mercredi 18 mars 2015

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane




François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"La situation diplomatique dramatique de l'Empire au début des années 1880 fait l'objet de nombreuses discussions dans les milieux dirigeants ottomans, de multiples mémorandums analysent la nouvelle donne. La démoralisation de la classe dirigeante est extrême. Certains conseillers du sultan sont si pessimistes qu'ils vont jusqu'à envisager un protectorat étranger, anglais, ou même, pourquoi pas, russe. D'autres suggèrent, pour rompre l'isolement, de conclure une alliance défensive avec une grande puissance. Mais laquelle ? Abdülhamid voudrait pouvoir obtenir des garanties politiques contre la Grande-Bretagne en Asie et en Afrique du Nord, et des garanties militaires contre la Russie dans les Balkans.
 
Abdülhamid songe alors à l'Allemagne de Bismarck.
« L'honnête courtier » du congrès de Berlin est devenu, depuis lors, l'arbitre incontesté de la diplomatie européenne. Désormais consacré grande puissance sous la houlette du Chancelier de fer, l'Allemagne ne nourrit pas d'ambitions territoriales sur l'Empire, ni dans les Balkans, ni au Proche-Orient, ni en Afrique. Par ailleurs, elle est devenue une puissance militaire de premier ordre. L'armée et l'industrie de guerre allemandes jouissent d'un immense prestige depuis les victoires de Sadowa et de Sedan. L'industrie lourde fait des progrès spectaculaires. L'Allemagne pourrait donc devenir le partenaire idéal pour mettre en valeur l'Anatolie et les provinces arabes du Proche-Orient sans porter atteinte à l'intégrité de l'Empire ; on outre, cela permettrait d'y diversifier les intérêts européens. Enfin, l'Allemagne pourrait exercer une pression directe sur les deux puissances continentales dont l'Empire a tout a craindre, l'Autriche-Hongrie et la Russie. Entre ces trois pays existe, depuis 1872, la Ligue des trois empereurs ; la Russie s'en est retirée en 1879, mais Bismarck a réussi, à force de ténacité et d'habileté, a la reconstituer en 1881. Les Ottomans pourraient donc compter sur lui pour contenir la Russie et freiner les ambitions autrichiennes dans les Balkans. En somme, l'Allemagne paraît à Abdülhamid le partenaire idéal pour une nouvelle diplomatie (la grande diplomatie hamidienne).

Abdülhamid fait une première ouverture auprès des Allemands en avril 1880. Par l'intermédiaire de l'ambassadeur allemand à Istanbul, Hatzfeldt, il demande à Bismarck de mettre à la disposition de l'Empire des conseillers civils et militaires, dans la perspective des réformes à grande échelle qu'il veut entreprendre. La date de cette démarche est évidemment hautement significative. Le 3 avril, Gladstone et les libéraux anglais viennent de remporter, à une large majorité, les élections en Angleterre ; Abdülhamid sait pertinemment ce que signifie l'arrivée au pouvoir d'un ennemi déclaré de l'Empire et des Turcs : des pressions accrues pour entreprendre des réformes en Anatolie orientale et pour accepter les règlements territoriaux prévus à Berlin concernant le Monténégro et la Grèce.
 
Bismarck n'éprouve aucune sympathie pour l'Empire ottoman. « Je ne fais certes pas profession d'aimer les Turcs », déclarait-il en novembre 1879 à l'ambassadeur de France à Berlin, Waddington. Mais ses dispositions commencent à évoluer, il n'affiche plus le mépris qui était le sien au congrès de Berlin. Il se met à critiquer l'attitude des Russes et des Anglais à l'égard de l'Empire ; il la compare plaisamment à celle des deux femmes de la fable de La Fontaine, L'homme entre deux âges et ses deux maîtresses : l'une lui arrache les cheveux blancs et l'autre les cheveux noirs, et le pauvre homme devient chauve. Même si l'alliance des trois empereurs a fini par être renouvelée en juin 1881, Bismarck se sent moins sûr de la Russie ; en cas de guerre, l'armée ottomane pourrait être d'un précieux secours sur le flanc sud de l'Empire des tsars. Persuadé que l'effondrement de l'Empire ottoman créerait des conséquences plus graves que son maintien, Bismarck est devenu un adepte de la
« conservation » de la Turquie.
 
En mai 1880, Abdülhamid fait savoir qu'il souhaiterait que l'Allemagne aide l'Empire dans son projet de réforme de l'armée. Il voudrait obtenir des officiers instructeurs allemands, ainsi que des experts financiers pour traiter avec les créanciers français et anglais (on est en pleine recherche de règlement des dettes ottomanes). La réponse allemande est favorable en ce qui concerne la seconde demande : dès le mois d'août 1880, l'Allemagne envoie un expert financier, Wettendorf, auprès d'Abdülhamid pour l'aider dans les négociations avec les porteurs de bons anglais et français. Un autre expert allemand pour le service des douanes est envoyé pendant l'hiver 1881. C'est un début, même si l'envoi d'officiers est ajourné.

Pour tenter de relancer l'affaire, Abdülhamid dépêche en novembre 1881 une mission diplomatique auprès du chancelier, mission dirigée par le maréchal Ali Nizami pacha et par Re
şid bey, son secrétaire particulier. Il s'agit non seulement de renouveler la demande d'instructeurs pour l'armée, mais, plus largement, de proposer à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie une alliance militaire et d'offrir aux Allemands la possibilité d'investir dans la construction d'une voie ferrée jusqu'à Bagdad. La mission se solde par un échec, mais en demandant le plus, Abdülhamid cherche sans doute à obtenir le moins, c'est-a-dire à hâter la conclusion des négociations relatives à l'envoi d'officiers instructeurs. Et sur ce point, il réussit. En mars 1882, Bismarck accède à sa demande et, deux mois plus tard, un premier groupe d'officiers allemands arrive à Istanbul, sous la direction du colonel Kaehler. Au total, en 1882, Abdülhamid a obtenu une dizaine de conseillers allemands, à la fois pour l'administration civile et comme instructeurs militaires. D’autres vont suivre, notamment Colmar von der Goltz qui arrive en 1883 et qui va prendre la tête de la mission militaire deux ans plus tard. On est loin d'une alliance militaire en bonne et due forme, mais c'est l'amorce d'une coopération dans l'oeuvre de réorganisation de l'armée qu'Abdülhamid commence à entreprendre. La signification en est aussi diplomatique : l'Empire ottoman apparaît désormais moins isolé. Peu à peu, il va se trouver engagé dans une relation privilégiée avec l'Allemagne.
 
Ce n'est pas la première fois que l'Empire ottoman emploie des officiers étrangers, des instructeurs et des experts militaires. Mais généralement, c'était plutôt des aventuriers ou des mercenaires qui, en entrant au service de l'Empire, coupaient les ponts avec leur pays d'origine ou se convertissaient a l'Islam, devenant ainsi des renégats. Cette fois-ci, il s'agit d'une véritable assistance : même s'ils sont tenus à l'écart du commandement, les officiers allemands ont des fonctions et des grades dans l'armée et ils sont grassement rémunérés par Abdülhamid. Lorsqu'il évoquait leur installation à Istanbul, le ton du Times n'était pas loin de la panique.


Un autre volet de la coopération militaire avec le Reich consiste dans l'envoi d'officiers ottomans en Allemagne pour parfaire leur formation. Ces jeunes officiers reviennent le plus souvent fascinés par la puissance militaire allemande. (...)

Les officiers allemands présents dans l'Empire vont bientôt être suivis par des livraisons d'armement pour équiper l'armée ottomane. Déjà avant la guerre de 1877-1878, des commandes avaient été passées à Krupp pour la défense des Détroits. A partir de 1885, ces commandes reprennent de plus belle (il s'agit de canons Krupp et de fusils Mauser) et l'Allemagne va peu à peu s'installer dans une situation d'unique fournisseur de l'armée ottomane. En 1885, grâce à l'entremise de von der Goltz, l'armée ottomane acquiert 500 canons lourds ; l'année suivante, 426 canons de campagne et 60 mortiers, sans compter des dreadnought pour la marine. Deux ans plus tard, 500 000 carabines et fusils sont commandés aux fabriques Mauser et Loewe. En 1890, un rapport des services secrets britanniques tire la sonnette d'alarme : pratiquement toute l'infanterie ottomane est équipée du fusil Mauser. En l'espace de quelques années, la France et l'Angleterre se sont trouvées évincées du marché militaire ottoman. C'est un changement important ; auparavant, l'Empire avait toujours soigneusement panaché ses achats d'équipements militaires.

Enfin, en 1888, la concession du chemin de fer d'Anatolie est octroyée à la Deutsche Bank. Abdülhamid voulait une voie ferrée de pénétration en Anatolie. Il charge un ingénieur allemand, von Pressel, de monter le projet et d'établir les plans. Un contrat est signé avec des financiers allemands, Kaulla et von Siemens representant la Deutsche Bank. Quatre ans plus tard, le premier train entre en gare d'Ankara, au coeur de l'Anatolie." (p. 226-229)

"Tandis qu'Abdülhamid parvenait à museler l'opposition en exil et à étouffer l'agitation jeune-turque à l'intérieur de l'Empire, et notamment dans la capitale, il remportait un autre succès, diplomatique celui-ci, mais spectaculaire. Il recevait en visite officielle l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, et l'impératrice pour un long séjour dans l'Empire ottoman, en octobre-novembre 1898. 
 
Un tournant dans les relations germano-turques et dans la diplomatie hamidienne ? Le sultan a déjà accueilli Guillaume II à Istanbul, neuf ans auparavant, en 1889. Depuis 1882, les relations entre les deux pays se sont largement développées. Des officiers allemands servent dans l'armée ottomane, les relations commerciales sont en pleine expansion, les investissements allemands progressent à grands pas, comme en témoigne la construction, par la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie, des lignes Izmit-Ankara et Eskişehir-Konya, la première achevée en 1892 et la seconde en 1896. 
 
Toutefois, le voyage impérial de 1898 a une dimension bien différente. En 1889, Guillaume II, jeune empereur encore inexpérimenté (il avait été couronné l'année précédente), se trouvait encore sous la coupe de Bismarck. Dix ans plus tard, il s'est émancipé : il s'est débarrassé du Chancelier de fer et a lancé son pays dans une « politique mondiale » (Weltpolitik) pour qu'il puisse, à l'époque où se constituent les empires coloniaux, « trouver sa place au soleil ». L'Empire ottoman est l'un des espaces de prédilection pour l'expansion économique allemande. Pour Abdülhamid, recevoir l'empereur d'Allemagne en cette année 1898 représente un soutien considérable, inespéré. Deux ans après la répression brutale du mouvement national arménien, moins de deux ans après avoir failli être déposé par les grandes puissances, voici le chef de l'une des principales puissances économiques, militaires et politiques de l'Europe qui rend visite au sultan. Certes, des voix se sont élevées en Allemagne pour critiquer Guillaume II, pour dénoncer le fait qu'il va serrer une main tachée de sang. Néanmoins, alors que le « sultan rouge » est au ban de l'Europe, l'empereur d'Allemagne vient lui donner l'accolade. N'est-ce pas une façon de dire que les massacres des Arméniens sont oubliés ? (...)

Pour Abdülhamid, la visite du Kaiser tombe au bon moment. En Crète, la situation est devenue critique. En septembre 1898, Candie a été victime d'une nouvelle flambée de violence, plusieurs centaines de chrétiens ont été tués, ainsi que quatorze soldats britanniques. Dans une note conjointe, les puissances exigent désormais le retrait total des troupes turques de l'île. En novembre, alors qu'Abdülhamid insiste pour que soit nommé un gouverneur ottoman, elles décident de confier le poste de haut-commissaire à l'un des fils du roi de Grèce, le prince Georges. Tout le monde interprète cette décision comme laissant présager à brève échéance le rattachement de l'île au royaume de Grèce. La pression des grandes puissances sur Abdülhamid est donc très forte au moment même où débarque Guillaume II. L'Allemagne s'est désolidarisée de l'intervention alliée en Crète depuis mars 1898, elle a rappelé ses troupes et ses navires de guerre. Dans ces circonstances, elle apparaît comme la seule puissance européenne favorable à l'Empire ottoman et au régime d'Abdülhamid. 
 
D'autre part, au moment de la visite impériale, les relations entre la France et la Grande-Bretagne sont plus tendues que jamais. La crise de Fachoda bat son plein depuis que Kitchener s'est trouvé nez à nez avec la mission Marchand en septembre. Guillaume II a de quoi se frotter les mains à la perspective d'un conflit anglo-français : « La situation, confie-t-il, va devenir intéressante. » De son côté, Abdülhamid peut espérer, si conflit il y a, de nouveaux développements pour l'Egypte, à laquelle il n'a toujours pas renoncé après plus de quinze ans d'occupation anglaise. 
 
La visite des souverains allemands commence par un séjour d'une semaine à Istanbul, où ils débarquent le 18 octobre 1898, amenés par le yacht impérial Hohenzollern. Le couple impérial parcourt la ville à cheval, visite les vestiges byzantins, comme les murailles terrestres, et les musées, participe à une grande réception offerte à l'ambassade d'Allemagne, assiste à un dîner de gala offert par le sultan à Y
ıldız. Guillaume II a des entretiens politiques avec Abdülhamid. En somme, une rencontre diplomatique ordinaire.
 
En fait, bien des signes montrent qu'il ne s'agit pas d'une visite comme les autres. Guillaume II séjourne un mois entier dans l'Empire, où il se prête à tous les rôles, tour à tour chef d'Etat, diplomate, touriste, pèlerin, propagandiste, homme d'affaires. Abdülhamid n'a reçu jusqu'alors aucun des grands dirigeants des pays européens. Lui qui ne s'aventure pas hors de son palais de Yıldız, il se rend à Dolmabahçe pour accueillir en personne l'empereur et l'impératrice à leur descente du Hohenzollern. Spécialement pour recevoir ses hôtes, il a fait construire un nouveau palais à Yıldız, ou plus exactement il a fait ajouter dans le prolongement d'un palais déjà existant, le kiosque du Chalet (Sale Köşkü), une nouvelle aile, le kiosque des Cérémonies (Merasim Köşkü). Pourtant, les palais ne manquent pas à Istanbul, mais Abdülhamid tient à Y
ıldız : Guillaume II est son hôte personnel, avant d'être celui de l'Etat ottoman. (...)

Au bout d'une semaine, Abdülhamid laisse le Kaiser et son épouse entamer la seconde partie de leur voyage, qui les conduit en Terre sainte. Le couple impérial débarque à Haïfa, pour se rendre à Jérusalem. Là aussi, l'accueil est impressionnant. Un cortège de dignitaires ottomans, militaires et civils en grands uniformes, accompagne l'empereur jusqu'à Jérusalem où il entre sur un cheval blanc. Transformé en pèlerin, Guillaume II visite le mur des Lamentations, l'église grecque, le Dôme du Rocher. Il reçoit les représentants des différents cultes, des membres des colonies allemandes de Palestine, catholiques, protestants et juifs. Le sultan lui fait donner sur le mont des Oliviers un terrain pour construire une église luthérienne, l'église de la Rédemption (Erlöserkirche). Il lui fait remettre aussi l'église catholique de la Dormition, au grand dam des Français qui prétendent exercer seuls le protectorat sur les catholiques en Terre sainte. Le voyage impérial se termine par une visite à Damas. Guillaume II se rend à la mosquée des Omeyyades, visite le tombeau de Saladin. En réponse aux voeux de bienvenue des autorités de Damas, il lance sa fameuse formule :
« Les trois cents millions de musulmans qui vivent dans le monde doivent savoir qu'ils ont en moi leur meilleur ami. » Guillaume II se déclare le protecteur de l'islam, un peu à la façon dont Bonaparte l'avait fait en débarquant en Egypte un siècle plus tôt. Mais l'empereur du Reich n'est pas un général à la tête d'une armée, il s'avance pacifiquement, sans intention de conquête. Le 16 novembre, après un mois de séjour en terre ottomane, Guillaume II reprend le chemin de l'Allemagne.
 
Pour Abdülhamid, l'intérêt de ce voyage est évident en termes d'image et de respectabilité. Il a en effet traité d'égal à égal avec un des chefs d'Etat les plus puissants de l'Europe. La visite de Guillaume II marque aussi un tournant dans la diplomatie hamidienne. Jusque-là, Abdülhamid avait adopté une position d'équilibre, en jouant habilement les puissances les unes centre les autres. Cette fois-ci, il s'engage plus avant dans des relations avec une puissance. Il a accordé à l'Allemagne d'importantes concessions : l'éclairage électrique, le quai de Haydarpaşa. Pour ce qui est du chemin de fer de Bagdad, on en est encore au stade des premiers pourparlers. Et surtout, le grand discours de Guillaume II à Damas, se présentant comme le protecteur de
« trois cents millions de musulmans », donne soudain à la politique du califat une nouvelle dimension. Jusqu'alors, cette politique apparaissait surtout comme un élément de politique intérieure, destiné à promouvoir l'islam comme base de l'Empire pour mieux répondre aux différents nationalismes. Mais voilà qu'avec l'appui de l'Allemagne de Guillaume II, promouvant une sorte de panislamisme made in Germany, la politique du califat pourrait devenir nettement plus offensive et constituer une arme redoutable entre les mains d'Abdülhamid. (...)

Au moment de la visite de Guillaume II, un grand projet est en discussion entre l'Empire ottoman et l'Allemagne : la construction d'une voie ferrée reliant la capitale ottomane et Bagdad, le fameux chemin de fer de Bagdad (Bagdadbahn). Le projet de relier Istanbul au golfe Persique par voie ferrée est déjà ancien, mais il s'est imposé aux dirigeants ottomans après 1878, à un moment où l'Empire devenait plus
« asiatique ».
 
Les Britanniques eux-mêmes l'avaient envisagé après le congrès de Berlin, à l'epoque où ils voulaient renforcer les confins orientaux de l'Empire face aux Russes. Mais les Allemands ont marqué les premiers points lorsqu'ils ont reçu, en 1888, la concession de la voie ferrée Izmit-Ankara, et qu'a été fondée, l'année suivante, la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie à capitaux allemands.
 
Depuis longtemps, Abdülhamid rêve de pouvoir construire un jour une telle ligne. Il est d'une manière générale favorable au développement dans l'Empire des moyens modernes de communication. Une voie ferrée traversant pour la première fois l'Anatolie serait d'abord importante sur le plan militaire. Les opérations contre la Grèce en 1897 ont montré le rôle que pouvaient jouer les voies ferrées dans la stratégie militaire ; pouvoir déplacer rapidement ses troupes pour faire face à une insurrection même lointaine constitue certainement l'une des grandes préoccupations du sultan. C'est aussi un moyen d'asseoir son autorité politique sur les régions traversées, autrement dit un instrument de la politique de centralisation. Comme le remarquait l'ambassadeur d'Allemagne à Istanbul, Marschall von Bieberstein : « Avec son sentiment très fort de l'autorité, le sultan reconnait que, dans son grand empire, sa puissance diminue avec l'éloignement de la capitale et qu'il n'y a qu'un remède a cela, rapprocher de la capitale les régions lointaines par des moyens de communication. »
 
En dehors de considérations militaires et politiques, les raisons économiques tiennent une grande place (même si, au sein de la classe dirigeante ottomane, certains doutent de la rentabilité d'une telle entreprise). Alors que les premières voies ferrées de la partie asiatique de l'Empire se contentaient de relier les grands ports avec leur hinterland à la façon des chemins de fer coloniaux, le chemin de fer de Bagdad allait ouvrir le pays tout entier au progrès économique. Il serait possible, en installant des émigrés (muhacir) le long de la voie, de mettre en valeur les régions traversées, d'irriguer les régions sèches, de développer les cultures d'exportation et de favoriser sur le plateau anatolien la culture du blé pour l'approvisionnement d'Istanbul. La lecture du livre du baron von Oppenheim sur la Mésopotamie, Vom Mittelmeer zum persischen Golf (De la Méditerranée au golfe Persique), paru en 1900 et qu'il se fait traduire, conforte le sultan dans l'idée de l'importance économique des vallées du Tigre et de l'Euphrate, qui, grâce à l'ouverture de la voie ferrée et d'un « système rationnel d'irrigation », pourraient « redevenir l'Eden qu'elles furent il y a des milliers d'années ».
 
D'autre part, il veut confier l'entreprise aux Allemands, comme cela a été le cas du chemin de fer d'Anatolie et de la ligne Eskişehir-Konya. Abdülhamid se méfie de la Grande-Bretagne qu'il soupçonne de vouloir relier l'Egypte à l'Inde. Lui concéder le chemin de fer de Bagdad, ce serait en quelque sorte l'aider à réaliser ses desseins. Le sultan s'inquiète également des ambitions françaises sur la Syrie et le Liban. L'Allemagne paraît offrir la meilleure solution tant sur le plan politique que technique. Pour les tronçons jusqu'à Ankara et Konya, les Allemands ont mené les travaux avec une remarquable célérité. Toutefois, le choix de l'Allemagne rencontre des résistances. Dans l'entourage du sultan, il y a des partisans de l'Angleterre comme Damad Mahmud Celâleddin Pacha ou Said pacha, mais le sultan met personnellement tout son poids dans la balance en faveur de l'Allemagne. Le contexte de la fin des années 1890 le pousse à accélérer les choses. Les troubles arméniens, la menace de rébellion, les risques d'intervention des grandes puissances l'ont convaincu de la nécessité de transporter rapidement des troupes vers l'Est anatolien.
 
A partir de 1897, les discussions s'intensifient. A cette époque, l'Allemagne pousse Abdülhamid à s'intéresser davantage au Proche-Orient. Cela permettrait à la politique allemande de maintenir plus facilement l'équilibre entre l'Autriche et la Russie dans les Balkans. Pendant des années, en tant que chef de la mission militaire allemande, von der Goltz a encouragé le sultan à adopter une politique plus dynamique à l'égard des Arabes. En 1897, alors qu'il a quitté la mission militaire, il suggère aux Ottomans, dans un article de la Deutsche Rundschau, de déplacer la capitale ottomane au coeur de l'Anatolie, éventuellement plus loin : cela permettrait an gouvernement ottoman, explique-t-il, de maintenir une influence égale sur « les deux composants principaux de la population ottomane », c'est-a-dire les Turcs et les Arabes. Selon von der Goltz, « une vraie réconciliation des Arabes avec le califat ottoman serait beaucoup plus importante pour la Turquie que la perte d'une partie de la Macédoine ».
 
La même année, Marschall von Bieberstein est nommé ambassadeur d'Allemagne à Istanbul. Pendant quinze ans, cet ardent défenseur de la Weltpolitik de Guillaume II, n'ayant en vue que l'intérêt national allemand, va être le grand artisan de l'influence allemande dans l'Empire ottoman en général, et de la réalisation du Bagdadbahn en particulier. Dès sa nomination à Istanbul, il a des conversations avec Abdülhamid au sujet du projet de voie ferrée. L'ambassadeur allemand parvient à convaincre le sultan de concéder à la compagnie d'Anatolie la construction du port de Haydarpaşa, tête de pont de la ligne d'Anatolie sur le Bosphore. Cependant, les financiers allemands, comme Georg von Siemens, le fondateur et directeur de la Deutsche Bank, sont réservés, certains doutent de l'intérêt commercial du projet. Pour convaincre les Allemands, Abdülhamid se sert d'autres propositions comme moyen de pression, notamment d'un projet français qui envisage de prolonger le chemin de fer de Konya à Bagdad sans garantie kilométrique.

Siemens vient à Istanbul au moment de la visite de Guillaume II en octobre 1898. Il a un entretien avec le sultan, qui dit préférer le tracé nord de la voie ferrée (c'est-à-dire passant par la vallée du Tigre, par Ankara, Diyarbakır, Mossoul et Bagdad) au tracé sud, partant de Konya et reliant Iskenderun (Alexandrette), Alep et Bagdad. D'autre part, le projet fait l'objet d'une conversation entre Guillaume II et le sultan. Tous deux tombent d'accord sur le principe de prolonger le Bagdadbahn jusqu'à Bassorah, et sur le projet de développer le long de la voie un système d'irrigation en Mésopotamie.
 
L'une des suites immédiates de la visite de Guillaume II est la concession du port de
Haydarpaşa qui est accordée à la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie. Les discussions se poursuivent, notamment sur le problème du financement de la voie ferrée : doit-elle être construite avec ou sans la participation des capitaux français et anglais ? Et quel tracé suivre ? Le trajet nord que préfèrent les Ottomans et Abdülhamid pour des raisons militaires, puisqu'il permettrait de déplacer rapidement des troupes à l'Est en cas de guerre contre la Russie ? Ou le tracé sud, par Konya, souhaité par les Allemands ?
 
D'autres propositions parviennent aux Ottomans. Notamment celle d'un banquier hongrois, Rechnitzer ; représentant des intérêts anglais, celui-ci propose la construction d'une voie Alexandrette-Bagdad ; ce projet reçoit le soutien de l'ambassadeur britannique à Istanbul, Nicholas O'Conor, et de certains dirigeants de l'entourage d'Abdülhamid, notamment son beau-frère, Damad Mahmud Celâleddin pacha. Les Anglais, en effet, sont inquiets du projet allemand, notamment de la prolongation de la ligne jusqu'à Bassorah et le golfe Persique, qui pourrait mettre en danger leur présence en Inde. Mais en octobre 1899 éclate la guerre des Boers, et les Anglais se trouvent momentanément accaparés par les événements d'Afrique du Sud.

Le projet allemand rencontre l'opposition des Russes, des Anglais,
ainsi que de certains ministres ottomans qui pensent que les finances ottomanes ne pourront pas faire face à la garantie kilométrique. Abdülhamid est pris, lui aussi, d'hésitation. Il mène de nombreuses consultations, y compris auprès du cheikh ül-Islam. Il continue à se poser des questions : quelles vont être les réactions de la Russie et de la Grande-Bretagne ? La garantie kilométrique n'est-elle pas trop lourde pour les finances ? N'y a-t-il pas le risque de créer une zone de colonisation allemande le long de la voie ? Marschall von Bieberstein fait tout son possible pour apaiser les craintes d'Abdülhamid et, pour couper court, il propose la signature d'un pré-accord prévoyant la cession de la concession s la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie.
 
La convention préliminaire est signée le 23 décembre 1899, et confirmée par un irade impérial : la construction du chemin de fer de Bagdad est concédée à la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie, pour une durée de huit ans, le trajet retenu étant
« le trajet sud », depuis Konya jusqu'à Bagdad. C'est un énorme succès pour Abdülhamid. Mais il reste bien des problèmes à régler : diplomatiques, avec les Russes et les Anglais, politiques (certains dirigeants ottomans sont opposés au projet), financiers, car il est évident qu'une entreprise aussi colossale doit mobiliser des capitaux énormes." (p. 342-349)

Voir également : Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)

La turcophilie allemande

L'islam en Allemagne : une présence ancienne mais méconnue
  
Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale