vendredi 20 mars 2015

Colmar Freiherr von der Goltz




Colmar von der Goltz, La Nation armée : organisation militaire et grande tactique modernes, Paris, Hinrichsen et Cie, 1884 :

" « L'esprit de l'armée prussienne réside en ses officiers. » Cette parole de Rüchel aura peut-être, quand elle fut prononcée, provoqué bien des sourires, vu la forme un peu comique qu'il a donnée à sa pensée. Mais la pensée elle-même n'en est pas moins juste. De l'esprit du corps des officiers dépend l'esprit de l'armée entière. Ce qui est vrai pour l'ensemble de la vie politique l'est aussi dans ce cas particulier. Tant que les classes instruites, dirigeantes, sont intelligentes et fermes, le peuple est fort et apte à tout. Si elles mollissent, leur décadence entraîne celle de la nation entière, à moins qu'une grande révolution sociale ne les supprime et les remplace par d'autres. Elle arrêtera la décadence pour un moment, elle n'y remédiera que pour un temps. La Turquie actuelle nous montre quel est le sort qui attend un peuple honnête, fier, brave et profondément religieux lorsque la direction des classes instruites lui fait défaut. Les soldats les meilleurs, s'ils sont commandés par de mauvais officiers, ne donnent qu'une troupe extrêmement défectueuse.

Il faut que le corps des officiers sorte des meilleures fractions de la nation, des classes qui dans la vie de tous les jours exercent une autorité naturelle sur les masses." (p. 42-43)


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"Von der Goltz a été l'un des officiers allemands les plus actifs, et l'un des seuls qui ait réussi à établir des relations personnelles avec des officiers ottomans. Lorsqu'il arrive dans l'Empire ottoman, il est âgé de 40 ans, a servi pendant la guerre contre l'Autriche en 1866 - 1867 et contre la France en 1870 - 1871, a enseigné à l'Académie militaire de Berlin et a publié des ouvrages militaires, dont, en 1878, Das Volk in Waffen [La nation en armes], dans lequel il souligne la primauté de l'armée sur la politique et la nécessité d'éduquer la société de manière militaire. Persuadé que les nations se trouvent en lutte perpétuelle les unes contre les autres, il prône comme beaucoup de ses contemporains les idées du darwinisme social en érigeant la guerre comme un devoir moral, garante de l'existence d'une nation. Cet ouvrage, traduit en 1885, a fortement influencé les officiers ottomans et jeunes-turcs. Après la révolution, les militaires unionistes n'auront de cesse de s'y référer dans leurs publications. A sa manière, von der Golz est un admirateur de l'Empire ottoman. Louant les qualités morales et guerrières des Turcs, il voit même une certaine ressemblance entre Turcs et Allemands dans leur rapport à la nature et dans leur méfiance face au matérialisme européen. S'inscrivant dans le courant idéologique du pessimisme culturel, l'Orient lui apparaît comme le lieu des « vraies valeurs ». Pour cette raison, il estime que l'Allemagne a pour devoir d'accompagner les Turcs vers la modernité selon le modèle allemand, c'est-à-dire en respectant les traditions et la morale. Il partage d'ailleurs l'intérêt des Ottomans pour le Japon et s'enthousiasme de sa victoire sur la Russie en 1905. En Allemagne, il est président de la Société asiatique allemande à partir de 1900. Sur le plan stratégique, il envisage dès le tournant du siècle la possibilité d'une guerre entre l'Empire ottoman et la Grande-Bretagne en Egypte et en Inde." (p. 10-11)


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Dans la seconde moitié du 19e siècle, après la défaite française de 1870 face à l'Allemagne, le système militaire français fut abandonné comme référence unique après la guerre russo-turque (1877-1878). Les tactiques et techniques allemandes furent introduites.

Jusqu'en 1870, l'école de Guerre suivait le programme militaire français. Or, après l'arrivée de von der Goltz au début des années 1880, le système en vigueur à l'école de Guerre de Berlin devint la référence. Une plus grande importance fut notamment accordée au dessin et aux mathématiques. Les enseignements furent alors séparés en deux groupes, à savoir entre matières scientifiques et matières militaires enseignées à l'Etat-major. En outre, lorsque von der Goltz arriva en Turquie, c'était l'enseignement pratique qui faisait le plus défaut aux étudiants. Le ministre de la Guerre approuva sa proposition de dispenser des cours pratiques. Il introduisit aussi de nouvelles matières militaires et non militaires, telles les compétences de l'Etat-major, l'enseignement des armes, l'histoire de la guerre, l'histoire de l'art militaire, l'organisation des armées étrangères, l'art de l'armée ottomane, la géographie stratégique et statistique, la tactique appliquée, le service d'Etat-major sur le terrain ainsi qu'un cours de littérature militaire.

Von der Goltz enseigna, publia et diffusa dans les écoles militaires ottomanes des ouvrages militaires allemands. De ce fait, il joua un rôle très important dans l'éducation des jeunes officiers ottomans. Pour mettre fin à l'étude des livres français, il fit publier des ouvrages destinés à l'Ecole de Guerre. La doctrine allemande y était enseignée et notamment les préceptes de Clausewitz. Lors de sa première mission militaire de douze années dans l'Empire (1883-1895), il fit publier en langue turque plus de quatre mille pages d'ouvrages allemands. L'enseignement de la langue allemande se généralisa dans les écoles militaires, suivant le modèle de la Deutsche Kriegsschule. La langue française, qui était auparavant obligatoire, devint alors facultative. Von der Goltz s'employa à former un état-major compétent et fonda une Académie militaire, sur le modèle de la Berliner Kriegsakademie. En 1884, von der Goltz fut affecté à l'inspection des écoles militaires [mekâtib-i umûmiye müfettisliği] et envisagea une réorganisation de l'Ecole sur le modèle allemand, avec une « militarisation » des cours. A cause de l'absence de formation en ingénierie et en mathématiques dans d'autres écoles, ces matières ne furent pas supprimées. Ce qui souligne encore plus la très grande importance de l'école d'Etat-major pour les officiers et son prestige.

La même année, les matières enseignées furent séparées en deux catégories : scientifiques et militaires à l'initiative de von der Goltz." (p. 78-79)

"Après le retour du Comité Union et Progrès au pouvoir qui suivit la contre-révolution et l'exil du sultan, de nombreux élèves de von der Goltz gravirent les marches du pouvoir. Ahmed İzzet Paşa, le chef de l'Etat-major demanda le rappel de von der Goltz au service de l'armée ottomane par une demande officielle au mois de mai 1909. Von der Goltz et les officiers de la nouvelle mission se rendirent en Turquie au mois d'octobre 1909. Von der Goltz y séjourna trois mois en Turquie, de la mi-octobre 1909 à la mi-janvier 1910. Il assista à des manœuvres et des exercices. On mit en application une idée favorite de von der Goltz en 1910 : l'introduction de régiments modèles et de la création de terrain d'exercices pour les officiers, avec un officier d'Etat-major allemand à leur tête. Dans ces centres d'exercices on entraînait des officiers d'infanterie pendant une durée de trois mois." (p. 259)


"Asie turque", Annales de Géographie, n° 35, 7e année, 1898 :

"524. — KANNENBERG (PRLT. K.). Kleinasiens Naturschätze. Seine wichtigsten Tiere, Kulturpflanzen und Mineralschätze, vom wirtschaftlichen und kulturgeschichtlichen Standpunkt. Mit Beiträgen v. Prlt. Schäffer. Berlin, Verl. v. Gebr. Borntraeger, 1897. In-8, XII+278 p., 31 pl., 2 plans. 14 M.

Depuis de Moltke jusqu'au baron von der Goltz, dont on vient de publier les Anatolische Ausflüge (Berlin, Schall & Grund, 1897. In-8, 460 p., 37 fig,., 18 cartes, 5 M.), beaucoup d'officiers allemands ont parcouru l'Asie turque (Voir pour les plus récentes reconnaissances : Bibl. de 1894, n° 863 ; de 1895, n° 559). Le beau volume du lieut. Kannenberg se rattache à celle de 1893, que nous avons signalée dans la Bibl. de 1895, n° 551. — L'auteur, dans sa préface, étale une admiration sans mélange pour les Turcs, ces « Allemands de l'Orient », et un mépris souverain pour les Grecs vaincus ; il estime que les « lauriers » des élèves de von der Goltz doivent profiter à l'industrie et au commerce de l'Allemagne." (p. 159)


Voir également : L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)

La turcophilie allemande
 
Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale