mardi 30 septembre 2014

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient




Ahmet Rıza, La faillite morale de la politique occidentale en Orient, Ankara, Kültür Bakanlığı Yayınları, 1990, p. 23-25 :

"Après la révolution de 1908, le parti Jeune-Turc, pour mettre fin à la politique secrète des ambassadeurs et à leurs intrigues auprès du Palais, a réclamé de l'Europe une politique nette et loyale chose à laquelle les Puissances et surtout la Russie, n'étaient pas habituées. Aucune d'elles ne nous a fait une déclaration précise et positive. La proposition de l'ambassadeur d'Allemagne dont je parlerai en temps et lieu, a été particulièrement surprenante. L'attitude louche des grandes Puissances au cours des affaires de Bosnie et de Bulgarie, de l'occupation tripolitaine et de l'insurrection albanaise et surtout de la guerre des Balkans, prologue de la guerre générale, n'a fait qu'augmenter, à l'égard de l'Europe, la méfiance de la population musulmane turque, entretenue déjà dans ce sentiment sous le régime d'Abdul Hamid. Cette hostilité des Puissances a même indisposé à un tel point les Jeunes Turcs, que certains d'entre eux, influencés d'autre part par les milieux réactionnaires créés sous Abdul Hamid, durent modifier leur attitude politique.

Depuis l'armistice, la situation s'est aggravée. La politique antiturque, antimusulmane des Puissances alliées a bouleversé les sentiments. Les Français et les Anglais, considérés comme anciens amis, et cela pendant la guerre, ont perdu, depuis, leur prestige et leurs sympathies.

La Turquie a eu tort de participer à la guerre ; c'est entendu ; mais elle a payé bien cher sa faute en perdant la Syrie, la Palestine, le Hedjaz, la Mésopotamie, les îles de l'Egée et ses droits sur les Détroits. On n'a détaché à aucun des autres Etats vaincus des territoires si vastes et si riches dont l'étendue équivaut à quatre fois celle de la France.

Malheureusement, ces rançons n'ont pas paru suffisantes aux Puissances Alliées. Elles se sont empressées de saisir toutes les occasions pour humilier et affaiblir les Turcs ; elles ont autorisé les Grecs à s'implanter en Thrace et à Smyrne ; elles ont poussé l'armée hellène, spécialement équipée, à rallumer une nouvelle guerre d'usurpation en Anatolie ; elles ont fermé les yeux sur les actes de sauvagerie des soldats de Constantin.

En outre, l'occupation de la Cilicie et la formation des bataillons arméniens qui ont commis tant d'iniquités sous la protection française ; l'occupation de Constantinople, la conduite grossièrement brutale du Gouvernement anglais dans cette ville et les réquisitions non moins dures du Gouvernement français ; la violation du Parlement ottoman, suivie de l'arrestation et de la déportation d'un certain nombre de députés et de sénateurs dans l'exercice de leurs fonctions ; l'ingérence abusive, souvent intéressée et partiale, dans nos affaires intérieures, l'établissement de tribunaux militaires étrangers, au siège même du Sultan Khalife, qui soumet son Etat à une juridiction étrangère, et l'installation à la Pointe du Vieux-Sérail d'un dépôt de charbon et de détritus de toute sorte, juste à coté du sanctuaire où est conservé le manteau du Prophète, sont autant de coups portés à la dignité, à la souveraineté du peuple ottoman et aux sentiments religieux de tout l'Islam. Les droits, reconnus et respectés en Bulgarie et ailleurs, ont été impertinemment foulés aux pieds en Turquie.

Tous ces châtiments et ces affronts infligés exceptionnellement aux Turcs — et cela depuis l'armistice et en dépit du traité , — ne peuvent être, en aucune façon, envisagés comme une simple punition de guerre. Il y a là une haine, une vengeance religieuse préméditées."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)