vendredi 31 octobre 2014

Le gouvernement Mollet (1956-1957) et la Turquie

"Les Arabo-Asiatiques attirent l'attention du Conseil de sécurité sur la situation en Algérie", Le Monde, 18 avril 1956 :

"Seize Etats arabes et asiatiques ont adressé une lettre au président du Conseil de sécurité "attirant l'attention du Conseil sur la situation en Algérie, qui met en danger la paix et la sécurité". La lettre des délégations arabes et asiatiques ne demande pas la réunion du Conseil sur l'Algérie.

La lettre est signée par les représentants de l'Afghanistan, de la Birmanie, de Ceylan, de l'Egypte, de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Iran, de l'Irak, de la Jordanie, du Liban, de la Libye, du Pakistan, des Philippines, de l'Arabie Séoudite, de la Syrie et du Yémen.

Les délégations de l'Ethiopie, du Liberia, de la Thaïlande et de la Turquie, qui appartiennent au groupe arabo-asiatique de l'O.N.U., ne se sont pas jointes à cet appel."


"Treize Etats arabo-asiatiques décident de porter la question algérienne au Conseil de sécurité...", Le Monde, 14 juin 1956 :

"Réuni en séance privée, le groupe arabo-asiatique de l'O.N.U. a décidé de porter la question de l'Algérie devant le Conseil de sécurité, a déclaré à l'issue de la réunion Sir Senarat Gunewardene, représentant de Ceylan et président du groupe pour le mois de juin. En annonçant cette décision. Sir Senarat l'a accompagnée de quelques réserves :

1) Il a précisé qu'a ce jour treize membres du groupe seulement sur les vingt-trois qu'il compte sont prêts à signer la lettre au président du conseil lui demandant de réunir celui-ci ;

2) Cette lettre ne sera pas expédiée immédiatement, mais dans quelques jours, au cas où d'autres voudraient la signer ;

3) Pressé de dire si la lettre partirait de toutes façons, le président du groupe a déclaré que "la décision était aussi sûre que les choses en politique, où il n'y a rien d'irrévocable".

Parmi les nations du groupe qui refusent de s'associer à son initiative, on cite officieusement : la Turquie, les Philippines, l'Ethiopie, l'Inde, Ceylan, la Birmanie, le Libéria, le Népal et le Laos.

Les treize Etats qui sont prêts à s'associer à la démarche du groupe pour la réunion du conseil sont : l'Afghanistan, l'Egypte, l'Indonésie, l'Iran, l'Irak, le Liban, le Pakistan, l'Arabie Séoudite, la Syrie, la Thaïlande, le Yémen, la Jordanie et la Libye.

Le représentant de Ceylan a indiqué que les Etats arabes et asiatiques, unanimes sur le but qui est l'indépendance de l'Algérie, ne l'étaient pas sur la méthode pour l'obtenir, certains (comme l'Inde) envisageant la possibilité d'une action en dehors du Conseil et de l'O.N.U."



Christian Pineau (ministre des Affaires étrangères français), intervention à l'Assemblée nationale, 19 décembre 1956 :

"Depuis le mois d'octobre, l'expérience a montré l'importance du canal [de Suez] pour le ravitaillement en carburant de l'Occident, sa particulière vulnérabilité et, par conséquent, la nécessité de le soustraire à toute emprise politique. La démonstration a été douloureuse, mais claire.

Le fait que le conseil de, l'O. T. A. N. ait pris position sur ce point est significatif et devrait montrer au colonel Nasser que la France et la Grande-Bretagne ne sont pas seules à réclamer un système international les garantissant contre l'arbitraire.

Les intérêts asiatiques sont d'ailleurs exactement les mêmes que ceux de l'Occident, car il ne faut tout de même pas oublier que si des navires allant de l'Est vers l'Ouest passent le canal, il en est d'autres qui, en sens inverse, concourent à approvisionner les pays asiatiques et à en assurer le développement économique.

Ne nous faisons d'ailleurs pas d'illusions. Ce qui s'est passé le 26 juillet dernier, le fait que le colonel Nasser ait violé la convention de 1888 qui prévoit, même en temps de guerre, la libre circulation sur le canal, auront des conséquences durables dans l'esprit des usagers, qui vont chercher des moyens possibles de substitution.

Des projets sont en cours d'étude : la création d'un pipe-line traversant la Turquie, celle d'un pipe-line reliant Eilath à Haïfa sur territoire israélien. La construction de tankers de grandes dimensions, dont l'utilisation par la route du Cap sera moins coûteuse que celle de navires de plus faible tonnage par la route de Suez, est déjà entreprise par de nombreux pays.

Enfin, la France se doit de hâter au maximum l'exploitation des pétroles du Sahara, afin d'accroître son indépendance économique en matière énergétique."



Guy Mollet, intervention à l'Assemblée nationale, 20 décembre 1956 :

"Quelle fausse sécurité que celle dans laquelle nous vivions ! Oh ! je sais que le blocage du canal et que le sabotage de quelques pipe-lines créent en ce moment des difficultés réelles, sérieuses, encore qu'il ne faille pas les exagérer à plaisir, comme le font tous ceux qui veulent que la France ait toujours perdu. Ces difficultés, nous ne les nions pas.

Mais je vous le demande, mesdames, messieurs, quelle aurait été la tragédie de l'Europe si, en un moment de grave tension ou devant la menace d'un conflit, ou à l'occasion d'un conflit, l'Union soviétique avait pu faire avancer le pion Nasser et s'assurer le contrôle de notre ravitaillement en carburant ?

Cependant, nous vivions dans cette illusion. Cette constatation nous confirme dans notre volonté d'obtenir d'abord une véritable gestion internationale du canal. Elle nous incite en outre à prendre acte en tout état de cause : même après une internationalisation, de la vulnérabilité du canal, c'est-à-dire à rechercher dès maintenant des solutions de remplacement à long terme : mettre en oeuvre de nouvelles sources d'énergie, l'énergie atomique par exemple, exploiter à fond toutes les possibilités pétrolières des territoires français, le gaz naturel de Lacq comme les pétroles du Sahara, établir de nouveaux courants commerciaux avec d'autres régions productrices que le Moyen-Orient, favoriser la construction de nouveaux pipe-lines dans des zones moins troublées, comme en Israël ou en Turquie.

En un mot, il nous faut maintenant penser à multiplier et à disperser aussi bien les centres de production d'énergie que les fournisseurs. Tels sont les objectifs que le Gouvernement s'est assignés."


Christian Pineau, intervention devant la Commission politique des Nations unies, 5 février 1957, cité dans Le Monde du 7 février 1957 :


"Le délégué syrien conteste la légitimité de la présence française en Algérie, en déclarant qu'à aucun moment le dey d'Algérie n'a délégué à la France la souveraineté sur l'Algérie. Pourquoi en est-il ainsi ? Précisément parce qu'il ne la détenait pas. Le dey régnait seulement sur Alger et sa banlieue sous la suzeraineté de la Turquie. Dans les années qui suivirent l'occupation française la France demanda à la Turquie si elle voulait reprendre cette suzeraineté, et elle répondit qu'il n'en était rien.

Si on veut évoquer ces circonstances ce serait le délégué turc qui pourrait parler au nom de l'Algérie."


André Fontaine, "La partie n'est pas jouée en commission politique", Le Monde, 7 février 1957 :

"Jusqu'à présent un seul projet de résolution a été déposé, dont on trouvera le texte dans le câble de notre correspondant aux Nations unies.

Bien que rédigé en termes modérés, il est évidemment inacceptable pour la France. Mais il est caractéristique que dix-neuf seulement (Jordanie, Syrie, Liban, Egypte, Libye, Soudan, Arabie Séoudite, Yémen, Irak, Iran, Pakistan, Inde, Birmanie, Indonésie, Ceylan, Maroc, Tunisie, Afghanistan, Népal) des vingt-sept Etats du bloc afro-asiatique l'aient contresigné. Plusieurs des membres de ce groupe pourraient donc s'abstenir ; l'appui de pays comme la Turquie et la Thaïlande nous semble même assuré."


Turgut Menemencioğlu (délégué turc aux Nations unies), cité dans Le Monde, 11 février 1957 :

"La solution du problème algérien doit être trouvée dans des négociations directes entre la France et l'Algérie, et non pas par l'Assemblée des Nations unies."


Voir également : L'amitié franco-turque

La francophilie d'Adnan Menderes


Jacques Soustelle

Le mythe du "joug ottoman" en Algérie et en Tunisie

lundi 27 octobre 2014

La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale




Jacques Soustelle, Envers et contre tout, tome I : "De Londres à Alger (1940-1942)", Paris, Robert Laffont, 1947 :

"L'action allemande au Levant, préparée par Roser, commença à se développer à la fois en surface et en profondeur avec une vigueur accrue sous l'impulsion de von Hentig, qui fut accrédité le 11 janvier 1941 auprès du général Dentz, haut-commissaire à Beyrouth. Von Hentig, diplomate de carrière, avait fait presque toute sa carrière en Orient, notamment en Perse, où il s'était employé en 1914-18 à combattre l'influence britannique. Il se mit en devoir de pousser avec énergie la propagande hitlérienne dans les milieux dirigeants et dans les masses populaires. L'abaissement visible de Vichy devant l'Allemagne lui fournissait le plus précieux élément de conviction. Accompagné de Roser, il parcourait les Etats en exhibant le film, Sieg im Westen, démonstration écrasante de la puissance militaire allemande. Ses tournées prenaient un caractère presque officiel : il recevait les notables, les chefs religieux. En même temps, l'administration française se voyait criblée de critiques que justifiait en particulier l'état précaire du ravitaillement. Vichy ayant rompu avec la Société des Nations, beaucoup interprétèrent ce geste, dicté par Berlin, comme un abandon du mandat. Ainsi, l'autorité française, discréditée et impuissante, semblait destinée à s'effacer devant la dynamique Allemagne. Déjà, dans les souks de Damas, on confectionnait des drapeaux à swastika commandés par des Syriens prévoyants.

Cependant, l'évolution des événements dans les Balkans obligeait l'Allemagne à porter son poids vers cette péninsule et vers la Méditerranée orientale. Les Italiens battus par les Grecs sur le Pinde et en Albanie, la Wehrmacht entra en mouvement et s'installa le 2 mars en Bulgarie. Le 6 avril, les Allemands déclenchèrent une nouvelle guerre-éclair contre la Yougoslavie et la Grèce. La résistance de ces deux pays s'effondra en moins d'un mois, et la force du Reich, poursuivant son élan, s'abattit victorieusement sur la Crète. Il semblait que l'avalanche allait déferler jusque sur l'Orient arabe, pour peu que la Cinquième Colonne à l'intérieur de certains pays lui frayât la voie. Le soulèvement pro-allemand de l'Irak était évidemment conjugué, dans l'esprit des dirigeants de Berlin, avec une plus vaste entreprise où la Syrie devait jouer son rôle à leur bénéfice.

L'activité de von Hentig n'avait pas manqué d'alarmer non seulement les Britanniques et nous-mêmes, mais encore les Turcs, qui craignaient d'être tournés par l'Allemagne opérant sur le flanc sud. Le général de Gaulle avait des raisons de penser qu'une opération anglaise ou même anglo-turque pourrait être mise sur pied. En mars, il demanda à tous les membres du Conseil de Défense de l'Empire de lui donner leur avis sur ce qu'il conviendrait de faire en face de l'une ou l'autre de ces éventualités. Ne devrions-nous pas nous associer « au nom de la France » à une telle action, afin d'atteindre ce triple but : « Rétablir dans une des parties de l'Empire français les conditions nécessaires à la reprise du combat contre les ennemis communs ; réserver nos droits par notre présence ; aider nos alliés » ?" (p. 241-243)

"Cependant, Vichy envoyait des renforts — embarqués par voie ferrée de Belfort à Salonique, puis par bateau (la plupart furent torpillés) ; d'autres, d'Athènes, parvinrent à Alep par la voie des airs — et [Rudolf] Rahn distribuait des armes à des groupes partisans irakiens et kurdes." (p. 248)


Jacques Benoist-Méchin, De la défaite au désastre, volume 1 : "Les occasions manquées (Juillet 1940-Avril 1942)", Paris, Albin Michel, 1984 :

"Le Führer fronça les sourcils et réfléchit un instant [lors de son entrevue avec Darlan et Benoist-Méchin à Berchtesgaden, en mai 1941].

— « Cette affaire de l'Irak est mal emmanchée. Elle a été entreprise à la légère... Je n'ai pas confiance en sa réussite. Avez-vous des renseignements récents sur la situation ? » demanda-t-il en se retournant vers M. de Ribbentrop.

Le ministre expliqua pourquoi il lui avait paru utile de répondre à l'appel de Rachid Ali. Le Reich ne pouvait rester insensible à la requête que lui avaient adressée les partisans de l'indépendance irakienne, ennemis de l'Angleterre. Mais il fallait se hâter. Aux dernières nouvelles, le mouvement de révolte était en régression. Il importait d'agir au plus vite si l'on voulait que le secours promis arrivât encore à temps. Le Führer réfléchit un moment, puis il me demanda brusquement :

— « Les Irakiens ont-ils des armes ?

— « Peu, sans doute.

— « Quel moyen a-t-on de leur en faire parvenir ? »

Je lui lus les termes de l'accord conclu le 6 mai à Paris, concernant le déstockage des armes et leur répartition entre les chefs irakiens et le haut-commandement français.

— « Mais, à l'application, cet accord ne nous donne pas entière satisfaction, ajoutai-je. En accordant le droit de passage aux avions allemands, nous exposons la Syrie à une agression britannique. Les officiers français du Levant sont nerveux de voir les dépôts d'armes fondre à vue d'œil, au moment où le danger s'accroît. Il faudrait faire la répartition, non en bloc, mais par catégories, en nous réservant le matériel lourd dont les Arabes ne connaissent pas l'emploi. A quoi bon sauver Mossoul si c'est pour perdre Beyrouth et Damas ?

— « Evidemment, évidemment, répondit le Führer, avec un geste d'impatience. Mais que vos officiers se rassurent. Ce danger est illusoire. Les Anglais n'attaqueront pas la Syrie.

— « Puis-je savoir sur quoi Votre Excellence fonde sa conviction ?

— « Les Anglais ont trop d'adversaires sur les bras, en Afrique et dans le Proche-Orient, pour aller s'en chercher d'autres. Rommel vient de reprendre l'offensive. Il les harcèle durement. On constate une effervescence croissante en Egypte et en Palestine. Les Anglais ne sont pas fous. S'ils attaquaient la Syrie, les troupes françaises se défendraient, je suppose ?

— « Sans aucun doute. Comme à Dakar.

— « Alors, les Anglais le savent. Ils ne s'y frotteront pas.

— « Votre Excellence a sans doute raison, mais je m'excuse de ne pas partager son optimisme.

— « Pourquoi ?

— « D'abord parce que les Anglais ont envie de la Syrie depuis 1917. C'est une raison suffisante. De plus, quand l'état-major britannique pense que l'Allemagne va attaquer un territoire, il s'efforce toujours de l'occuper avant elle. Les exemples sont probants : voyez la Norvège et la Grèce. Le général Wavell doit redouter en ce moment que vous ne forciez le passage à travers la Turquie pour marcher sur Suez. Il a donc tout intérêt à occuper la Syrie pour se porter, avant vous, en bordure de la frontière turque. Il élargit ainsi son glacis sur la rive droite du canal et exerce une pression beaucoup plus efficace sur le gouvernement d'Ankara...

— « C'est possible... Mais je ne le crois pas...

— « Pour ma part, Excellence, j'en demeure convaincu... »

Etant donné ce qu'on m'avait dit de son caractère autoritaire et des colères qu'il prenait lorsqu'on lui tenait tête, je me demandai avec appréhension comment Hitler réagirait devant mon refus d'adopter sa thèse. A ma surprise, il prit la chose le plus naturellement du monde, et ne s'en formalisa pas. J'en conclus qu'il était plus accessible à la controverse que ne le prétendait son entourage.

— « Peut-on faire parvenir des armes et des renforts en Syrie ? me demanda-t-il alors.

— « Par mer, c'est impossible. L'accès de la côte syrienne est entièrement commandé par Chypre. Une partie de la flotte anglaise est à Famagouste. Elle bloque l'accès, au nord, par Alexandrette ; au sud, par Haiffa. Il faudrait emprunter les eaux territoriales turques. Mais même dans ce cas, les bateaux seraient coulés avant d'arriver. Souvenez-vous de l'incident de l'Altmark dans les eaux norvégiennes... »

Le Führer fit une grimace.

— « Et par terre ?

— « Il faudrait le consentement du gouvernement turc. Celui-ci, comme vous le savez, joue un jeu très serré. Il ne veut à aucun prix compromettre sa neutralité.

— « Je sais, je sais. »

Le visage du Führer se crispa et prit soudain une expression de férocité.

— « Les Turcs, toujours les Turcs ! On croirait vraiment qu'ils sont une grande puissance, avec leur insolente neutralité ! Ils le paieront cher un jour. Pour l'instant, il faut patienter. Mais, dites-moi, ajouta-t-il d'un ton tranchant, en se tournant vers M. de Ribbentrop, ne disposons-nous pas de certains moyens de... coercition, à leur égard ? »

Le ministre des Affaires étrangères acquiesça de la tête.

« Il faudra étudier la question », poursuivit le Führer, tandis que son poing droit crispé faisait le geste d'écraser quelque chose dans la paume de sa main gauche." (p. 86-88)

"A 11 h 30, je me rendis avec M. Outrey chez M. Saradjoglou [en juin-juillet 1941]. Le ministre des Affaires étrangères me reçut avec une grande affabilité. J'en vins rapidement aux faits. Point n'était besoin d'employer des périphrases puisque mon interlocuteur devait connaître les motifs de ma venue par le chef d'état-major et par la radio anglaise. Je lui exposai les raisons pour lesquelles le maréchal Pétain m'avait envoyé à Ankara, ajoutant que j'apportais pour le président Inönü un message personnel du chef de l'Etat français, que j'espérais avoir l'honneur de lui remettre en mains propres.

Après m'avoir écouté attentivement, M. Saradjoglou me répondit qu'il ne pouvait pas faire grand-chose pour satisfaire mes demandes. La Turquie ne voulait compromettre en rien sa neutralité. Or je devais comprendre que le passage des troupes françaises à travers le territoire turc serait immanquablement interprété par l'Angleterre comme un acte de belligérance. De plus, la Turquie avait un traité avec la Grande-Bretagne qui lui interdisait de donner son agrément à une mesure aussi contraire aux intérêts britanniques.

Je répondis à M. Saradjoglou que je m'étonnais de le trouver dans ces dispositions, car le traité auquel il faisait allusion n'était pas un traité anglo-turc, mais, si j'avais bonne mémoire, un pacte tripartite anglo-franco-turc, par lequel la Turquie se trouvait aussi engagée envers nous qu'envers la Grande-Bretagne. Elle l'était même davantage à mes yeux, du fait que c'était nous qui en avions supporté les charges. N'était-ce pas la France qui avait cédé à la Turquie le sandjak d'Alexandrette ? Je trouvais plaisant que le gouvernement turc, après avoir bénéficié de ce traité, vint en contester la validité vis-à-vis du seul contractant qui eût fait les frais de l'opération. Ce pacte, à ma connaissance, n'avait jamais été dénoncé. Il était donc toujours en vigueur. Je protestai contre la thèse du ministre, car elle reviendrait à favoriser l'Angleterre à notre détriment, ce qui me paraissait incompatible avec les principes de neutralité proclamés à maintes reprises par le président Inönü. Ou bien l'armistice franco-allemand rendait le traité caduc, et dans ce cas il l'était aussi pour l'Angleterre ; ou bien le traité restait en vigueur, et il le demeurait alors pour tous ses signataires. Ce discours parut frapper M. Saradjoglou. Il me répondit qu'à première vue, mon raisonnement lui semblait juste. Il avait participé en son temps à la rédaction du traité, et le connaissait donc à fond. Malgré ses efforts pour prévoir toutes les éventualités possibles, il n'avait jamais envisagé que deux des signataires — la France et l'Angleterre
pussent être un jour en conflit armé. Aucune clause du traité ne prévoyait ce choix.

Je répliquai  que j'étais heureux d'apprendre par une voix aussi autorisée que la sienne, que le traité demeurait en vigueur, malgré le différend franco-anglais. Dans ces conditions, la France me paraissait en droit d'attendre de la Turquie, un traitement en tous points égal à celui qu'elle avait adopté à l'égard de la Grande-Bretagne. Il me serait agréable de savoir, par la même occasion, que les troupes turques massées à la frontière nord de la Syrie, ne pénétreraient pas dans le territoire soumis à notre autorité. M. Saradjoglou me donna l'assurance que telles n'étaient pas les intentions du gouvernement turc. La concentration de plusieurs divisions à la frontière syrienne n'était qu'une mesure de précaution, destinée à empêcher les réfugiés indésirables de refluer en masse vers la Turquie.

Je demandai alors au ministre s'il ne serait pas possible de retirer les troupes en question, l'assurant que ce geste serait grandement apprécié de notre état-major. Le ministre des Affaires étrangères me promit d'étudier la question.

J'abordai ensuite le problème de l'essence. J'expliquai que la mauvaise volonté des agents des chemins de fer turcs facilitait l'agression anglaise, ce qui me semblait incompatible avec les principes sur lesquels nous venions de nous accorder. En conséquence, je lui serais très obligé de donner des instructions aux services compétents pour accélérer au maximum le transit des wagons-citernes. Pour finir, je lui dis que la France était sans doute meurtrie et affaiblie par la guerre qu'elle venait de perdre, mais qu'il n'en serait pas toujours ainsi. Ce n'était pas à un ministre de la Turquie kémaliste qu'il fallait apprendre qu'un pays pouvait se tirer des situations les plus désespérées. Nous avions encore notre Empire et la plus grande partie de notre flotte. Notre politique de rapprochement avec l'Allemagne était le gage de notre relèvement futur et dès à présent le Reich, qui soutenait nos efforts, n'hésiterait pas, s'il le fallait, à appuyer nos demandes par des arguments auxquels la Turquie ne resterait certainement pas insensible.

Cependant, il me semblait que deux puissances comme la France et la Turquie, dont l'amitié traditionnelle avait résisté aux siècles, n'avaient pas besoin de tiers pour ajuster leurs intérêts. La victoire de l'Angleterre la rendrait si puissante dans le Proche et le Moyen-Orient, que la Turquie subirait fatalement sa tutelle. Une victoire russe poserait la délicate question de Constantinople et des Détroits. Quant à la victoire de l'Allemagne, elle pouvait signifier l'installation en Syrie de l'Italie, dont on connaissait les visées sur ces régions. J'eus l'impression d'avoir pressé sur un ressort caché, car M. Saradjoglou, si calme jusque-là, se redressa d'un coup, à l'idée que l'Italie pourrait établir des garnisons à Alep et à Beyrouth. J'avais déclenché l'antagonisme violent, mais refoulé, qui opposait ces deux pays depuis l'affaire du Dodécanèse.

— « Toute tentative de l'Italie pour prendre pied en Syrie, me dit-il d'un ton catégorique, provoquerait immédiatement la guerre. C'est le seul cas où nous n'hésiterions pas à sortir de notre neutralité. L'Italie est notre pire ennemie. Son nom seul est exécré de la population turque. Oui, je ne crains pas de dire : ce serait la guerre !

— « La guerre avec l'Axe ? » demandai-je ingénument.

M. Saradjoglou, qui s'était laissé emporter par la passion, resta un moment interdit...

— « Vous voyez bien, lui dis-je en profitant de son silence, que vous ne pouvez trouver de meilleur voisin que la France. L'intérêt bien compris de la Turquie est que nous restions en Syrie. Aidez-nous à nous y maintenir. Cela dépend, aujourd'hui, en grande partie de vous. »

Nous nous quittâmes sur ces paroles, auxquelles la poignée de main du ministre semblait donner son acquiescement." (p. 203-206)


"Enfin le jour de mon audience avec le président Inönü était arrivé. Sitôt après le petit déjeuner, je priai notre chargé d'affaires de s'enquérir de l'heure à laquelle je pourrais me rendre au tombeau de Mustapha Kemal pour y déposer une gerbe de fleurs cravatée aux couleurs françaises. En apprenant mon intention, le service du protocole du ministère des Affaires étrangères fit demander quelle serait l'inscription portée sur le ruban. Je fis répondre : Le Maréchal Pétain. Chef de l'Etat français. Après un instant de silence, une voix embarrassée demanda si je tenais absolument à cette formule, et s'il ne serait pas préférable « étant donné les circonstances » de ne faire figurer aucun nom sur l'écharpe. Je répondis « qu'étant donné les circonstances », justement, je tenais essentiellement à déposer cette couronne au nom du Maréchal, mais que si cela faisait la moindre difficulté, je m'abstiendrais de paraître au mausolée d'Ataturk. J'ajoutai que je ne savais trop ce qu'en penserait le chef de l'Etat français, auprès duquel le gouvernement turc était accrédité. En effet une couronne simplement cravatée aux couleurs bleu, blanc, rouge, aurait pu aussi bien avoir été déposée par les dissidents. Nous attendîmes quelques instants, puis la même voix embarrassée déclara que puisque j'y attachais tant de prix, les autorités turques ne faisaient pas d'objection à ce que le nom du Maréchal fut inscrit sur l'écharpe. Ce petit incident me permit de mesurer jusqu'où allait l'emprise de la propagande anglo-gaulliste. 

A 11 h 45, nous nous mîmes en route, M. Outrey et moi, pour le palais de Cankaya, où flottait, depuis le matin, le pavillon présidentiel.

A midi précis, l'auto s'arrêta au sommet d'une colline ombragée d'acacias, devant un bâtiment rose de proportions modestes, qui évoquait plutôt une villa privée que le palais d'un chef d'Etat. Deux soldats en tenue réséda montaient la garde devant la porte. Le chef du protocole et un aide de camp nous accueillirent sur le seuil, et nous conduisirent à travers une galerie de marbre, au salon du président Inönü. Le Président vint à notre rencontre, accompagné de M. Saradjoglou, et nous salua avec beaucoup de courtoisie. Il était petit et mince, d'une physionomie avenante, et paraissait encore jeune, malgré ses cheveux grisonnants. On m'avait prévenu qu'il était dur d'oreille et qu'il fallait lui parler un peu fort si l'on voulait être entendu. Rien n'est plus mortel pour l'éloquence que d'être obligé de faire un exposé en détachant chaque syllabe. Heureusement, Ismet Inönü parlait parfaitement le français et je n'eus aucune peine à me faire comprendre de lui. C'était même un plaisir de suivre sa pensée sur ses traits fins et mobiles, et dans ses petits yeux ronds, couleur de noisette. Nous prîmes place, en demi-cercle, autour d'un guéridon. M. Saradjoglou s'assit à gauche du Président tandis que celui-ci me désignait un siège à sa droite. M. Outrey prit place à côté de moi. Un serviteur apporta un plateau chargé de sorbets et se retira silencieusement.

Je commençai par remettre au Président le message du Maréchal, qu'il lut attentivement. Puis, je lui dis combien j'étais heureux de pouvoir apporter au vainqueur d'Inönü [ville où İsmet Paşa remporta une victoire sur l'armée grecque, d'où son nom İsmet İnönü] les salutations amicales du vainqueur de Verdun. Comme nous, la Turquie avait connu des heures tragiques ; comme nous elle avait subi la défaite et s'était sentie glisser au fond de l'abîme. Mais elle s'était ressaisie, dans un sursaut magnifique, et avait alors entrepris de réformer ses institutions et de reforger l'Etat. La France se trouvait aujourd'hui devant un problème similaire, et beaucoup de mes compatriotes pensaient que l'énergie et la ténacité dont avaient fait preuve les Turcs, méritaient d'être données en exemple à la jeunesse française.

Le Président me répondit quelques paroles aimables et m'assura qu'il avait le plus sincère désir d'entretenir les meilleures relations possibles avec un pays qu'il admirait beaucoup et auquel la Turquie était liée par une amitié traditionnelle. Il était tout disposé à nous aider dans les circonstances difficiles que nous traversions, mais cette aide devait rester, bien entendu, dans le cadre de la neutralité, qui était un des principes inébranlables de sa politique extérieure.

A ce titre, il était heureux de m'annoncer qu'après avoir consulté les juristes du ministère des Affaires étrangères, le gouvernement turc pouvait affirmer que le pacte de 1939 gardait toute sa validité. Comme par le passé, la Turquie s'efforçait de tenir la balance égale entre tous les contractants, c'est-à-dire qu'elle ne favoriserait pas les intérêts anglais au détriment des nôtres, et vice versa. Pour donner plus de poids à cette affirmation et apporter une preuve tangible de sa bonne volonté envers le gouvernement français, la Turquie avait décidé de retirer les divisions massées à la frontière syrienne et de n'y laisser subsister qu'un simple cordon de police. Le maréchal Pétain verrait ainsi que le gouvernement turc n'avait aucune visée sur notre Mandat du Levant et n'avait conclu, à son sujet, aucun accord secret avec une tierce puissance. La Turquie, pour sa part, souhaitait le maintien du statu quo dans le Proche-Orient et préférait à tout autre le voisinage de la France. C'était pour elle la meilleure garantie de paix. Mais ceci dit, la Turquie ne pouvait oublier qu'elle était entourée de belligérants, et devait éviter soigneusement tout ce qui pourrait fournir le moindre prétexte à une agression contre elle. Aussi ne pouvait-elle donner son consentement au passage des troupes ; si elle faisait aujourd'hui cette concession à la France, que répondrait-elle, demain, à la Russie ou à l'Angleterre, si elles lui demandaient de laisser passer leurs flottes à travers les Détroits ?

Même le projet d'échange de chars d'assaut devait être écarté, car il ne manquerait pas d'apparaître comme un transit camouflé et soulèverait une foule de contestations. Néanmoins, le gouvernement turc laisserait passer librement les trains d'essence, considérés par la commission d'experts comme des transports commerciaux. S'il demandait qu'on lui fournît des locomotives et des wagons, cela tenait à ce que le matériel des chemins de fer anatoliens était entièrement accaparé par les besoins de la mobilisation.

Le Président termina en formulant l'espoir que la France apprécierait cette attitude conciliante. C'était peu, j'en conviens ; c'était pourtant le maximum de ce que je pouvais obtenir. Le traité d'amitié franco-turc confirmé et renouvelé ; la frontière nord de la Syrie libérée de toute menace ; de l'essence pour ravitailler nos avions et nos camions, tels étaient, malgré tout, les résultats positifs que je rapportais de ma négociation. Je sentis qu'il ne fallait pas en demander davantage.

Je remerciai Ismet Inönü pour la déclaration si nette qu'il venait de me faire et qui situait la position de son pays à l'égard de la France. Je l'assurai que le Maréchal serait sensible au témoignage de respectueuse estime qu'il m'avait prié de lui transmettre.

Après avoir échangé quelques lieux communs sur l'état des récoltes et du ravitaillement — c'était là un sujet qui préoccupait le Président et commandait en grande partie sa politique de neutralité — nous quittâmes la pièce, M. Outrey et moi, accompagnés par M. Saradjoglou et le chef du protocole. L'entrevue avait duré trois quarts d'heure environ." (p. 218-221)



Jacques Soustelle, Envers et contre tout, tome II : "D'Alger à Paris (1942-1944)", Paris, Robert Laffont, 1950 :

"En décembre [1943], au Caire, Churchill insiste pour que « la campagne d'Italie soit poussée plus vigoureusement que jamais afin de prendre Rome, car « quiconque tient Rome possède les titres de propriété de l'Italie ». L'opération Overlord, ajoute-t-il, ne doit pas devenir « tyrannique » au point d'empêcher toute autre entreprise. A Téhéran, un peu plus tard, le premier ministre demande que l'on cherche à faire entrer la Turquie dans la guerre, pour prendre pied dans les Balkans (à quoi Staline objecte que « les Balkans sont loin du centre de l'Allemagne »)." (p. 60)


Jacques Soustelle, La longue marche d'Israël, Paris, Fayard, 1968 :

"Les responsabilités sont partagées. Il est certain que le gouvernement britannique en prit une très lourde lorsqu'il décida de limiter l'immigration et de s'opposer par la force à l'entrée en Palestine des Juifs qui parvenaient à fuir l'Europe. Plus le sort des Juifs devenait désespéré à mesure que le régime nazi se durcissait, plus ces infortunés s'efforçaient de sauver leur vie, et plus les autorités anglaises s'acharnaient à maintenir le blocus. Le ministre des Colonies Malcolm MacDonald multiplia les déclarations indignées devant la Chambre des Communes, en été et en automne 1939, contre ce qu'il appelait « une tentative pour violer la loi sur une grande échelle ». Le gouvernement britannique se livrait à une pression de plus en plus forte sur ceux de Grèce, de Roumanie, de Yougoslavie, de Turquie, pour obtenir d'eux qu'ils s'opposent aux passages d'immigrants. Des agents de l'Intelligence Service, certains choisis pour leur connaissance du yiddisch, surveillaient les ports de la Méditerranée orientale et de la Mer Noire. La garde des côtes fut renforcée par des patrouilles anglo-arabes.

En juin 1939, deux navires, totalisant plus de 1 600 passagers, dont plusieurs centaines de vieillards, de femmes et d'enfants provenant d'Allemagne, de Tchécoslovaquie et de Danzig, furent interceptés par la marine britannique. Un autre brûla en juillet entre Rhodes et Istanboul.

Le 2 septembre 1939, premier jour de la guerre mondiale, le navire Tiger Hill, venant de Bulgarie, tomba sous le feu d'un bateau garde-côte britannique. Deux passagers furent tués." (p. 150-151)

"Propulsé par une machine hors d'âge, le Struma se traîna pendant quatre jours jusqu'à Istanbul, où les passagers espéraient pouvoir débarquer pour gagner, par terre, la Palestine. Ils se heurtèrent à un refus inflexible des autorités turques, sur lesquelles Lord Moyne exerçait une forte pression au nom du gouvernement britannique : le prétexte de cette opposition était que des agents ennemis pouvaient s'être glissés parmi ces centaines de malheureux. (...)

Pendant ce temps, l'Agence juive se livrait aux démarches les plus pressantes auprès des autorités britanniques pour obtenir que ces émigrants fussent admis en Palestine légalement, au prix de l'annulation des certificats correspondants. A l'argument relatif aux « agents ennemis », elle répondait que les passagers de ce bateau pouvaient fort bien être internés et « filtrés » à leur arrivée — il était d'ailleurs hautement invraisemblable que des espions de l'Abwehr aient pu se mêler à ces Juifs de Bukovine et de Bessarabie, issus de communautés très homogènes où chacun connaissait tout le monde. Mais tous ces efforts furent vains : le gouvernement anglais exigeait que le Struma reprît la mer avec sa pitoyable cargaison.

Le 3 février 1942, quatre-vingts policiers turcs prirent possession du navire malgré les protestations et la résistance des passagers. Un remorqueur entraîna le Struma en pleine mer et l'y abandonna. Le bateau sombra le lendemain matin : selon le seul survivant, David Stoliez, il aurait été atteint par une torpille. D'après les Turcs, il aurait été coulé par une mine. On peut faire observer qu'il battait pavillon panaméen : or l'Allemagne et l'Italie se trouvaient en état de guerre avec le Panama depuis décembre 1941, et il ne manquait pas de sous-marins de l'Axe dans ces eaux. Quoi qu'il en soit, tous les passagers sauf un et tout l'équipage périrent. Par une tragique ironie du sort, un télégramme autorisant les enfants à débarquer pour se rendre en Palestine arriva au consulat britannique à Istanbul — mais le Struma était déjà au fond de l'eau.

Ce désastre souleva en Palestine une profonde indignation. Toute la communauté juive, sans distinction d'opinion, se sentit frappée par un deuil collectif. Weizmann, alors en Angleterre (son fils Michael, pilote dans la R. A. F., allait être tué en service commandé à peu près à la même époque), exprima sa réprobation face à l'attitude inhumaine des autorités britanniques." (p. 154-156)

"Pendant l'été de 1943, le ministre des Colonies Lord Cranborne envoya à l'ambassadeur britannique en Turquie des instructions confidentielles : les Juifs d'Europe occupée, précisaient ces instructions, ne devaient pas être encouragés ni aidés à quitter le continent. Mais si malgré tout certains d'entre eux parvenaient à passer en Turquie, ils seraient autorisés à se rendre en Palestine. Ces instructions, quoique secrètes, parvinrent à la connaissance du service de renseignements de la Haganah. Un centre du Mossad fut créé à Istanbul : en faisait partie notamment Teddy Kollek, aujourd'hui maire de Jérusalem. De Grèce et de Roumanie, malgré l'occupation nazie, de petits navires, des bateaux de pêche, des « caïques » voguèrent vers des ports turcs. Plusieurs centaines de Juifs purent ainsi arriver de Grèce, quatre mille de Roumanie, malgré quelques tragiques mésaventures : c'est ainsi que le Mefkure fut coulé par un destroyer allemand, qui mitrailla les rescapés. Cinq seulement, sur trois cent quatre-vingt-dix, survécurent. (...)

De son côté, le grand mufti [de Jérusalem] tempêtait contre tout projet tendant à sauver quelques victimes désignées et faisait jouer toute son influence auprès des dirigeants allemands, italiens et bulgares pour que personne ne fût autorisé à s'échapper. Il écrivait, par exemple, à von Ribbentrop le 13 mai 1943 : « Les Arabes voient dans l'émigration des Juifs vers leurs pays une menace contre leurs intérêts vitaux... Votre ami, le peuple arabe, s'est placé, en raison de notre communauté d'intérêt dans la lutte contre le communisme et contre les Anglo-Saxons, sans la moindre hésitation du côté des puissances de l'Axe. Il attend de ses amis, des puissances de l'Axe et de leurs alliés, une solution au problème de la juiverie mondiale... (si les Juifs peuvent émigrer), ils seront encore plus dangereux et plus nuisibles qu'auparavant. Je désire donc prier Votre Excellence de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie, s'opposent à la réalisation de ce plan judéo-américano-anglais. » Dans une lettre au même Ribbentrop datée du 10 juin 1943, il énumérait minutieusement les renseignements en sa possession sur les projets d'émigration en cours : 75 Juifs avaient quitté Bucarest à destination de la Palestine ; 270 jeunes gens de Roumanie et de Hongrie étaient arrivés en Turquie ; 700 femmes et enfants de Pologne ayant des parents en Palestine avaient obtenu des certificats d'immigration ; les consulats suisses de Bucarest et de Sofia délivraient des visas pour la Palestine. « Il me semble nécessaire de faire connaître à Votre Excellence, poursuivait-il, que les Arabes, amis sincères de l'Axe, se sentent douloureusement touchés quand ils voient leurs amis, alliés des puissances de l'Axe, faciliter les entreprises judéo-britanniques et le transport des Juifs, agents des Anglais et du communisme, ennemis des Arabes et de l'Europe, vers la Palestine arabe. » " (p. 159-160)


Voir également : Les accords franco-turcs de 1939

L'amitié franco-turque

Charles de Gaulle

Jacques Soustelle

Chronologie de la géopolitique turque