conscience nationale » (bir vicdan-i milli) qui va bientôt dominer la vie turque.

Toujours selon l'auteur, une « vie sociale », une « sociabilité » pourrait-on traduire (bir topluluk hayati), a commencé à naître parmi les étudiants et va se renforcer au fur et à mesure, car même si les organisations étudiantes en sont encore à l'état embryonnaire, « l'important est l'existence d'une conscience nationale ». Or, souligne-t-il, ce sont les étudiants qui sont les réels porteurs du drapeau de la conscience nationale, et en ce sens, l'étudiant turc est « la lueur d'espoir du futur ».

Tekin Alp aborde ensuite le rôle de l'université en Allemagne, et celui de Fichte, estimant que les étudiants turcs se trouvent dans la même situation que les étudiants allemands cent ans auparavant. Cependant, précise-t-il prudemment, il ne s'agit pas « de présenter la vie estudiantine allemande comme celle à laquelle doivent se conformer les étudiants turcs ni d'imiter les étudiants allemands à la manière des singes », mais seulement de donner un exemple social (ictimai bir misal) dont il est possible de tirer profit. Pour l'auteur, il reste chez les étudiants allemands des traces de l'influence de Fichte, dont la principale est « l'extrême patriotisme » (ifrat derecede hubb-i vatan). En France, des courants hostiles au patriotisme comme l'internationalisme et le socialisme dominent une grande partie de la jeunesse, ce qui, estime-t-il, est impossible en Allemagne. Pour comprendre cette caractéristique, poursuit-il, il ne faut pas chercher à l'université mais en dehors, là où les étudiants s'amusent, dans les Kneipe, différents des lieux comme le Quartier Latin, ajoutant : « nous surprendrons difficilement les Allemands dans un cercle aux manières légères ». En Allemagne, continue-t-il dans un long développement, les étudiants boivent des bières dont les verres portent les armoiries du pays. Ils apportent les drapeaux des partis auxquels ils appartiennent. Tandis que dans un autre pays, ces réunions prendraient tout de suite un caractère de désordre, dans ces Kneipe, chacun s'amuse sans jamais nuire au bon ordre, car les Allemands sont disciplinés et ont reçu une éducation militaire. Ainsi, même lorsque les étudiants allemands s'amusent et boivent, ils restent avant tout patriotes. Ils chantent des chansons tirées d'un recueil (Kommersbuch), qui ne sont pas des chansons d'amour comme habituellement mais des chansons patriotiques, s'intéressant de près à ces textes qui contiennent « l'expression de l'esprit allemand ». Certaines de ces chansons, poursuit-il, évoquent aussi l'amour, mais la morale y est toujours présente. Il aborde ensuite la manière dont les étudiants allemands se comportent avec les femmes, mettant en valeur qu'à l'inverse des Italiens ou des Français, les Allemands ne tombent pas amoureux de « femmes légères », qu'ils méprisent, à l'instar de Schopenhauer. Pour l'auteur, les pensées contenues dans ces chansons contiennent une tristesse qui n'existe pas ailleurs. En ce sens, il insiste sur la mélancolie et la profondeur de ces textes, qui montrent « les sentiments profonds et glorieux de l'âme allemande ». (...)

Cet article s'inscrit dans la préoccupation des panturquistes de forger une conscience nationale turque chez les jeunes gens. Tekin Alp se montre attentif à la vie estudiantine allemande, en mettant en valeur l'organisation des étudiants en corporations. L'intérêt de ce texte réside également dans le fait que Tekin Alp aborde le rôle de Fichte et compare la situation des étudiants turcs à celle des étudiants allemands cent ans auparavant. Les chansons que Tekin Alp évoque témoignent de la redécouverte des légendes du Moyen Age et de la littérature populaire. Elles ont été écrites après le mouvement de 1813 dirigé contre Napoléon, et ont constitué en réalité « un mythe créé après coup ». La manière dont Tekin Alp détaille les réunions estudiantines indique qu'il y a pris part au moins une fois. Il resterait bien sûr à déterminer comment l'auteur s'est retrouvé dans ces Kneipe et avec quels milieux il était en contact. Dans le détail, l'article s'attarde beaucoup sur la manière dont les étudiants se comportent. Patriotisme, ordre, discipline sont les mots qui reviennent le plus souvent, comme dans la majorité des articles ou des ouvrages qui concernent l'Allemagne, mais cette fois avec une admiration réelle." (p. 131-133)

"Tekin Alp pour sa part écrit au début du mois d'octobre pour la revue Ictihad un article intitulé « Autour de la guerre. La concurrence économique anglo-allemande », dans lequel il attribue la guerre à deux raisons : la politique panslave de la Russie et la peur de l'Angleterre face à l'Allemagne. L'Allemagne et la Grande-Bretagne sont de telles concurrentes l'une pour l'autre, écrit-il, « qu'elles sont prêtes à se couper la gorge ». Il y a encore 15-20 ans, le plus grand souci de l'Angleterre était la politique coloniale de la France et la politique russe en Afghanistan, et l'Allemagne se tenait toujours hors des calculs du Foreign Office. Ainsi, poursuit Tekin Alp, les Anglais voyaient les Allemands comme « une souris des champs condamnée à vivre dans un trou ». Mais les progrès industriels réalisés par l'Allemagne ont fait qu'elle s'est transformée en « loup de mer ». Elle s'est mise à chercher des matières premières à l'extérieur et dans ce but a construit une énorme flotte de commerce, ainsi qu'une flotte de guerre puissante pour la protéger. L'Angleterre a pris peur quand Guillaume II a déclaré que l'avenir de l'Allemagne était sur les mers et qu'il était « l'ami de tous les musulmans ». L'auteur montre que le commerce extérieur de l'Allemagne s'est mis à progresser de manière extrêmement rapide et compare les chiffres anglais et allemands. Par ailleurs, poursuit-il, l'Allemagne ne menace pas seulement l'Angleterre sur le plan économique mais aussi sur le plan politique : l'Angleterre a en Inde plus de 100 millions de sujets musulmans. Ainsi, si l'Allemagne, avec l'aide du califat, réussit à attirer à elle tous les musulmans, la position de la Grande-Bretagne sera sérieusement ébranlée, et la défaite anglaise ne sera pas qu'économique, mais prendra aussi une dimension politique.

L'entrée en guerre de l'Empire ottoman n'a donc pas été uniquement le résultat d'une décision politique prise par Enver et quelques autres unionistes. (...)

Aussitôt après l'entrée effective de l'Empire ottoman dans la guerre, un certain nombre d'intellectuels publient des brochures sur la guerre et la réalisation de l'unité nationale. D'une certaine manière, ces intellectuels ont eux aussi leurs « idées de 1914 », comme les intellectuels allemands. Celal Nuri fait paraître une nouvelle brochure intitulée Ittihad-i Islam ve Almanya [L'union de l'Islam et l'Allemagne], largement inspirée de son ouvrage publié un an auparavant. Tekin Alp pour sa part, identifiant turquisme et panturquisme, plaide pour un irrédentisme turc sur le modèle italien dans Türkler bu muharebede ne kazanabilirler ? Büyük Türklük en meshur Türkçülerin mütalaat [Que peuvent gagner les Turcs dans cette guerre ? Le panturquisme : opinions des panturquistes les plus célèbres]. Le courant du panturquisme est, il est vrai, encore minoritaire. Par contre la naissance d'un nationalisme mettant l'accent sur l'Islam, nourri d'anti-impérialisme, fait de plus en plus l'unanimité parmi les intellectuels." (p. 150-152)

"Durant la guerre, certains intellectuels turquistes défendent par ailleurs une conception solidariste, corporatiste de la société. Pour Tekin Alp, qui consacre dans la revue Yeni Mecmua une série d'articles au solidarisme (tesanütçülük), l'Allemagne est le pays où la solidarité sociale fonctionne le mieux.

Dans son premier article, il met en évidence que l'Empire a connu depuis la révolution jeune-turque un « éveil national » (intibah-i milli), suivi d'un « éveil culturel » (harsi intibab) et depuis la guerre d'un « éveil économique » (iktisadi intibah). Toutefois, note-t-il, « il faut reconnaître qu'aucun pas n'a encore été fait vers l'éveil social qui est le dernier stade d'évolution de l'éveil national », regrettant que « même les patriotes les plus convaincus n'aient pas encore reconnu l'importance de cet éveil ». Or, précise-t-il, « sans éveil social, ni l'éveil politique, ni l'éveil culturel, ni non plus l'éveil économique ne peuvent être assurés... ». Tekin Alp poursuit son article en montrant qu'au fur et à mesure des progrès d'une nation, le capitalisme augmente et provoque une injustice sociale de plus en plus grande. Pour l'auteur, il s'agit d'éviter l'écueil du socialisme, qui va à l'encontre du nationalisme, comme le prouve l'exemple de la Russie. Au contraire, en Allemagne, même si le capitalisme progresse sous la protection du nationalisme, et même si les courants socialistes se renforcent, il n'y a pas de mouvement de révolte, « car il y a depuis longtemps un éveil social qui atténue les effets du capitalisme ».

Revenant sur la situation de l'Empire, Tekin Alp précise que le capitalisme ne s'étant toujours pas développé, l'éveil social n'a pas encore eu lieu et note que même si de grandes différences existent entre les classes sociales, le déséquilibre n'est pas encore devenu insupportable. Toutefois, il prévoit qu'après la guerre, le capitalisme va aller croissant et qu'il est nécessaire de profiter de l'expérience des autres nations : « Nous voyons donc que les nations qui se sont éveillées avant nous ont, après de longs combats qui durent encore aujourd'hui, trouvé une troisième doctrine sociale qui repousse les mauvais côtés et qui réunit les bons côtés du nationalisme et du socialisme, doctrine à laquelle ils ont donné le nom de solidarisme ». Pour Tekin Alp, l'un des facteurs déterminants de la richesse et de la force de l'Allemagne réside donc dans sa politique sociale. Il revient ainsi dans un autre article sur les lois sociales instaurées par Bismarck, qu'il qualifie « de l'un des plus grands génies des derniers temps ».

Quelques semaines plus tard, il met également en évidence que le « sentiment social » (Ictimai Duygu) est un concept typiquement allemand qui n'existe pas en turc et que même ceux qui sont familiarisés avec la littérature française ne peuvent pas comprendre. Le sentiment social, commente Tekin Alp, fait partie intégrante du solidarisme. Sans cette composante, le solidarisme ne peut pas exister et les lois mises en place par le pays pour organiser le solidarisme sont vouées à l'échec. Tekin Alp poursuit son article en reconnaissant que jusqu'à présent, il avait rencontré souvent cette expression dans la littérature allemande, mais qu'il n'en avait jamais vraiment réalisé l'esprit ni la portée, jusqu'à ce qu'il soit témoin de deux conversations menées par un groupe d'Ottomans d'une part et un groupe d'Allemands d'autre part, dans le « train des Balkans » (Balkanzug). Tekin Alp rapporte d'abord la conversation des Ottomans, parmi lesquels un commerçant « qui avait l'air de s'être enrichi pendant la guerre », se plaint qu'à Berlin il est impossible de faire des affaires à cause du surnombre de lois. Pour Tekin Alp, cette manière de penser, « qui n'est pas rare dans notre pays », montre combien cet homme ne pense qu'à son propre intérêt : « Dans son esprit, la morale, l'ordre, l'intérêt général, la loi, la civilisation sont toutes des choses sans importance ». Comme il peut y mener ses affaires comme il l'entend, la Turquie est un paradis et est largement préférable à l'Allemagne. Et Tekin Alp de commenter : « Le fait qu'il ne considère que son propre intérêt lui apparaît tellement naturel qu'il n'hésite pas le dire publiquement avec un parfait sentiment de gloire ». En face de lui, un homme qui a l'air riche, prend la parole en protestant que la Turquie est en retard d'un siècle sur l'Europe du point de vue de la civilisation, et en mettant en valeur le fait qu'à Istanbul ne se trouvent ni théâtres ni cafés, au contraire de Vienne. Tekin Alp considère cette remarque comme étant également représentative et s'emporte, demandant si « les beaux cafés » apportent la civilisation et mettant en valeur que ces personnes ne pointent pas les écoles, les routes, le chemin de fer, les organisations politiques, économiques et sociales ou les établissements industriels. Continuant à rapporter la conversation du groupe d'Ottomans, il cite une troisième personne, un fonctionnaire, qui se plaint de ce métier en Allemagne, qui consiste à écouter les plaintes de pauvres gens à longueur de journée et qui s'avère être très ennuyeux. Pour Tekin Alp, ces trois personnes sont représentatives du même esprit exigu.

Par contraste, il cite la conversation du groupe allemand. L'un deux parle du fait qu'on lui avait dit, avant qu'il ne se rende à Istanbul, qu'en Turquie régnait l'abondance, ce qu'il avait effectivement pu constater au Pera Palas. Cependant, il ajoute qu'il s'est rapidement rendu compte que l'abondance n'était une réalité que pour les riches, et que rien n'était fait pour les démunis. Tekin Alp rapporte que les Allemands ont conclu la conversation sur le fait que tant qu'en Turquie le sentiment social ne s'éveillerait pas, aucune réforme n'y serait possible. Tekin Alp poursuit en regrettant l'existence de la corruption et l'absence de lois : les fonctionnaires devraient être au service de la population, un climat de confiance devrait régner entre la population et le gouvernement. C'est en entendant ces conversations, poursuit l'auteur, qu'il a compris « la clé de l'énigme ». En Allemagne, le sentiment social présent dans la population régule les rapports « en prenant la fonction de la police » et « n'accepte pas la corruption, ni ne fait place aux ruses et aux tromperies ». L'auteur termine son article en précisant que lorsque les « nouveaux principes de vie » énoncés par la revue Yeni Mecmua seront établis, le sentiment social apparaîtra de lui-même dans l'Empire.

Au-delà de la mise en valeur du modèle bismarckien, à laquelle d'autres auteurs, comme Ziya Gökalp, se réfèrent également, Tekin Alp est l'un des rares, pour ne pas dire le seul, à s'intéresser à l'Allemagne contemporaine. En 1918, alors qu'il n'est plus possible d'ignorer les méfaits de la guerre, Tekin Alp place désormais ses espoirs dans ce qu'il appelle « la nouvelle orientation » (Yeni Istikamet). Présentant la guerre mondiale comme étant le résultat d'un abus de pouvoir de la bourgeoisie s'opposant au « halkçilik » (ce terme, qui figurera plus tard parmi les six principes kémalistes, ne signifie pas vraiment populisme mais plutôt « proche du peuple »), Tekin Alp attribue la guerre à l'impérialisme et au darwinisme social. L'auteur montre que la guerre ne cessera pas tant que les conflits sociaux ne seront pas résolus. La solution, il la trouve finalement dans ce qu'il appelle les courants de « la nouvelle orientation », dont il donne le terme en allemand (die neue Orientierung), et note que c'est en Allemagne que ce courant est le plus développé, notamment parce qu'une politique sociale y est menée depuis longtemps, malgré la forte opposition des grands propriétaires et des industriels. Evoquant les grèves de janvier 1918 et le « bouillonnement » dans lequel se trouve l'Allemagne, il estime toutefois que « comme l'organisation sociale et les fondements de la culture nationale y sont sains, il n'y a pas de raison de s'inquiéter des secousses qui sont une conséquence naturelle de la 'nouvelle orientation' ».

Tekin Alp, reprenant l'exemple de la Russie, explique qu'elle se trouve dans une situation différente car elle n'a pas d'organisation sociale ferme ni de culture nationale solide. Ainsi, ce n'est pas la « nouvelle orientation » qui y domine mais le bolchevisme, qu'il qualifie de « malheur de dissolution et de putréfaction », et dont l'erreur est de déclarer la guerre à la bourgeoisie au lieu de supprimer le darwinisme social et d'organiser la division du travail. Il note que malgré l'opposition à laquelle elle fait face, il ne fait pas de doute que la « nouvelle orientation » va s'imposer après la guerre et se traduira par une plus grande intervention de l'Etat dans la vie économique, mettant fin au libéralisme et au principe du « laissez-faire, laissez-passer » pour se concentrer sur les besoins du peuple. L'Etat devra aussi protéger les démunis, les mutilés, les veuves et les orphelins de guerre, et la fonction de l'Etat ne sera donc plus « celle d'un gendarme », mais « consistera à assurer le bonheur et la prospérité des membres de la communauté, à rehausser le niveau général de la connaissance et de la civilisation, à assurer l'équilibre entre les différentes classes et l'ordre dans la division du travail », mettant ainsi fin au darwinisme social et au capitalisme.

Il est intéressant de noter que Tekin Alp conclut son article en mentionnant Walther Rathenau. Pour mémoire, rappelons que Walter Rathenau était le directeur de la Compagnie générale d'électricité allemande et qu'il a par ailleurs organisé et dirigé entre 1914 et 1915 le service des matières premières de guerre (Kriegsrohstoffabteilung). Rathenau était une personnalité complexe, admirateur des valeurs prussiennes, conscient de son judaïsme tout en souhaitant l'assimilation des Juifs dans une société fortement antisémite. Il a écrit plusieurs ouvrages socio-économiques dans lesquels il prend position pour une politique sociale se situant entre le socialisme et le libéralisme, et qui rappellent fortement les idées du solidarisme. L'auteur était-il en contact avec Rathenau ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais il a certainement été particulièrement attiré par cette personnalité, juive et patriote comme lui. Tekin Alp suit par ailleurs de très près le développement de la sociologie en Allemagne. Il mentionne ainsi la création prochaine d'un institut de recherche en sociologie à Cologne, qui, effectivement, a été décidée le 6 mars 1918, quelques semaines donc avant la parution de l'article de Tekin Alp, dans le but de pallier le manque de chaire de sociologie dans les universités allemandes." (p. 186-189)


Tekin Alp, Türkismus und Pantürkismus, Weimar, Verlag Gustav Kiepenheuer, 1915 :

"Si le despotisme russe est détruit par les courageuses armées allemande, autrichienne et turque comme nous l'espérons , trente à quarante millions de Turcs accéderont à leur indépendance. Avec les dix millions de Turcs ottomans de ce qui forme une nation de cinquante millions, s'avançant vers une grande civilisation pouvant peut-être être comparée à celle de l'Allemagne, il y aura la force et l'énergie de s'élever toujours plus haut. D'une certaine manière, elle sera même supérieure aux civilisations française et anglaise dégénérées." (p. 97)


Voir également : Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"

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