vendredi 26 décembre 2014

Le réformisme du sultan Mahmut II




Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984 :

"(...) le sultan ottoman réformateur Mahmud II apparut en 1826 à son peuple vêtu de pantalons et d'une tunique, et veilla à ce que son exemple soit suivi dans l'armée. Le port du pantalon, avec tunique pour les militaires et redingote pour les fonctionnaires, fut imposé par décret. Cette mode gagna ensuite les classes urbaines et cultivées. Le vêtement occidental se répandit d'abord en Turquie, puis dans certains pays arabes, enfin en Iran." (p. 268-269)

"Durant les guerres de la Révolution et de l'Empire, ces écoles [d'officiers] subirent à nouveau des difficultés et sous la pression des forces réactionnaires certaines furent fermées. Lorsque Mahmud II entama ses réformes en 1826, seules les écoles de génie militaire et naval subsistaient. On intensifia leurs activités et on créa d'autres établissements, notamment une école de médecine en 1827 et, en 1834, une école des sciences militaires à l'image de Saint-Cyr et Sandhurst. Dans toutes ces institutions, des étrangers figuraient en bonne place parmi les professeurs et la connaissance d'une langue étrangère, en général le français, était requise des élèves.

Les musulmans qui maîtrisaient des langues occidentales se virent confrontés à la tâche urgente d'étudier les sciences occidentales, de traduire, ou de rédiger en turc des manuels de cours et, condition préalable, de donner à leur langue le vocabulaire technique et scientifique qui lui manquait et dont ils avaient besoin pour remplir ces objectifs." (p. 243-244)

"En 1838, le sultan réformateur Mahmud II, dans un discours adressé aux étudiants à l'occasion de l'inauguration de la nouvelle école de médecine, devait encore justifier la présence du français dans le programme d'études :

« Vous allez étudier la médecine scientifique en français... Mon objectif en vous faisant apprendre le français n'est pas de vous enseigner cette langue, mais de vous enseigner la médecine scientifique et peu à peu de la faire entrer dans notre langue [...] par conséquent, travaillez durement pour acquérir la connaissance de la médecine et efforcez-vous progressivement de l'introduire dans notre langue et de lui donner cours en turc... »

Dans son discours, le sultan soulevait un des problèmes cruciaux de l'occidentalisation." (p. 82)


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Outre la question du transfert de technologies, le débat sur la transformation de l'armée ottomane en une armée organisée sur le modèle européen allait demander une réflexion approfondie et un travail de redéfinition de l'identité des Ottomans. Adopter un système complètement nouveau avait aussi un coût social et culturel, avec des troupes enrégimentées et disciplinées à former, sans compter le vaste système antérieur des Janissaires à anéantir avec 500 000 hommes à mettre au rancart. Par ailleurs, la réforme de l'armée impliquait aussi de revoir complètement les fondements idéologiques du gouvernement et les rapports entre gouvernants et gouvernés. A cet égard, la religion n'était qu'un de ses fondements idéologiques.

Cette réforme mettait fin à l'organisation militaire de type classique de l'Empire ottoman, fondée sur la « professionnalisation de l'armée », par l'abolition du corps des Janissaires en 1826. Cette décision prise par Mahmûd II ainsi que la promotion d'une « armée de citoyens » signait le début d'une nouvelle forme d'absolutisme ottoman, se fondant sur une citoyenneté, turque et musulmane, définie de manière plus stricte.

Fondée par le sultan Mahmud II, cette nouvelle armée reposait sur le système de la conscription répandu dans les armées européennes depuis la Révolution française et elle était entraînée par des instructeurs européens. Des perfectionnements furent apportés à cette armée de conscription, par strates successives et ce, jusqu'à l'avènement de la République. Mais le rival russe avait déjà effectué sa propre réforme un siècle auparavant et entretenait l'armée de conscription la plus nombreuse d'Europe.

L'échec des réformes de Selîm III, puis les défaites militaires, l'instabilité et les insurrections dans les provinces étaient des signaux d'alarme qui disaient l'urgence à restaurer l'autorité de l'État et à le doter d'un outil militaire fiable. Une nouvelle tentative de réorganisation eut lieu le 1 juin 1826 en créant le corps des eşkinciyan, des militaires sélectionnés dans les bataillons de janissaires de la capitale destinés à promouvoir une nouvelle armée. Mais, les janissaires se révoltèrent, pillèrent le palais du grand vizir et réclamèrent la chute des réformateurs. Mahmud II s'appuya sur le corps des artilleurs, des officiers favorables aux réformes et des ulema qu'il rallia à sa cause. Le 15 juillet 1826, la dernière grande révolte des janissaires de la capitale fut réprimée par la canonnade et élimina un corps vieux de cinq siècles. Cette abolition fut qualifiée d'événement heureux [vakayi hayriye]. Rude affaire. Mais dans les provinces, les janissaires résistèrent, notamment en Bosnie où les soulèvements prirent une ampleur maximale, de par leur violence et leur durée. Le mouvement réformateur de Mahmud II était perçu comme une double menace, contre les privilèges de classe qui étaient remis en cause, ainsi qu'une atteinte à la religion, en introduisant des mesures d'occidentalisation. Les janissaires étaient devenus l'élément central de l'armée ottomane et leur suppression laissait un vide qu'il fallait rapidement combler, sous peine de laisser l'Empire momentanément sans défense. Leur corps ainsi que celui des sipâhî étaient officiellement supprimés. De même, au courant du mois de juillet, les chefs de la confrérie Bektaşi (qui soutenaient les janissaires) furent pourchassés et arrêtés. Tous les corps liés de près ou de loin aux janissaires connurent le même sort.

Ainsi la formation d'une armée nouvelle se fit-elle très rapidement. Le sultan créa la nouvelle fonction de serasker [commandant en chef des armées et ministre de la Guerre]. Cette nouvelle armée, appelée 'asâkir-i mansûre-i muhammediye [les troupes victorieuses de Muhammad], était formée de l'artillerie, la cavalerie et des autres corps rénovés. Les nouveaux commandants furent notamment pris parmi ceux qui avaient servis dans le nizâm-i cedîd de Selim III. Il s'agissait de deux des trois premiers commandants choisis. Mais leur âge et une expérience ancienne posèrent problème. C'est pourquoi, dès le mois d'août 1826, le sultan fit appel à son vassal égyptien, Muhammad Alî, lui demandant d'envoyer douze officiers pour remplacer ses hommes du nizâm. Confronté à un refus, il se tourna vers des instructeurs étrangers. En 1828, une nouvelle terminologie militaire fut introduite dans l'armée ottomane qui correspondait aussi à de nouvelles fonctions. (...)

Le sultan décida alors de fonder une école préparatoire militaire à Soğuk Çeşme pour former une réserve au bataillon de la Cour. L'école était organisée comme les autres écoles « traditionnelles » avec un ulema qui enseignait des matières religieuses. En outre, les étudiants bénéficiaient d'entraînements militaires. En 1829, elle doubla son effectif qui passa à 200 élèves. (...)

Ce nouveau corps des officiers était la classe la plus favorisée de l'Etat. Les officiers généraux recevaient des honneurs, des décorations, cadeaux divers, mais aussi l'attribution de gouvernorats lucratifs. Ils bénéficiaient d'un prestige social et de retraites confortables. Du point de vue social, les nouveaux dirigeants étaient intégrés dans l'ancienne élite dirigeante. Cette situation fut difficile à gérer au départ, mais elle conféra une légitimité et un enracinement social à cette élite lorsqu'elle devint occidentalisée, évitant de la marginaliser. (...)

Le sultan Mahmud II mena une politique offensive de propagande pour imposer ses réformes. A cet effet, l'historiographe du régime, Sahhaflarşeyhizade Mehmed Esad Efendi, publia en 1828 une apologie de l'élimination du corps des janissaires, Le fondement de la guerre [Üss-i Zafer], destiné aux ulema et aux lettrés religieux. Il y discutait les origines de la guerre et opérait une distinction entre la guerre juste [cihâd] et la rébellion [fitna], dont il qualifiait les opposants aux réformes du sultan. Sa contribution au débat idéologique des années 1820 aida à légitimer « l'ordre nouveau » sur le fondement du cihâd.

C'est en 1834 que fut créée une véritable école militaire à Istanbul, après l'école de médecine militaire en 1827. Elle était un des remèdes envisagé pour tirer les conséquences des revers devant les troupes réformées égyptiennes entre 1832 et 1839.

La solution préconisée pour rénover l'armée était de la doter en armements nouveaux et d'instruire les soldats dans les « savoirs modernes » en créant des écoles militaires afin de forger un nouvel état d'esprit dans l'armée. Ainsi, grâce à l'acquisition de savoirs techniques et scientifiques, ces jeunes officiers constituèrent de nouvelles élites et de futurs cadres non seulement pour l'armée mais aussi pour la société ottomane toute entière." (p. 15-19)


Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :

"Une deuxième vague de confrontations islamo-musulmanes toucha les Balkans en pleine décadence ottomane dans la première moitié du XIXe siècle. A l'époque, les sultans Selîm III et Mahmûd II tentaient de se libérer de l'emprise de leur garde prétorienne, les janissaires. Or, ceux-ci étaient rattachés à la Bektâchiyya. On se souvient que la prédication bayramie-malamie avait rencontré chez eux un écho favorable, les bektachis n'avaient donc pas éprouvé de grandes difficultés à obtenir leur adhésion. Aussi, quand le sultan Mahmûd supprima le corps des janissaires bannit-il en même temps les bektachis. Paradoxalement, les bektachis, dont l'hétérodoxie religieuse ne faisait pourtant aucun doute, se portèrent à la tête d'un mouvement qui prétendait défendre l'islam contre les réformes du Sultan qualifiées d'innovations blâmables. Janissaires et bektachis se firent donc les champions du conservatisme musulman. La périphérie européenne, bosniaque et albanaise, de l'Empire, d'où ils étaient originaires, se souleva contre le centre et le Sultan « infidèle ». Cette confrontation entre les conservateurs des provinces éloignées et les modernistes alors au pouvoir à Istanbul illustre de manière exemplaire les déchirements contemporains de l'islam." (p. 50-51)


Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 :

"En juin 1826, le sultan Mahmûd II, ayant tenté de réformer l'armée, se heurta, comme ses prédécesseurs, à l'opposition des janissaires. Il ne céda pas à leurs exigences et fit bombarder leurs casernes à Istanbul. Cet événement sans précédent, suivi de la suppression du corps des janissaires, provoqua la fureur des citadins bosniaques qui, pour beaucoup d'entre eux, appartenaient à ce corps, cette appartenance leur conférant, outre les privilèges inhérents à la condition d'askerî, un évident prestige aux yeux des autres habitants de la province. Résolu à éliminer ce qui restait des janissaires dans les diverses parties de l'Empire, le Sultan dépêcha, dans le courant de l'année 1827, des troupes en Bosnie afin de procéder à cette liquidation. Commandés par Abdûrrahmân Pacha, ces troupes entrèrent dans Sarajevo, y écrasèrent les janissaires et exécutèrent sept de leurs chefs. L'année suivante, cependant, Abdûrrahmân Pacha fut chassé de la ville par ses habitants et dut se résigner à installer lui aussi sa résidence à Travnik. En dépit de sa défaite de 1827, Sarajevo demeurait donc indomptée.

Après ce premier coup de force, Mahmûd II entreprit d'amener les ayân bosniaques à résipiscence. Il avait, les années précédentes, réduit les ayân de Roumélie et d'Anatolie, et bien que ceux de Bosnie-Herzégovine se soient montrés de tous les plus loyaux4, il importait qu'ils acceptassent à leur tour d'abandonner leurs prérogatives et de se prêter à la réorganisation administrative de l'Empire dont le pouvoir du Sultan devait sortir renforcé. (...)

4. Précisons que s'ils étaient loyaux et fidèles à la personne du Sultan et à l'Empire, auxquels leur sort en tant qu'ayân, en tant que membres de l'élite ottomane, était étroitement lié, cette loyauté ne s'étendait pas à la politique du Sultan lorsque celle-ci allait à l'encontre de leurs intérêts propres." (p. 98)


Voir également : Les Tanzimat

mercredi 24 décembre 2014

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur




François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"Quant au personnage, il offre une riche matière à réflexion. Autoritaire, il cherche à instaurer un pouvoir quasi absolu, veut tout contrôler, établit le règne de la censure, surveille ses sujets par un réseau élaboré d'informateurs et d'espions. Il offre ainsi un exemple intéressant de pouvoir autoritaire, qui, tout en plongeant ses racines dans la tradition politique ottomane, n'est pas sans rappeler ou sans annoncer, par certains aspects, d'autres régimes politiques du XXe siècle et peut-être du XXIe siècle. Il s'efforce pourtant de moderniser l'Empire, de développer l'économie, de construire des chemins de fer, d'ouvrir des écoles, de rénover l'armée. Cette politique de modernisation, il entend la mener hors de la tutelle des grandes puissances. Toutefois, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'opposer à leur ingérence grandissante dans les affaires intérieures de l'Empire, ni empêcher la vague des nationalismes de la fin du XIXe siècle de toucher de plein fouet les territoires ottomans." (p. 14-15)

"La volonté réformatrice du sultan va se heurter à bien des difficultés et à bien des résistances. Au premier chef, l'état des finances constitue le principal obstacle à la mise en oeuvre d'un programme extensif de réformes. Mais il y a aussi le manque d'hommes capables, ce dont le sultan se plaint auprès de l'ambassadeur anglais, Henry Layard : aux yeux des Ottomans, lui dit-il, servir l'Etat, ce n'est pas faire acte de de dévouement, c'est un moyen de s'enrichir, de vivre dans le luxe (d'où la corruption qui sévit à tous les échelons de l'administration). Abdülhamid se plaint aussi du conservatisme ambiant, notamment celui des oulémas. Les oulémas ottomans, note-t-il, sont « conservateurs à outrance », ils suspectent a priori tout ce qui vient d'Europe. Il lui arrive de traiter de « sot » le cheikh ül-islam qui s'oppose à l'adoption d'un nouveau couvre-chef dans l'armée. Il a songé à des réformes radicales, comme l'utilisation du calendrier grégorien, et même l'adoption d'un alphabet latin pour faciliter l'apprentissage de la langue ottomane." (p. 240-241)

"Méfiant à l'égard de la hiérarchie religieuse, soupçonneux vis-à-vis du cheikh ül-islam et de ses fatwa, Abdülhamid se plaint fréquemment du conservatisme des oulémas ottomans, qui s'opposent systématiquement à ce qui vient de l'Europe. Mais il ne fait rien pour qu'ils s'ouvrent davantage au monde extérieur. Il multiplie les écoles modernes, mais abandonne les médressés à leur état de décrépitude. Paradoxalement, ce sont les Jeunes Turcs, qui, dès 1909, ayant besoin d'oulémas à l'esprit ouvert pour légitimer le nouveau pouvoir, entreprendront la réforme et la modernisation des médressés. De même, parmi les confréries, Abdülhamid soutient les plus orthodoxes et les plus conformistes. En fait, il ne se soucie guère de l'aggiornamento de l'islam. Il mise sur la foi du hamal, le portefaix kurde, et sur celle du mehmetçik, le « poilu » turc. C'est de cette foi-là qu'il a besoin pour assurer la cohésion de son armée et la résistance aux empiètements des puissances chrétiennes.

La conséquence en est que, sous le califat d'Abdülhamid, l'islam ottoman semble se figer. Les efforts pour réformer l'islam et l'adapter au monde moderne ne trouvent guère droit de cité dans l'Empire. La réflexion théologique vivante, la pensée d'un islam rénové se réfugient dans l'Egypte occupée par les Anglais, avec des personnalités rayonnantes comme Muhammad Abduh et Rachid Ridha ; on la rencontre aussi parmi les musulmans de l'Inde, notamment à Aligharh, ainsi que chez les musulmans de Russie, en particulier chez les Tatars, soucieux de moderniser l'islam pour mieux résister aux tentatives d'assimilation et de conversion des Russes. Serait-ce l'aiguillon de la situation coloniale, véritable défi pour la pensée et la théologie islamiques, qui fait défaut aux oulémas ottomans ? Ou bien est-ce la censure d'Abdulhamid qui étouffe les velléités réformatrices ? En tout cas, paradoxalement, la politique du califat ne débouche nullement sur un renouveau religieux dans l'Empire." (p. 201-202)

"Les Tanzimat ont légué l'idée d'instruction publique, l'idée (nouvelle à cette époque) que l'enseignement est une affaire d'Etat. La création d'écoles publiques a été un élément important de la politique de modernisation institutionnelle de l'époque des réformes. Les réformateurs ont conçu un enseignement civil, à la charge de l'Etat, mais déjà sécularisé ; il n'était pas question pour eux de faire des écoles déjà existantes (les écoles religieuses, mekteb et médressés) les foyers d'un enseignement moderne, ce qui fait que, dès l'époque des Tanzimat, coexistent en parallèle deux réseaux scolaires, l'un « traditionnel », à base religieuse, et l'autre « moderne », à caractère déjà plus séculier. L'idée que l'enseignement public doit être étendu aux filles date également de la même époque. Par ailleurs, les Tanzimat ont mis au point un cadre institutionnel, la loi de 1869, inspirée du modèle français, qui prévoit un système complet d'instruction publique de l'école primaire (ibtidaî) à l'université (dar el-fünûn), en passant par l'école moyenne (rüşdiye), l'école préparatoire ou collège (idadî) et finalement le lycée (sultanî), et qui énonce le principe d'un enseignement primaire obligatoire pour tous les Ottomans. (...)

L'effort scolaire entrepris par Abdülhamid dès l'époque de la « reconstruction » est important. Les statistiques montrent que le nombre d'écoles moyennes, qui était de 277 en 1879, est déjà passé à 435 en 1888. Mais c'est surtout la progression du nombre des collèges (idadî) qui est impressionnante : en 1876, dans toute l'étendue de l'Empire, il n'y en avait que 6 ; en 1893, on en compte déjà 55, et le chiffre atteindra 98 en 1908. Le véritable « décollage » se situe entre 1884 et le milieu des années 1890 ; ensuite, la progression stagne, probablement à cause de la crise de 1894-1896, puis reprend, mais moins vite. En même temps, le nombre des écoles de filles progresse également d'une manière significative. À cela s'ajoute la création de nouvelles grandes écoles, comme l'école de droit (Hukuk Mektebi), l'école des beaux arts (Sanayi-i Nefise Mektebi), l'école de commerce (Ticaret Mektebi) et la modernisation de l'école d'administration." (p. 250-252)

"En ce qui concerne le premier point, le pouvoir s'attaque au çarşaf, sorte de pèlerine que les femmes d'Istanbul ont commencé à préférer au manteau (ferace) et au voile (yaşmak). D'origine proche-orientale, le çarşaf se répand vers le milieu du siècle et fait fureur dans la capitale dans les années 1880. Pourquoi Abdülhamid déclare-t-il la guerre à ce vêtement qui, à première vue, étant donné son ampleur, semble mieux répondre à la décence islamique ? Pour des raisons de sécurité d'abord. Précisément à cause de son ampleur, il est possible de s'envelopper dans un çarşaf et de se dissimuler sous ses plis. Au début du règne d'Abdülhamid, deux individus s'étaient ainsi déguisés et avaient réussi à pénétrer au Palais dans l'intention de délivrer Murad [frère du sultan]. Et l'on citait le cas d'hommes qui se travestissaient en femme avec un simple çarşaf pour s'introduire dans les harems. Ensuite, le çarşaf est dans le collimateur parce que, protégeant mieux, il permet aux femmes de sortir davantage et de fréquenter les lieux publics. Enfin, la façon de le porter, en serrant exagérément à la taille, choque les censeurs. En 1892, un décret est promulgué contre le çarşaf ; dans l'exposé des motifs, il est dit que les femmes se serrent la taille, qu'elles portent des çarşaf noirs semblables aux vêtements de deuil des femmes chrétiennes, et que tout cela ne convient pas à l'islam. Cette loi provoque la colère des tisserands ; le çarşaf, disent-ils, est un châle fabriqué à partir d'étoffes indigènes, des tissus provenant de Bagdad ou d'Alep, tandis que le ferace est fait dans des tissus que l'on importe de l'Europe ! Le pouvoir intervient aussi par le canal du cheikh ül-islam ; mais qu'elles émanent du pouvoir public ou des autorités religieuses, les interdictions répétées montrent assez que le pouvoir hamidien est impuissant contre la mode.

Pour ce qui est de l'alcool, en interdire totalement la consommation (comme certains sultans avaient essayé de le faire jadis) est devenu une impossibilité dans l'Istanbul de la fin du XIXe siècle. La seule chose que puisse faire le sultan (qui lui-même ne dédaigne pas un verre de cognac de temps à autre), c'est d'interdire la vente d'alcool dans les quartiers musulmans. Par ailleurs, un certain nombre d'irade rappellent à intervalles réguliers l'interdiction de consommation d'alcool pour les musulmans. « Cela ne convient pas au siège du califat », disent-ils. Mais la consommation de rakı fait désormais partie des usages établis, notamment parmi les bureaucrates de la Porte, pour lesquels elle constitue un attribut de la modernité au même titre que la redingote, le port du fez ou la lecture du journal." (p. 332)

"Le régime autocratique établi par Abdülhamid est un mélange d'éléments appartenant à la tradition autoritaire et à la culture politique ottomanes, et d'éléments beaucoup plus modernes que l'on va retrouver par la suite. De même que Tocqueville a montré les continuités souvent masquées entre la France de l'Ancien Régime et celle de la Révolution, de même, il existe des continuités plus ou moins cachées entre l'Empire ottoman du XIXe siècle et la République turque. Sur un territoire qui s'est rétréci au fil des crises comme une peau de chagrin, jusqu'à ne plus être constitué que de l'Anatolie en 1919, l'Etat n'a cessé de se renforcer. A un siècle d'intervalle, on retrouve l'autoritarisme, la centralisation, le poids de l'Etat. Sur ce plan, l'oeuvre d'Abdülhamid annonce celle de Mustafa Kemal Atatürk tout autant qu'elle prolonge celle de Mahmud II." (p. 447)


François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Ainsi, le panislamisme de 'Abdül-Hamîd a consisté surtout à mobiliser les musulmans de l'empire autour du thème du califat et à resserrer les liens avec les provinces arabes. Pour le reste, la religion islamique, même si elle a occupé apparemment une place plus grande, n'a pas retrouvé la position qui était la sienne avant les Tanzîmât. Au contraire, les tendances à la sécularisation de l'époque des réformes ont été renforcées, par exemple dans le domaine judiciaire en 1879. Les oulémas ne retrouvèrent pas leur pouvoir traditionnel et continuèrent à être contrôlés de près par le pouvoir civil. Les cheykh ül-islam nommés par 'Abdül-Hamîd furent des personnages de second rang que le sultan pouvait aisément tenir en lisière. A quelques exceptions près, les confréries (tarikat) furent abandonnées à leur état de décrépitude, de même que les medrese, dont la réforme ne sera entreprise que sous les Jeunes-Turcs. Du reste, le sultan se méfiait des étudiants des medrese, les softa, bien souvent turbulents. Autre indice de la place de l'islam à l'époque de 'Abdül-Hamîd, les livres de religion. On en publie davantage, mais proportionnellement moins que les ouvrages traitant de matières laïques. Ils représentaient 38 % des livres imprimés sous Abdül-Medjîd, 22 % sous Abdül-'Aziz, et seulement 14 % sous 'Abdül-Hamîd. Tous ces éléments amènent à nuancer le « retour au religieux » évoqué plus haut. En fait, l'islam était loin d'être restauré dans l'Etat, et il n'était nullement question d'un retour à la théocratie comme le prétendaient les adversaires du sultan." (p. 536)


Voir également : Les Tanzimat

Osman Hamdi Bey

La mère d'Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) n'était pas arménienne, mais circassienne (contrairement à la légende arménienne)

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II), un sultan entouré d'Arméniens

La place des Arméniens dans l'Etat hamidien


Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895


Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

L'immigration des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant


Une des "raisons" de l'antisémitisme arménien : la loyauté des Juifs ottomans à leur Etat, sous Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) et les Jeunes-Turcs

Les Juifs et la police ottomane sous le sultan Abdülhamit II

Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry

Le sultan Abdülhamit II et Theodor Herzl

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?