vendredi 27 juin 2014

Humbaracı Ahmet Paşa alias Claude Alexandre de Bonneval




Robert Mantran, "L'Etat ottoman au XVIIIe siècle : la pression européenne", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Intelligent, animé par la volonté d'améliorer la situation de son empire, Mahmûd Ier agit dans deux directions : d'une part la remise en état de l'armée, plus spécialement de l'artillerie, oeuvre qu'il confie à un Français, le comte de Bonneval, d'autre part la restauration de la paix et de la confiance dans les provinces anatoliennes. (...)

La nécessité de réformer l'armée s'est vite imposée au sultan, mais devant l'hostilité des janissaires, il doit se limiter à rénover le corps des bombardiers (khumbaradjï), utilisant à cette occasion les services du comte de Bonneval (1675-1747) qui, après avoir servi dans les rangs de l'armée de Louis XIV, puis celle du prince Eugène de Savoie, est venu à Istanbul, s'est converti à l'islam (il sera ultérieurement connu sous le nom de Khumbaradjï Ahmed Pacha) et, par l'entremise du grand-vizir Topal Osmân Pacha (1731-1732), est présenté au sultan qui le charge de la réforme du corps des bombardiers. Le fait est significatif, car pour la première fois il est fait appel à un spécialiste étranger et de plus cela marque la volonté du sultan de faire des réformes en utilisant les compétences  : que Bonneval se soit converti n'a pu que faciliter les choses, en écartant plus ou moins les critiques des milieux conservateurs et traditionalistes. Bonneval aurait souhaité pouvoir apporter des transformations dans l'ensemble des corps militaires ottomans, mais l'hostilité des janissaires l'a contraint à se limiter aux bombardiers et à des perfectionnements techniques chez les canonniers. Allant au-delà, en 1734, il fonde une école d'ingénieurs (hendesekhâne) destinée à former des techniciens modernes de l'artillerie. Un moment envoyé en exil à Kastamonu, Bonneval est rappelé : il demeurera en fonction jusqu'à sa mort en 1747. Il a cherché en vain à jouer un rôle dans les relations diplomatiques ottomanes, mais a cependant contribué à resserrer les liens avec la France. L'école d'ingénieurs est fermée peu après (1750) sous la pression des oulémas, mais, grâce à la présence de Bonneval et de quelques autres techniciens étrangers appelés par lui, une ouverture vers le modèle européen a été ainsi effectuée." (p. 278)

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984 :

"En 1729, un noble français, le comte de Bonneval, arrive en Turquie où il se convertit à l'islam, prend le nom d'Ahmed et entre dans l'armée ottomane. En 1731, il est chargé de réformer le corps des artilleurs. En 1734, une école de génie militaire est créée à Istanbul et l'année suivante Bonneval est nommé « chef des artilleurs » et reçoit le titre de pacha. L'expérience n'aboutit pas, mais une autre voit le jour en 1773 avec l'ouverture d'une école de génie naval." (p. 42)

"Un autre ouvrage, daté 1733-1734, s'intéresse à « certaines circonstances historiques des Etats d'Europe » et notamment aux événements survenus en Autriche, Hongrie, Espagne et en France. Il est dû à Claude-Alexandre de Bonneval, noble français qui entra dans l'administration ottomane, se convertit à l'islam et prit le nom de Ahmed Pacha, et fut traduit en turc, probablement à partir de l'original français." (p. 170)

Voir également : L'amitié franco-turque

mercredi 25 juin 2014

La Suède et l'Empire ottoman

Leos Müller, "Commerce et navigation suédois en Méditerranée à l'époque moderne (1650-1815)", Revue d'histoire maritime, n˚ 13 : "La Méditerranée dans les circulations atlantiques au XVIIIe siècle", juin 2011, p. 47-49 :

"L'émergence de la Suède au rang d'une grande puissance après la paix de Westphalie éveilla son intérêt pour le développement des relations commerciales et diplomatiques avec l'Empire ottoman. Dans les années 1650, Clas Rålamb, homme politique et diplomate suédois, fut envoyé à Constantinople, essentiellement pour obtenir l'appui ottoman pour la succession de Charles X Gustave en Suède après l'abdication surprise de la reine Christina. Il y eut également des tentatives d'établir des liaisons commerciales, mais sans conséquences sur le long terme. Aussi longtemps que la Russie ne fut pas le principal ennemi de la Suède, il n'y avait pas un grand intérêt à établir de relations plus étroites avec la Porte. Par ailleurs, il existait une image négative des Turcs qui tenait à leur confession musulmane. Cela se modifia pendant la Grande guerre du Nord.

Après la bataille de la Poltava en 1709, Charles XII demeura sur le territoire ottoman sous la protection de la Sublime Porte. Le but de son séjour était de former une coalition avec les Turcs contre la Russie. Si ce projet n'aboutit pas, des liens  multiples furent établis à l'époque où la cour suédoise résidait à Bender. Un grand nombre de voyageurs suédois ont examiné alors des aspects importants du commerce ottoman et proposé d'établir un commerce suédois avec le Levant. Finalement, Charles XII, dont le séjour à Bender était payé par les Turcs, eut des problèmes avec les autorités ottomanes et dut rentrer en Suède en 1714.

Après la guerre, la politique étrangère de la Suède, pendant le régime dit des « Bonnets », fut pro-russe, et il n'y avait donc pas de raison de s'allier à l'Empire ottoman. De plus, l'ambition d'établir des échanges commerciaux entre l'Empire ottoman et la Suède fut freinée par la dette de Charles XII vis-à-vis de la Sublime Porte. Au milieu des années 1730, toutefois, la situation politique changea. La question de la dette fut réglée : à la place de rembourser l'argent dû, la Suède promit de fournir à la Sublime Porte un vaisseau de guerre entièrement équipé, et une grande quantité de fusils et de poudre. Le traité avec la Sublime Porte fut ratifié en 1737. En parallèle de ces développements, se déroula la bataille politique entre les « Bonnets », prorusses, et les « Chapeaux », antirusses. En 1738-1739, la victoire des « Chapeaux » entraîna la Suède dans une politique agressive antirusse qui se termina par la Guerre russo-suédoise de 1741-1743. La nouvelle politique d'amitié avec les Turcs en 1737 faisait pleinement partie des objectifs politiques des « Chapeaux», mais des considérations commerciales entraient aussi en jeu. Une année après la signature du traité entre la Sublime Porte et la Suède, la Compagnie suédoise du Levant fut fondée.

Il est évident, par ce qui précède, que la fondation de la Compagnie du Levant était une mesure politiquement controversée. S'ajoutaient à cela les problèmes liés à l'organisation du commerce du Levant. La proposition des « Chapeaux» de fonder une compagnie à charte suivait de près l'exemple de la Compagnie anglaise du Levant, et l'avis de plusieurs négociants suédois fut déterminant à cet égard. Les principaux négociants de Stockholm, par exemple Gustav Kierman, qui effectuait le paiement de la dette de Charles XII à Constantinople, étaient de grands partisans du modèle de compagnie à charte. En même temps, des voix se levèrent contre l'implication de la Suède dans un commerce de produits considérés comme des produits de luxe superflus (soieries) du Levant : plutôt qu'importer des produits de luxe, l'État aurait dû encourager la production nationale. La charte de la Compagnie confirme que l'organisation de celle-ci résulta d'un compromis : elle ne concernait que la côte du Levant, laissant libre le reste du commerce suédois en Méditerranée. De plus, les particuliers pouvaient commercer avec le Levant en achetant une licence commerciale auprès de la Compagnie.

Le commerce de la Compagnie ne se développa cependant pas convenablement. La nature du commerce de la Suède au Levant était l'un des principaux problèmes. Alors que les négociants hollandais, français et anglais au Levant échangeaient des biens de grande valeur, les Suédois y apportaient des cargaisons volumineuses de fer en barres et de munitions navales. Alors que les Hollandais utilisaient le fer comme lest (donc sans que celui-ci supporte le prix du fret) il constituait, pour les Suédois, le produit le plus vendu. De plus, le marché suédois pour les produits du Levant était trop limité en comparaison de ceux de la France, des Provinces-Unies, ou de l'Angleterre.

Une comparaison entre le capital de la Compagnie suédoise du Levant et celui de la seconde compagnie suédoise créée à cette époque, la Compagnie des Indes orientales, illustre clairement la différence dans l'ampleur de leurs affaires. Alors que le capital de départ de la Compagnie des Indes orientales, procuré par les actionnaires, était de 5.5 millions daler silvermynt, la Compagnie du Levant ne disposa que de 200 000 daler silvermynt. Il faut toutefois souligner que les actionnaires de la Compagnie des Indes orientales suédoise étaient souvent de riches étrangers, alors que la Compagnie du Levant fut une affaire strictement suédoise. Par ailleurs, si les cargaisons de la Compagnie des Indes orientales suédoises étaient revendues dans toute l'Europe, la Compagnie du Levant revendait uniquement sur le marché suédois. En 1756, le monopole de la compagnie fut dissous et le commerce suédois avec le Levant placé sous un régime de liberté. Pendant les dix-huit années de son existence, la Compagnie suédoise du Levant ne réussit à envoyer que quatorze expéditions à Smyrne. L'échec de la Compagnie suédoise du Levant contraste finalement avec le développement de la navigation et du commerce suédois dans d'autres régions du monde méditerranéen.

Dans la seconde moitié du siècle, les contacts entre la Suède et l'Empire Ottoman continuèrent à être animés. La Suède fut impliquée dans deux autres conflits majeurs avec la Russie, en 1788-1790 et en 1808-1809, et elle continua à rechercher l'appui ottoman : la représentation diplomatique suédoise à Constantinople comptait parmi les plus importantes. Mais si les navires suédois qui effectuaient du tramping visitaient les ports du Levant, du point de vue des échanges de marchandises le Levant ne jouait pas un rôle très significatif."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

L'Empire ottoman et le monde protestant

L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman

samedi 21 juin 2014

Les Valaques (Roumains et Aroumains) dans l'Empire ottoman tardif




"Extrait du Mémoire présenté à S. E. Tala'at Effendi, commissaire extraordinaire de la Sublime Porte dans les Principautés (mai 1848)", in Mémoire justificatif de la Révolution Roumaine du 11 (23) juin 1848, Paris, Imprimerie de Cosson, 1849, p. 47-50 :

"Le Parti libéral de la Valachie croit inutile de plaider près de la Sublime Porte la cause des réformes exigées par l'esprit du siècle.

Le gouvernement de la Sublime Porte s'est montré lui-même trop animé de l'esprit de progrès, pour qu'on puisse lui supposer l'intention d'entraver l'amélioration des institutions de la Principauté.

Une telle intention, si elle pouvait exister, ne serait d'ailleurs ni juste, ni conforme aux intérêts de la Sublime Porte. Elle serait injuste, car elle serait contraire à l'esprit des capitulations, qui reconnaissent à la Principauté le droit d'autonomie, capitulations ratifiées plus tard par les traités conclus entre la Sublime Porte et la Russie, et tout dernièrement encore par celui d'Andrinople.

Elle serait contraire aux intérêts véritables de la Sublime Porte, car la Sublime Porte n'a rien à gagner à ce que la Principauté soit mal administrée, et elle a tout à perdre à s'aliéner la sympathie des diverses classes de la nation. L'influence malheureuse que la Russie exerce aujourd'hui dans la Principauté n'a pas d'autre origine que les trop nombreuses entraves apportées autrefois au développement de la prospérité publique, et qui réduisaient les Valaques à la nécessité de recevoir l'appui de la Russie.

La Sublime Porte, dans ses intérêts bien entendus, doit donc souhaiter le triomphe du parti libéral en Valachie et applaudir à la destruction d'un Règlement qui est l'œuvre de la Russie et qui n'a été voté par l'assemblée nationale que sous la pression de cent mille baïonnettes russes, sous la présidence du Consul russe Mintziaky, et sous la menace imminente d'un exil en Russie, menace qui avait déjà frappé quelques membres de l'assemblée.

Les Valaques, revenus d'une ancienne erreur, renoncent à la politique de leurs pères, et ne songent aujourd'hui qu'à se rallier sincèrement à la Sublime Porte. Pénétrés de la justice de leur cause, ils sont résolus à dénier à la Russie les droits qu'elle s'est arrogés en dehors de la teneur des traités, et qu'elle n'exerce dans le pays qu'en vertu d'un Règlement illégal dont ils veulent résolument s'afl'ranchir. Une seule prévention pourrait peut-être retenir la Sublime Porte dans l'appui moral que nous attendons d'elle en cette circonstance ; c'est l'imputation calomnieuse faite par le parti russe au parti national de vouloir se détacher entièrement de l'empire ottoman. Mais tel ne peut être le but de ceux qui vont au-devant de la Sublime Porte, lui demandant aide et protection pour mieux réussir à resserrer les liens qui rattachent leur patrie à l'empire ottoman ; aujourd'hui, plus que jamais, les Valaques tiennent à placer leurs libertés menacées sous l'égide de l'intégrité de l'empire ottoman.

Que la Sublime Porte veuille être protectrice sincère des droits des Valaques, selon la teneur des traités, qu'elle déclare ne vouloir en aucune manière s'immiscer dans les affaires du pays, ni permettre qu'aucune puissance s'en mêle, et elle trouvera en ses protégés une nation fidèle et dévouée.

Pour éviter, du reste, toute prise à la calomnie, les Valaques croient devoir communiquer à la Sublime Porte les points principaux sur lesquels doit porter la réforme qu'ils projettent de faire dans leur constitution, afin de mettre la Sublime Porte à même de juger par elle-même si un seul de ces points porte atteinte à ses droits ou à ses prérogatives. (...)

Ces dispositions, loin d'être hostiles aux droits et aux prérogatives de la Sublime Porte, sont en tout point conformes à ses intérêts les mieux entendus. Elles doivent assurer la prospérité intérieure du pays et resserrer les liens qui l'attachent à l'empire ottoman, en excluant toute influence étrangère des actes du gouvernement et de l'assemblée nationale.

Le salut de la Valachie et de la Moldavie se trouve dans l'intégrité de l'empire ottoman, comme la sûreté de l'empire ottoman se trouve dans la prospérité, la sympathie et la force de ces Principautés.


Les Valaques ne doutent donc pas qu'ils ne trouvent auprès de la Sublime Porte l'appui moral et la protection qu'ils réclament d'elle en cette circonstance."


Frédéric Damé, Histoire de la Roumanie contemporaine depuis l'avènement des princes indigènes jusqu'à nos jours (1822-1900), Paris, Félix Alcan, 1900 :


"Un seul espoir restait aux révolutionnaires [de Valachie], une intervention de la Porte que la France et l'Angleterre poussaient contre la Russie. Malheureusement, la Porte voyait les choses d'un autre œil. Elle se borna à une vague protestation contre l'entrée des troupes russes en Moldavie, et, par mesure de compensation, elle donna l'ordre à Souleïman-pacha avec 8.000 hommes de passer le Danube et de s'établir à Giourgévo sur la rive valaque (19/31 juillet).

Le même jour, M. de Nesselrode, lançait sa circulaire dans laquelle qualifie le mouvement « l'œuvre d'une minorité turbulente, dont les idées de gouvernement ne sont qu'un plagiat emprunté à la propagande démocratique et sociale de l'Europe ». Le chancelier russe annonçait en même temps qu'un corps d'armée allait occuper les Principautés conjointement avec les troupes ottomanes afin de rétablir l'ordre.

Le soir, le club révolutionnaire se réunit et Jean Bratiano y soutint cette proposition insensée que la population devait résister énergiquement aux changements qu'on voulait lui imposer par la force.

Dans la nuit arriva à Bucarest Tinghir-effendi, secrétaire de Souleïman-pacha, chargé de remettre des lettres du général turc au métropolitain et aux boïars.

Les ardents du Comité ne trouvèrent rien de mieux que de provoquer une réunion en plein air de leurs adhérents. Jean Bratiano y prit la parole et affirma que la Porte reconnaissait qu'il était de son intérêt que les Valaques fussent libres et  forts. (...)

Ces centaines d'hommes qu'un mot d'ordre avait réunis dans ce champ, qui ne savaient pour la plupart ni lire ni écrire, mais qui croyaient en leurs chefs et buvaient leurs paroles, se virent tout d'un coup libres, indépendants, alliés avec les Roumains de toutes les provinces sœurs, soutenus par les baïonnettes des grandes puissances occidentales, et, dans un élan d'enthousiasme, ils votèrent par acclamation une déclaration, rédigée d'avance, par laquelle ils promettaient, si la Turquie retirait ses troupes, de devenir « le rempart de Constantinople » et menaçaient, dans le cas contraire de rompre tous les liens qui rattachaient la Valachie à l'empire ottoman. Par la même déclaration, tout Roumain qui ne partageait pas ces idées était mis hors la loi.

Le résultat de ces imprudentes paroles fut que le 21 juillet (3 août), Omer-pacha passait le Danube à la tête d'un corps d'armée. Souleïman-pacha faisait en même temps savoir que la Porte exigeait que le gouvernement se retirât pour faire place à une lieutenance princière, conformément aux dispositions du Règlement organique.

La majorité du gouvernement fut d'avis de céder, mais dans certaines conditions. Etienne Golescou fut envoyé à Giourgévo pour expliquer à Souleïman que le « peuple » n'accepterait une lieutenance princière que si elle était composée de plusieurs personnes.

Au retour de Golescou (23 juillet-5 août), un nouveau meeting fut réuni qui proclama comme membres de la lieutenance princière les membres du gouvernement provisoire, le ministère restant le même. Si la Porte avait accepté cet arrangement, elle aurait reconnu la situation créée par la révolution et il n'y aurait eu de changé que le nom du gouvernement. Pour affirmer son respect pour le sultan, la nouvelle lieutenance princière (le métropolitain Néophyte et MM. Et. Golescou, Héliade, Chr. Tell, G. Marghiérou et Mincou) publia la proclamation suivante :

« Le gouvernement provisoire a cessé d'être ; une lieutenance princière composée de six membres l'a remplacé. Les nouvelles lois ne pourront entrer en vigueur qu'après l'approbation et la confirmation de S. M. le Sultan, notre gracieux suzerain. » (...)

Mais la Porte ne voulut rien entendre. Elle exigeait que l'on se conformât au Règlement organique et force fut aux révolutionnaires de faire acclamer — puisque tout se faisait par acclamation — une nouvelle lieutenance princière composée (28 juillet-10 août).

Souleïman-pacha reconnut cette lieutenance princière et vint passer trois jours à Bucarest où une réception enthousiaste lui fui faite.

Dès qu'on apprit à Constantinople ce qui venait de se passer, on se hâta de rappeler Souleïman que la Russie accusait, avec quelque raison, de s'être laissé acheter par les révolutionnaires.

Le 4/16 septembre, le nouveau commissaire turc Fuad-effendi arrivait à Giourgévo avec le général russe Duhamel. Le dernier espoir des révolutionnaires s'était évanoui; la Porte et la Russie étaient enfin d'accord pour rétablir le Règlement organique et l'ancien état de choses. La révolution de Paris, sur laquelle on avait compté à Bucarest, avait eu pour effet d'empêcher la France et l'Angleterre de soutenir la Turquie et celle-ci se voyait de nouveau contrainte à obéir au tsar. (...)

Une importante députation se rendit à l'invitation de Fuad, qui lui communiqua que le sultan, désireux de rétablir l'ordre en Valachie, avait décidé de remplacer la lieutenance princière par un seul caïmacam (régent), le logothète C. Cantacuzène.

Une vive protestation s'éleva des rangs des révolutionnaires qui faisaient partie de la députation. Aussitôt ils se virent entourés de soldats turcs et arrêtés (1). (...)

(1) On arrêta alors : C.-A Rosetti, Jean Bratiano, Radou Golescou, N. Balcescou, Barbe Balcescou, Dém. Bolintinéanou, Al. Zanné, Al.-C. Golescou, C. Bolliac, Et. Golescou, M. Moshoï, Gr. Gradishtéanou, N. Ipatescou, Cioranou, Dancovitch, Solacolou, Vasiliadé, Gr. Ipatescou, Pérets, G. Aristia, C. Romanescou, etc. Ils furent conduits, quelques jours après, en Turquie où ils obtinrent des emplois du gouvernement turc, grâce à l'influence de Ion Ghica qui lui-même fut nommé bey de Samos."


Paul Dumont, "La période des Tanzîmât (1839-1878)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 504-505  :

"Mais comment imaginer une entente durable entre l'Empire ottoman et la Russie, même s'il ne s'agit que de se mettre d'accord pour assurer la police dans des provinces [roumaines] en cours de pacification  ? Les deux puissances ne devaient pas tarder à se tourner le dos, allant jusqu'au bord de la rupture. Le prétexte ? La Sublime Porte a refusé de livrer à la Russie des révolutionnaires hongrois, valaques et polonais réfugiés dans l'Empire ottoman. L'affaire paraît si grave que la France et l'Angleterre ont aussitôt mobilisé leurs flottes, prêtes à voler au secours du sultan en cas d'attaque russe. Quatre ans avant la guerre de Crimée, la trame d'un affrontement majeur est déjà en place."


Dan Berindei, "Les quarante-huitards roumains en exil", Revue d'histoire du XIXe siècle, 11 | 1995, p. 65-66 :


"L'exil frappa surtout les révolutionnaires valaques, car l'avènement au trône moldave, en été 1849, du prince Grégoire Ghica, qui avait des conceptions libérales, créa les conditions nécessaires au retour des révolutionnaires moldaves. (...)

La majorité passa, dans une première phase, en Transylvanie, où la lutte révolutionnaire des Roumains continuait. Les autres se dirigèrent vers l'Occident ou vers l'Empire ottoman. Après la conquête successive de la Hongrie et de la Transylvanie par les forces impériales autrichiennes et russes, ceux des exilés valaques se trouvant en Transylvanie se dirigèrent les uns vers l'Occident, les autres vers l'Empire ottoman. Les exilés restèrent en dehors du pays pendant une décennie, de l'automne 1848 à à l'été 1857. Pendant l'exil, ils se trouvèrent en Transylvanie, en Asie mineure (à Brousse et Kutahié), à Belgrade, à Athènes, à Trieste, à Vienne, en Allemagne, à Londres, à Genève et, surtout, à Paris.

« ... de quel côté que l'on jette les yeux sur la vallée de Brousse (écrivait en août 1850 Radu C. Golescu à ses frères) l'on est saisi de tendresse et d'admiration à l'aspect de cette jeune et belle nature encore vierge, mais non sans culture, encore simple et rustique, mais riche, gracieuse et pleine de coquetterie ». La situation différait à Kutahié, le même Radu C. Golescu considérant qu'à Brousse, les exilés étaient traités « en enfants gâtés, comparativement aux intéressés de Kutahié ». Jean Ghica put rentrer à Constantinople. Les sentiments d'isolement torturaient les exilés, même ceux qui se trouvaient en Occident."


Georg Zane, "Le saint-simonisme et le fouriérisme en Roumanie", Economies et sociétés, tome IV, n° 10, 1970, p. 1945-1946, note 2 :

"Ion Ghica a pris une part active à la révolution de 1848 en Valachie ; il a rempli la mission d'agent diplomatique auprès de la Porte. Après la défaite de la révolution, ses principaux chefs ont été exilés. Ion Ghica a réussi à rester à Constantinople, comme un véritable chef de l'émigration. Au cours de son exil de presque dix ans, il est devenu persona grata à la Porte et a rempli durant quelques années la dignité de gouverneur, puis de prince de l'île grecque de Samos, incorporée à l'Empire ottoman. A Samos il a laissé le souvenir d'un excellent administrateur. Son exil en Orient, en partie dans une île grecque dont il avait pour mission de réformer l'organisation en la modernisant, nous fait penser (même si on ne peut le mettre en liaison directe avec la poussée vers l'Orient des saint-simoniens) à ces esprits audacieux et novateurs qui cherchaient dans des régions lointaines un champ d'activité pour la mise en œuvre de grandes réformes. Saint-Simon ne disait-il pas que « dans l'état présent de la civilisation, la première capacité politique est la capacité en administration » ? (Œuvres, III, p. 48)."


Ion Matei, "Livres roumains d'une bibliothèque turque du XIXe siècle", AIESEE. Bulletin, volume XII, n° 1, 1974, p. 211-213 :

"Les relations d'Ahmed Vefik avec les Roumains ont commencé en 1849, lorsqu'il fit connaissance avec Ion Ghica, représentant diplomatique du Gouvernement provisoire et des révolutionnaires dans la capitale de l'Empire ottoman. A la fin de cette même année, Ahmed Vefik Efendi fut nommé commissaire extraordinaire de Turquie dans les Principautés. Sa mission s'insérait dans les événements consécutifs à la révolution de 1848, lorsque les deux puissances, "suzeraine" et "protectrice" (la Turquie et la Russie) occupèrent les Principautés. Les actions révolutionnaires qui ont eu lieu au printemps de 1849 en Hongrie et en Transylvanie obligèrent les deux puissances a conclure en hâte la Convention de Balta Liman (19 avril/1e mai 1849), qui fixait les modalités de la nomination des deux princes et l'effectif des troupes d'occupation, stipulait la révision du Règlement organique et mettait en place deux commissaires extraordinaires (l'un turc, l'autre russe) pour la durée de l'occupation. Ahmed Vefik succédait dans cette fonction à Fouad Pacha, promu à d'autres charges. Certes, sa mission était difficile, car a la faveur de l'écrasement de la révolution dans les Principautés les deux puissances s'y disputaient la suprématie. Dans une lettre a son ami Nicolae Bălcescu, émigré à Paris, Ion Ghica mentionnait que le nouveau commissaire était favorable aux révolutionnaires, ce qui lui donnait même l'espoir d'une ère nouvelle pour les Principautés. En effet, au début de sa mission, Ahmed Efendi prit certaines mesures en faveur des révolutionnaires, intervenant pour faire sortir de prison les uns et pour permettre le retour d'exil des autres. Mais par la suite son attitude devait se modifier et il rejettera les projets communiqués par son ami Ion Ghica de Constaninople, dont certains avaient été conçus en accord avec les leaders d'autres émigrations. Il rejettera de même les projets d'amélioration de certaines voies de communication, de création de fermes modèles dans la Dobroudja, etc. Ces attitudes contradictoires s'expliquent de différentes manières : par les idées du gouvernement ottoman ("Je sais ce qu'on pense à la Porte. Nos projets d'améliorations réelles ne cadrent pas avec de telles révolutions sociales : ce sont pures utopies"), par les mouvements sociaux qui avaient éclaté à l'été de 1850 dans différentes régions de l'Empire ottoman, par la crainte de complications diplomatiques et des répercussions que le soutien accordé à des mouvements de libération pourrait avoir sur l'intégrité de l'Empire ottoman. A ces causes venaient s'ajouter les critiques formulées par la presse du groupe des émigrés roumains de Paris contre le gouvernement ottoman, qui faisait traîner en longueur la solution de certains problèmes. Ces critiques irritaient le commissaire ottoman, qui connaissait parfaitement les idées de son gouvernement à cet égard. Néanmoins, l'attitude d'Ahmed Vefik était, sinon d'un soutien sans réserve, tout du moins largement compréhensive pour les forces sociales en voie d'ascension, attitude qui n'a pas échappé à Poujade, l'agent diplomatique de la France à Bucarest. Elle ressort d'ailleurs aussi de la correspondance du commissaire turc. Quant à Ion Ghica, il devait renoncer à beaucoup de ses projets. Son idée de la création de fermes modèles sera réalisée plus tard par Ion Ionescu de la Brad, dont l'œuvre de mise en valeur des fermes de Thessalie du grand vizir Mustafa Resit Pacha sera une réussite.

La mission d'Ahmed Vefik dans les Principautés, qui prit fin en mai 1851, a laissé, tout du moins chez une partie de la population bucarestoise, une impression favorable, grâce aux mesures prises par lui durant l'occupation. Peu de temps après, il fut nommé ambassadeur à Téhéran, cependant que son ami Ion Ghica, qui était resté à Constantinople, allait bientôt être nommé bey de Samos."


Victor Bérard, La Turquie et l'hellénisme contemporain, Paris, Félix Alcan, 1904, p. 258-262 :


"Le gouvernement turc, pour l'heure, paraît l'appui le plus ferme des Valaques [Aroumains]. Nous avions des difficultés avec la police pour l'un de nos passeports : un mot d'Apostolo Margariti nous a tirés d'affaire. Un autre mot de lui nous a ouvert les prisons, les mosquées et les casernes. Pas un consul n'a autant d'influence à Monastir.

Il n'en fut pas toujours ainsi. Les relations des Valaques avec la Porte ont varié en raison inverse des relations de la Porte avec l'hellénisme. Les discussions au sujet de la Thessalie (1879-1881) furent l'âge d'or : la plupart des écoles valaques datent de ces années. Quand la paix fut rétablie entre Grecs et Turcs, les permissions ou les tolérances pour les écoles s'espacent, jusqu'à la révolution Cretoise (1887) qui remet les Valaques en faveur.

Apostolo n'épargne, au reste, ni les promesses ni les gages de loyalisme, moins par nécessité, hâtons-nous de le dire, que par conviction absolue et sincère : « Notre premier intérêt, à nous Valaques, répète-t-il, est dans le salut de l'Empire ottoman. Nous n'espérons pas nous unir demain à nos frères de Roumanie : nous en sommes séparés par des principautés et des royaumes. Il faut des siècles peut-être, des générations à coup sûr, avant que l'idée s'épanouisse au soleil de la patrie, — et des générations de domination ottomane. Une crise orientale nous mettrait aujourd'hui entre les mains de Serbes, de Grecs ou de Bulgares, de peuples chrétiens et civilisés qui, nous tenant déjà par la communauté de religion, voudraient nous tenir aussi par la communauté de langue, fermeraient nos écoles, disperseraient nos communautés... »

Les Valaques ont été plus explicites encore dans leur proclamation aux Albanais ; car il faut revenir en fin de compte, à ce Thirje mi Kombin Sqipetar, la loi et les prophètes des Choses valaques, suivant notre aubergiste de Koshani. Or voici ce que l'on y peut lire :

« ... Frères Albanais, souvenez-vous que depuis quatre cent cinquante ans le Turc nous gouverne. Etranger à notre race, maître de nous, il ne nous a jamais enlevé la parole, la langue des ancêtres, la nationalité, pas plus que les armes que nous portons fièrement encore à notre ceinture. Si quelquefois nous avons fauté par quelque révolte contre notre souverain, ce fut toujours à l'instigation du clergé grec, l'éternel ennemi de l'Islam. Mais n'oubliez pas, frères Albanais, que Dieu créa les nations avant les religions. Si nous voulons échapper à l'orthodoxie, cette ennemie du Christ, de l'humanité et des nationalités, attachons-nous, corps et âmes, à l'Empire ottoman. L'Empire ottoman est notre vrai, notre plus grand protecteur, notre espoir, notre appui : il ne nous abandonnera jamais à nos ennemis qui sont aussi les siens. »

La Porte n'était pas habituée à de telles paroles dans la bouche de ses sujets chrétiens. Jamais Grecs ni Bulgares, même aux jours les plus dangereux du péril russe, ne les avaient prononcées. On préférait le Cosaque chrétien au plus paternel des Khalifes.

Les actes des Valaques furent d'accord avec leurs paroles. Acceptant toutes les conséquences de leur théorie, ils se plièrent à tout le service du maître : et même, dans ce pays où l'obéissance ne recule devant aucune tâche, ils inventèrent de nouvelles formes de dévouement.
Je crois bien qu'Apostolo sait comment la poste turque a découvert les lettres de l'archevêque, et comment la police a mis la main sur les papiers de Kastoria... Il a un très doux sourire quand il parle des cinq cents livres laissées par Monseigneur aux pauvres du Vali... Les autorités turques dorment tranquilles au milieu des intrigues de la Macédoine : les Valaques veillent sur tout le troupeau, et les Hellènes ont raison de crier : « Ce chien d'Apostolo ! »

Mais outre les grandes occasions de parade, un bon régime d'intimité journalière unit à leur maître ces fidèles sujets. Ils ont demandé que les Préfets voulussent bien visiter leurs écoles, que S. E. le Cadi daignât interroger leurs élèves. Le Patriarche Joachim II calomniait leur enseignement : ils ont ouvert à Constantinople même (1882) une école mixte qui pût fonctionner sous les yeux de la Porte. Enfin ils se sont adressés aux autorités turques pour avoir des professeurs de turc : chez eux, le turc est mis sur le même rang que l'idiome maternel, le valaque, ou que les langues européennes, allemand et français ; au gymnase de Monastir, un Musulman, Yousouf Effendi, enseigne la langue et la loi turques. Un Grec a une trop haute estime de son cerveau pour l'encombrer de connaissances aussi déshonorantes. Deux chaires de littérature et de droit turcs existaient autrefois à l'université d'Athènes, — sans un étudiant ; et dans tout l'hellénisme il en est ainsi. Mais ce beau mépris finit par coûter cher à la Race. Le Musulman en effet n'occupe dans l'Empire que les hautes fonctions. La bureaucratie se recrute parmi les Chrétiens, et des Grecs autrefois occupaient toutes ces places. Leur ignorance du turc les leur ferme aujourd'hui. Les Valaques ont hérité d'autant. Familiers avec le turc et le français (les deux langues officielles de l'Empire), les élèves d'Apostolo gouvernent en sous-ordre tout le vilayet. Dans chaque bureau central, dans chaque préfecture, Apostolo a quelque Valaque : il voit, sait et peut tout. Cette situation ne saurait porter ombrage à la Porte ; elle a expérimenté la fidélité de ces fonctionnaires. Papiers, argent, projets, on peut tout leur confier, et surtout le soin de tracasser l'Hellène : d'Arta à Salonique, tous les secrétaires de douane et de police sur la frontière grecque sont des Valaques.

Le droit à l'existence sur les terres du Prophète est donc assuré au parti valaque.
"


René Pinon, L'Europe et l'Empire ottoman : les aspects actuels de la question d'Orient, Paris, Perrin et Cie, 1909, p. 117 :

"A Monastir, les Roumains ont acheté un vaste cimetière et l'ont entouré de murs, mais ils manquent de morts, et Apostol Margarit est, jusqu'à présent, à peu près seul à y dormir ; aussi, dès que meurt un Valaque, roumanisants et grécisants se disputent-ils passionnément le cadavre ; il y a eu à propos d'enterrements, entre prêtres des deux rites, des batailles scandaleuses. Dans toute la région de Monastir, les écoles roumaines se multiplient. Le successeur d'Apostol Margarit, jadis condamné par la justice turque et revenu dans le pays avec un passeport roumain, est aujourd'hui reconnu par les autorités ottomanes comme inspecteur des écoles roumaines."


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 371 :


"Sur le terrain, les accords de Mürzsteg n'ont pas fait cesser la guérilla. Pourtant, l'Organisation intérieure de la Macédoine a été affaiblie par la répression et par l'échec de l'insurrection de 1903, et après un accord passé entre la Porte et la Bulgarie en 1904, des bandes de l'Organisation extérieure se font plus discrètes. Mais d'autres acteurs deviennent plus visibles sur la scène macédonienne : des bandes grecques se forment dans le pays sur le modèle de l'Organisation intérieure, les Serbes se montrent plus entreprenants à la suite du coup d'Etat de Belgrade de 1903, et les Valaques se manifestent davantage.

Abdülhamid continue de tirer parti de ces affrontements et de ces divisions. Il laisse les bandes grecques agir contre les comitadji macédoniens dans la région de Monastir ; et de même, il les utilise contre les Bulgares autour d'Üsküb ; puis, craignant qu'elles ne deviennent trop puissantes, il encourage les Valaques contre elles."


Nadine Lange-Akhund, "Nationalisme et terrorisme en Macédoine vers 1900", Balkanologie, volume IV, n° 2 | décembre 2000 :


"En 1905, un autre "groupe national" fait irruption sur la scène macédonienne, les Roumains, mais leurs activités restent limitées, dans la mesure où il n’existe pas de frontière commune entre la Roumanie et les vilayets macédoniens. Contrairement aux Grecs et aux Bulgares, le roi Charles n’émet aucune prétention territoriale, mais il entend faire reconnaître la réalité de la communauté aroumaine par le Sultan39. (...)

39  En 1905, les Aroumains de Macédoine sont reconnus en tant que communauté civile au sein de l’empire ottoman tout en continuant à dépendre du Patriarcat pour la nomination de leurs évêques."


Nicolas Trifon, Les Aroumains, un peuple qui s'en va, La Bussière, Acratie, 2005, p. 232-233 :

"Après la mise à la retraite anticipée de Margarit, en 1902, la direction des écoles fut réorganisée. Parmi les inspecteurs, aux pouvoirs plus restreints, qui se sont succédé figure Nicolae Batzaria. Né en 1874 à Krusevo, il suit les cours du lycée de Bitola puis de l'université de Bucarest. De retour en Macédoine il enseigne à son tour et occupe le poste d'inspecteur pour les vilayets de Yanya [Ioannina] et de Selânik [Thessalonique]. Dès l'été 1907, il intègre le comité central de la Société d'union et de progrès, fondée un an auparavant, à Thessalonique où, l'année suivante, il édite le journal Deçteptarea [le réveil]. Suite à la révolution des Jeunes-Turcs (1908), il entre au nouveau Sénat. Proche, depuis la période de clandestinité, des principaux dirigeants jeunes-turcs (tels Enver Pacha, son premier contact, et Talat Pacha), il est nommé vice-président du Croissant-Rouge, où il côtoie notamment les militantes turques pour l'émancipation de la femme. Ministre des Transports publics dans le second gouvernement unioniste en 1913, malgré son désaccord croissant avec la ligne nationaliste des Jeunes-Turcs, il conduit plusieurs missions diplomatiques à Bucarest et à Londres. Opposé à l'alliance avec l'Allemagne, il quitte la Turquie pour la Suisse en 1916. Après la guerre il se rend en Roumanie, où il devient sénateur avant de se dédier au journalisme et de publier des ouvrages à caractère très divers : des mémoires, riches en renseignements et observations pertinentes, portant notamment sur ses activités dans la mouvance jeune-turque, mais aussi sur le mouvement aroumain et la situation générale dans l'Empire ottoman, des nouvelles et des romans, évoquant le mode de vie et la situation de la femme chez les Turcs (et allant à l'encontre de certains clichés balkaniques sur les Turcs et l'islam), des contes et textes destinés aux enfants. Il est mort en Roumanie en 1952, peu après son arrestation par les autorités communistes.

Les contributions de Batzaria comme enseignant, éditeur, journaliste et écrivain à la culture aroumaine sont précieuses. Sa carrière politique sénatoriale et diplomatique n'a cependant pas d'incidence majeure sur le mouvement aroumain, auquel il demeura très lié. Il participe, certes, aux réunions du Sénat en qualité d'Aroumain, nation reconnue expressément comme telle par les proclamations des Jeunes-Turcs, mais l'emprise du pouvoir central sur les affaires des Balkans est en perte de vitesse au fur et à mesure que la chute de l'Empire approche. Des actions de l'envergure de celles menées par Margarit pour les Aroumains ne sont plus concevables dans ce nouveau contexte. Par ailleurs, Batzaria ne cherche pas à accumuler du pouvoir (par voie légale ou occulte) afin de faire pression en faveur de la satisfaction des revendications aroumaines. Sa position est plus complexe, comme le montre l'historien Kemal Karpat dans l'étude qu'il lui consacre et qui établit un rapport direct entre l'ouverture de Batzaria par rapport au monde turc et musulman, la finesse de son analyse de la situation des diverses populations de l'Empire, son engagement aux côtés des Jeunes-Turcs, et sa « condition » d'Aroumain, son appartenance à une minorité empêchée de s'exprimer et de s'affirmer par les nationalismes balkaniques. En effet, ce qui frappe dans la démarche de Batzaria, qui est démocrate et libéral, qui parle couramment, outre l'aroumain, le roumain et le turc, le bulgare, le grec, le serbe et le français, c'est la volonté de participer à une solution politique qui échappe aux antagonismes entre les nationalismes et s'inscrive dans une perspective de progrès et d'émancipation, une solution acceptable par les populations de l'Empire toutes confessions et nationalités confondues. De par leur situation, écrit K. Karpat, les Aroumains étaient les seuls parmi les peuples chrétiens à adhérer à l'entreprise libérale initiée par les Jeunes-Turcs à travers la restauration de la Constitution de 1876 (suspendue en 1878). Les dirigeants des autres peuples balkaniques ne recherchaient pas la transformation de l'Empire ottoman en un Etat constitutionnel dans la mesure où leurs aspirations territoriales et politiques étaient fondées sur la prémisse de la disparition de la Turquie. S'ils coopéraient avec les Jeunes-Turcs, c'était dans le seul espoir d'accélérer la chute de l'Empire."


Voir également : Nicolae Iorga (historien et homme politique roumain)

Les Turcs de la Dobroudja

L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile

dimanche 15 juin 2014

Hurşid Paşa alias Richard Guyon




G. Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers, Paris, L. Hachette, 1858, p. 820 :

"GUYON (Richard-Debaufre), général anglais, plus connu sous le nom de Kourchid-pacha, est né en mars 1813, à Walcot, près Bath, en Angleterre. Fils d'un capitaine de la marine royale, il fit ses premières armes en Portugal contre don Miguel et entra, en 1832, comme cadet dans le régiment des hussards du grand-duc Joseph d'Autriche. Devenu aide de camp du feld-maréchal baron Splenyi, dont il épousa la fille en 1838, il abandonna le service, se retira dans ses terres auprès de Pesth, où il mena pendant quelques années la vie de magnat hongrois. Lors des événements de 1848, M. Guyon, qui appartenait à l'opposition la plus avancée, avec MM. Pulsky et Kossuth, fut un des premiers à prendre parti dans la révolution, et reçut le commandement d'un bataillon de honveds (landwehr hongroise), le seul qui tint ferme contre les troupes impériales dans la déroute de Schwëchat. Promu colonel dans l'armée magyare, il se distingua à plusieurs reprises pendant la période de la guerre qui se termina par la défaite de Windischgraëtz, à l'attaque de Brangisko, à Tareza, où il défit le général Schlik, et dans la défense héroïque de Tyrnau, où, à la tête de 1800 soldats, il résista durant une journée entière aux 10 000 hommes du général Simonich (18 décembre 1848). L'année suivante, il reçut le commandement de la place de Komorn, qu'il défendit vaillamment contre les impériaux jusqu'au moment où la jalousie de Georgey lui donna pour remplaçant le général Klapka. Relégué dans l'armée de réserve, M. Guyon, après avoir soutenu dans le Banat les derniers efforts de l'insurrection magyare, se vit obligé, ainsi qu'un grand nombre de ses camarades, de chercher un refuge en Turquie. L'Autriche ayant réclamé son extradition, il entra au service ottoman en conservant son grade de général, sous le titre de Kourchid-pacha. Il commanda quelque temps à Damas, puis à Alep, contribua, en 1850, à l'apaisement des troubles de la Syrie, et enfin au commencement de la guerre d'Orient, fut nommé chef d'état-major général de l'armée du Caucase (novembre 1853). Il se rendit à Kars, dont il organisa la première défense. — Après la paix, il revint à Constantinople, où il mourut le 12 octobre 1856."

Voir également :  Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

samedi 14 juin 2014

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane




W. M., préface à Contes kosaks de Michel Czaykowski (aujourd'hui Sadyk-Pacha), Paris, E. Dentu, 1857  :


"Après l'insurrection polonaise de 1830 et notre dernière émigration, un émigré, Michel Czaykowski s'occupa de tout ce qui concerne les Kosaks. Il aimait à rappeler qu'il était né en Ukraine, et que son nom venait du mot Czayka, qui signifie barque de Kosak. Alors, il publia des contes que l'on s'accorde à regarder comme la peinture exacte des mœurs de ce peuple. — Ce qui donne à ces contes un plus grand intérêt encore, c'est que ce n'est pas simplement une oeuvre littéraire ; ils ont été inspirés par un amour réel des populations kosakes. Czaykowski répétait souvent que le démembrement de la Pologne avait commencé par la séparation des Kosaks, irrités contre la Pologne dont les nobles leur refusaient l'égalité politique, dont les prêtres menaçaient la liberté religieuse, et que par conséquent le rétablissement de la Pologne devait être inauguré par le rapprochement des Kosaks dissidents. — On traitait tout cela de rêveries  : il consacra sa vie à en faire une réalité. — Il s'était battu courageusement en 1831, comme aide-de-camp du colonel Charles Rozycki. — En 1840, il alla à Constantinople y servir les Turcs, dans l'intérêt de la Pologne.

Après la chute de la Hongrie en 1849, et la dissolution des légions hongro-polonaises, alors que la Russie, l'Autriche et la Prusse demandaient l'extradition ou l'expulsion de tous les Polonais réfugiés, et que l'Angleterre et la France les laissaient sans protection, le sultan, plein de respect pour l'hospitalité qu'il avait accordée aux défenseurs des nations malheureuses, eut la fermeté de résister. Il dit aux Polonais  : « Je vous protégerai, mais naturalisez-vous Turcs. » Or, en Turquie, il n'y a nulle séparation du civil et du religieux. Pour devenir Turc, il fallait se faire Mahométan. Czaykowski fit comme Bem. Il crut avec lui que servir sa patrie est pour un Polonais le premier culte envers Dieu. Et le sultan lui dit : « Tu t'appelleras Sadyk, qui veut dire Fidèle. »

Quand éclata la guerre d'Orient, les Polonais montrèrent leur reconnaissance à la Turquie par leur fidélité et leur courage à la défendre. — Dans la Dobroucza, on trouve une colonie de Kosaks qui, lors du partage de la Pologne en 1772, ont passé le Danube pour se soustraire à la domination russe, et depuis ce temps payent tribut au sultan, et lui fournissent plusieurs escadrons en temps de guerre. Sadyk demanda au sultan l'autorisation d'en faire le noyau d'un régiment de Kosaks ottomans. Ce régiment se compléta, sous le feu de Silistrie, de réfugiés, de déserteurs, de prisonniers polonais, bulgares, israélites et kosaks ; et la belle conduite de ce régiment lui mérita les éloges du généralissime Omer-Pacha, et un firman du sultan pour la formation d'un nouveau régiment. Ainsi recommençait cette confraternité qu'il avait rêvée entre les diverses races et religions de Pologne. On les vit fraterniser devant l'ennemi ; seulement, l'ennemi ce n'était plus le Turc, comme il y a plusieurs siècles ; c'était le Russe, et le Russe a été vaincu.

Ce 9 mars 1856."


Raymond Matton, La Pologne : ses aspects, son histoire, sa vie d'aujourd'hui, Paris, Fernand Nathan, 1936, p. 131 :

"Un autre, le général Bem, qui s'était illustré à Ostrolenka et en 1831 à Varsovie, puis s'était battu au Portugal, vint soutenir la Hongrie révoltée en 1849, combattit dans la puszta, en Transylvanie, dans les plaines du bas Danube, et pour échapper aux Russes qui venaient secourir l'Autriche, se réfugia en Turquie et se fit musulman.

La Turquie, depuis longtemps, ne combattait plus la Pologne. Elle avait maintenant pour ennemis les Russes qui voulaient Constantinople. Les sultans, après les partages, continuaient à ignorer la disparition de la Pologne, et, aux réceptions des ambassadeurs étrangers, devant tous, faisaient annoncer « l'Ambassadeur de Pologne » et priaient d'excuser son absence « pour raison de service ». Aussi les Polonais trouvaient-ils bon accueil auprès d'eux. Beaucoup avaient suivi Bem après l'échec de la révolution hongroise. Lui, était devenu Amurath-Pacha, le colonel Kuczynski s'appelait maintenant Skinder Bey. D'autres s'appelaient Sadyk Pacha, Iskinder Pacha. Tous ces pachas polonais, fous d'audace, commandèrent des armées turques pendant la guerre de Crimée. Ils se couvrirent de gloire à Silistrie, battirent les Russes à Kalafat, et le sultan Abdul Medjid donnait à Ilinski, le plus turc d'entre eux, un grand sabre enrichi de diamants. Aider les Turcs contre les Russes était encore pour eux une manière de servir la Pologne."


Gabriel Sarrazin, Les grands poètes romantiques de la Pologne : Mickiewicz, Slowacki, Krasinski, Paris, Perrin, 1906, p. 80-81 :

"La Turquie n'avait jamais reconnu le démembrement de la Pologne. Les deux peuples avaient abjuré l'antique haine depuis longtemps déjà ; ayant compris, au cours du XVIIIe siècle, à quel point ils étaient menacés tous les deux par la Russie, ils n'avaient cessé, à dater de cette époque, de sympathiser et de s'aider contre l'ennemi commun. Une foule de chefs et de soldats polonais s'étaient donc réfugiés en territoire turc, après la défaite de cette insurrection hongroise de 1849 dont ils étaient venus grossir les rangs et qui leur avait fourni une occasion nouvelle d'affronter les armées de Nicolas. Ils avaient trouvé bon accueil auprès du sultan Abdul-Medjid : plusieurs d'entre eux avaient été pourvus de hauts commandements dans l'armée turque, et, dès le début de la guerre de Crimée, Skinder-Bey (le colonel Kuczynski) s'était couvert de gloire par sa défense de Silistrie. N'ayant que cinq mille hommes et quelques corps volants, et protégé seulement par de faibles fortifications, il avait fait tête à cent vingt mille Russes et tenu dans la ville pendant deux mois. L'un de ses émules, le lieutenant Czaykowski, devenu Sadyk-Pacha, avait aussi révélé des talents militaires hors ligne, opérant en dehors de la place, trompant sans cesse l'ennemi par des ruses de guerre, simulant des forces considérables, et, enfin, donnant la main à son collègue et entrant dans la ville. Iskinder-Pacha (Ilinski), chef des bachi-bouzouks et considéré comme l'un des premiers généraux de l'armée turque, avait enfoncé les Russes à Kalafat dans une charge folle.

C'étaient d'étranges figures, Ilinski surtout. Ils étaient célèbres dans tout l'Orient, eux et quelques autres de leurs compatriotes : on les appelait les Pachas polonais."


William Duckett (dir.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de savants et de gens de lettres, Paris, Aux comptoirs de la direction, 1852, p. 762 :

"Il [le général Bem] finit par se réfugier sur le territoire turc, où, dans l'espoir de pouvoir continuer à agir contre la Russie, il embrassa l'islamisme, et obtint alors un grade supérieur dans l'armée turque sous le nom d'Amourath-Pacha.

Il consacra désormais toute son activité à réorganiser l'armée turque, bien que singulièrement contrarié à cet égard par les influences occultes de la Russie et de l'Autriche. En février 1850 on lui assigna pour résidence, comme aux autres Hongrois qui avaient embrassé l'islamisme, la ville d'Alep, où, au mois de novembre, il lui fut encore donné de réprimer à la tête des troupes turques la sanglante insurrection de la population arabe contre les chrétiens. Son corps, brisé par les fatigues et couvert de blessures, ne tarda pas à être attaqué par une fièvre opiniâtre, pour laquelle il repoussa toute assistance médicale, et à laquelle il succomba le 10 décembre 1850."


Daniel Beauvois, La Pologne : histoire, société, culture, Paris, La Martinière, 2004, p. 255 :

"Les Anglo-Français ne songeaient évidemment qu'au contrôle des Dardanelles, mais la perspective de la guerre de Crimée galvanisa les Polonais. Wysocki partit en mission à Istanbul, bientôt suivi par Adam Mickiewicz, qui y mourut. Michal Czajkowski, passé au service des Ottomans sous le nom de Sadyk Pacha, y organisa des « cosaques du sultan » avec des Slaves du Sud. Le général Zamoyski recruta une division polonaise dans les Balkans, payée par les Anglais."


Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

La France des Bonaparte et la Turquie

L'Empire ottoman, terre d'asile pour les minorités religieuses persécutées

jeudi 5 juin 2014

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 455 :

"En 1830, France et Belgique exceptées, tous les mouvements révolutionnaires avaient échoué. Dix-huit ans plus tard, le réveil des révolutions semblait annoncer « le printemps des peuples ». Mais en Allemagne comme en Italie, en Autriche comme en Hongrie, les insurgés de 1848 perdirent à nouveau la partie. Des révolutionnaires italiens, carbonari et francs-maçons, partisans de Garibaldi et artisans du Risorgimento, choisirent de s'exiler à Istanbul après leur échec.

Dans l'empire d'Autriche, François-Joseph avait triomphé non sans mal des révolutionnaires hongrois dont Lajos Kossuth, ardent partisan de l'indépendance du royaume de Saint-Etienne, était la figure la plus radicale. L'échec et la répression qui suivit obligèrent les adversaires de l'absolutisme à fuir leur pays. Des officiers, des diplomates, des intellectuels, de nombreux dirigeants de l'éphémère gouvernement constitutionnel de Budapest prirent le chemin de l'émigration. L'Europe occidentale, le Nouveau Monde, les accueillirent. Proche, la Turquie leur offrit aussi un refuge, comme elle avait déjà donné asile au début du XVIIIe siècle au prince de Transylvanie, François II Rakoczi, héros de la guerre d'indépendance contre les Habsbourg.

Après deux batailles perdues, Kossuth démissionna de ses fonctions, coupa sa célèbre barbe en collier, changea sa coiffure et, déguisé en valet, se réfugia en territoire ottoman, précautionneusement muni de deux passeports, l'un hongrois, l'autre anglais. Avec ses compagnons, il gagna d'abord la Bulgarie. Aussitôt l'Autriche réclama son extradition. L'aide décisive que les Russes avaient apportée à l'empereur François-Joseph pour reconquérir la Hongrie révoltée encourageait la bienveillance de la Porte envers les réfugiés hongrois : elle refusa de les livrer et leur offrit une résidence surveillée à Kütahya en Anatolie occidentale. Là, Kossuth élabora en avril 1851 un projet de constitution pour son pays qu'il ne devait jamais revoir. Il quitta la Turquie en octobre suivant pour quarante années d'exil."


Salih Munir Pacha, "La Russie en Orient : son rôle historique (I)", La Revue politique internationale (Lausanne), n° 21, mai-juin 1916, p. 264-265 :

"Ces essais de réformes donnèrent à la vieille Turquie agonisante un regain de vigueur. Le gouvernement adoptant peu à peu les institutions de l'Europe occidentale, entrait dans la voie du progrès, augmentait ses ressources et surtout, en poursuivant énergiquement la reconstitution de sa jeune armée, le Sultan promettait de devenir redoutable à ses ennemis.

De plus, la diplomatie russe constatait de jour en jour l'affaiblissement de son influence à Constantinople. L'orientation de la politique ottomane n'était plus la même ; la Porte s'efforçait de se rapprocher des Grandes Puissances occidentales et trouvait un fort appui et souvent une aide efficace à Londres. L'effet de cette assistance précieuse se manifesta surtout dans le choc qui se produisit entre Pétersbourg et Constantinople à propos des réfugiés hongrois et polonais, glorieux vaincus de la révolution magyare de 1849. On sait qu'à la suite de l'intervention militaire de la Russie, les chefs de la révolution hongroise, Kossuth, Andrassy, Bem et une foule d'autres révolutionnaires magyars et polonais qui avaient été battus après une héroïque résistance par l'armée du Tsar, s'étaient réfugiés en Turquie. L'Autriche appuyée par le Tsar, exigea leur extradition. Réchid Pacha répondit au nom du Sultan que les traités ne l'obligeaient à rien de pareil et que « son auguste maître, obéissant à un devoir sacré chez les Ottomans, accepterait à la rigueur une lutte inégale avec ses deux puissants voisins, et s'ensevelirait, s'il le fallait, sous les décombres de son empire plutôt que de livrer les personnes qui venaient chercher asile chez lui. » Les ambassadeurs d'Autriche et de Russie rompirent alors les relations avec la Porte, à grands fracas, annonçant que si la Turquie permettait à un seul réfugié de s'échapper, cette autorisation serait considérée comme une déclaration de guerre. Réchid Pacha demanda l'assistance de l'Angleterre et de la France ; ces deux puissances adressèrent des représentations à la Russie et à l'Autriche et expédièrent en même temps leurs flottes vers les Dardanelles pour soutenir la Turquie. La détermination du Sultan était téméraire, mais les communications des deux Cabinets de Paris et de Londres n'étaient pas moins énergiques. Une aimable lettre explicative et pathétique du Sultan remit Nicolas Ier de son premier mouvement de colère. Instruit des sentiments des Cabinets anglais et français, il renonça à ses exigences afin d'échapper à l'humiliation de plus vives remontrances."


Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Le traitement historiographique de la domination ottomane en Hongrie

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)




Franciszek H. Duchinski, Peuples aryâs et tourans, agriculteurs et nomades. Nécessité des réformes dans l'exposition de l'histoire des peuples aryâs-européens et tourans, particulièrement des Slaves et des Moscovites, Paris, Friedrich Klincksieck, 1864, p. 143-145 :

"Les Touraniens-Ottomans ne reconnaissent pas non plus la propriété individuelle du sol dans le sens que les Indo-Européens attachent au mot hérédité ; mais dans la pratique les Ottomans respectent plus la propriété que les Moscovites. Suivant les lois instinctives de leur race, les Turcs, il est vrai, ont ruiné la noblesse bulgare et serbe en affranchissant en revanche les paysans. Ceux-ci, sans guides nationaux, devinrent des instruments dociles sous la main de leurs maîtres et les servirent dans leurs guerres contre la civilisation indo-européenne, civilisation essentiellement basée sur la propriété. Les Turcs-Ottomans agirent au reste au XIVe siècle à l'égard de la noblesse et de la propriété en Turquie comme agissent de nos jours leurs frères dégénérés, les Turcs-Moscovites, sur le Dniéper et sur la Vistule. Pourtant les différences entre ces deux branches des Touraniens sont très grandes et plutôt en faveur des premiers, surtout si l'on juge les faits du point de vue de la morale des peuples indo-européens. Ainsi, 1° même au XIVe et au XVe siècle, il y avait parmi les Turcs plus d'étrangers latins et germains que parmi les Moscovites au XVIIIe et même plus que de nos jours au centre de la Moscovie, ce dont il faut chercher la raison dans la tolérance des Turcs-Ottomans ; 2° les paysans chrétiens de la Turquie n'ont jamais été attachés à la glèbe, par les Turcs ; ils ont toujours été libres de se mouvoir et de s'instruire même à l'étranger : ces deux droits primordiaux ont toujours été et sont encore aujourd'hui limités par les Moscovites. Ce n'est que dans quelques années que les paysans moscovites nouvellement affranchis seront aussi libres que les paysans de la Bulgarie et des autres contrées de la Turquie. Sous l'empereur Nicolas on augmenta le nombre des écoles destinées aux paysans, mais on mit au contraire toutes sortes d'entraves à la fréquentation des écoles destinées à la noblesse. Ainsi, excepté pour la faculté de médecine, les autres facultés ne purent recevoir qu'un nombre limité d'élèves, 1800 pour six universités de l'empire, c'est-à-dire 300 par université, pour une population s' élevant à près de 80,000,000 d'individus. Les choses ne se sont pas sensiblement améliorées sous Alexandre II. (Voir les preuves au dernier chapitre.)

L'origine des maux qui désolent l'empire russe et le placent sous bien des rapports au-dessous de l'empire ottoman ne doit pas être attribuée au mauvais vouloir des tzars, car l'influence de leurs sujets sur les tzars a été et est encore bien plus forte qu'on ne le pense généralement. Les princes rurikowitsches, tels que les fondateurs de l'Etat moscovite, Youry Dolgorowcki et son fils André de Bogolub (le Chinois Kitan) en sont une preuve bien claire. En somme les Turcs-Ottomans n'ont pas eu à subir les règnes de souverains tels qu'Ivan IV le Tyran, Pierre Ier et Nicolas Ier ; ils n'ont pas eu à subir le règne de souverains qui leur imposaient comme loi d'Etat le dogme ou croyance que leur origine touranienne est un scandale, qu'ils sont Indo-Européens ; ils n'ont point traversé les terribles persécutions qui ont atteint les Moscovites forcés de changer et de langue et de religion. Ils n'ont pas eu à subir l'ignominie et la tyrannie d'être contraints de demander à leurs souverains non pas des libertés politiques, mais la permission de faire du feu dans leurs maisons deux ou trois fois par semaine ; ignominie et tyrannie qu'essuyèrent les Moscovites de tout le tzarat de Moscou sous le père de Pierre Ier et sous le règne de ce prince lui-même (Voir les preuves au dernier chapitre.). Le régime plus doux sous lequel ont passé les Turcs-Ottomans eut pour résultat que tout en n'ayant pas de codes de lois faits à la manière des peuples aryâ-européens, codes que possèdent les Moscovites au moins dans la forme, la propriété individuelle elle-même est plus développée et plus respectée dans l'empire ottoman, et par le gouvernement, et par les particuliers que dans l'empire russe. Si les Ottomans hésitent à donner le droi d'hérédité du sol aux étrangers c'est par crainte des abus de privilèges qu'ils ont donnés à ces derniers aux XVe et XVIe siècles."

Voir également : Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais, mort à Istanbul)




Adam Mickiewicz, Les Slaves. Cours professé au Collège de France par Adam Mickiewicz et publié d'après les notes sténographiées, tome IV : "L'Eglise officielle et le Messianisme", Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1849, p. 397-398 :

"De tous les territoires acquis aux étrangers, le plus heureux, c'est celui que gouvernent les Turcs. De tous les conquérants qui ont sévi contre les Slaves, les Turcs ont été les plus humains, et les Slaves leur doivent une véritable reconnaissance. Chez eux, jusqu'à présent, la commune reste propriétaire des terres, tous les rapports entre la propriété et l'homme ont conservé leur ancienne simplicité et leur sainteté, et on peut espérer que ce peuple souffrira le moins dans la nouvelle organisation des peuples slaves vers laquelle cette race est infailliblement poussée."

Tadeusz Edward Domański, "Mickiewicz et l'insurrection de 1830", in Marek P. Prokop (dir.), Mickiewicz 1798-1998 : bicentenaire de la naissance. Actes de la Société historique et littéraire polonaise, Paris, Editions de la Bibliothèque Polonaise, 1998, p. 41, note 14 :

"Les Polonais s'intéressaient beaucoup à la guerre de Crimée. Réfugiés et exilés s'étaient groupés autour des Cosaques Ottomans du colonel Michel Czajkowski (1804-1886), romancier polonais converti à l'Islam sous le nom de Sadyk Pacha, afin de combattre les Russes. En accord avec le prince Czartoryski, Mickiewicz se rend en Turquie pour les soutenir de son autorité morale et de son prestige."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

La France des Bonaparte et la Turquie