dimanche 27 avril 2014

L'exode des Turcs de Bulgarie (1989)

Michel Farrère, "L'exode des Turcs de Bulgarie : Un va-et-vient incessant de part et d'autre de la frontière...", Le Monde, 16 juin 1989 :

""Savez-vous comment je peux trouver mon frère, il est arrivé il y a quinze jours ?" Ils sont des milliers comme Halil Mehmedov à attendre de passer les formalités, dans ce no man's land qui sépare la frontière turque de la frontière bulgare, inquiets d'un parent expulsé avant eux. Plus de vingt mille Turcs de Bulgarie ont été expulsés vers la Turquie depuis le début du mois. De tous côtés, sur 2 kilomètres, s'amoncellent les lits, les couvertures, les poêles, de vétustes réfrigérateurs chargés sur le toit des minuscules Lada où s'entassent trois générations. Entre deux voitures, des cloisons en contreplaqué forment un abri contre le soleil le jour, le froid la nuit : on fait dormir les enfants et les vieillards pendant que les adultes font la queue pendant des heures, une première fois pour faire tamponner les passeports, une fois encore pour recevoir l'allocation de 160 francs par personne attribuée par les autorités turques, une autre pour donner le nom des parents qu'on désire retrouver.

Entre les deux côtés de la frontière, c'est un va-et-vient incessant de porteurs allant chercher les meubles et les ballots déchargés du côté bulgare et que des camions turcs transporteront dans l'une des villes de destination. Des haut-parleurs diffusent les prix, 500 F pour Istanbul, 1 400 pour Bursa, 1 700 pour Izmir. Pas facile quand on n'a le droit que de sortir 500 leva (350 F). Alors on se groupe à plusieurs familles.

A la sortie, côté turc, un autre groupe attend, parfois des journées entières : celui des familles qui viennent déposer le nom d'un parent attendu aussitôt diffusé par haut-parleur et qui scrutent le visage des nouveaux arrivants. Les vicissitudes des relations entre les deux pays et les stipulations des accords d'émigration ont parfois rendu très longue la séparation : autorisé à quitter la Bulgarie en 1968 pour aller retrouver les parents de sa femme installés à Izmir depuis 1951, un homme d'affaires attend aujourd'hui son père qui n'avait jusque-là pas pu partir. Ceux qui n'ont pas de famille, une minorité, sont dirigés vers les lycées de la ville proche d'Edirné. Mercredi après-midi, un camp de cinq cents tentes montées par le Croissant-Rouge était en voie d'achèvement en prévision d'une intensification des arrivées.

Les récits des réfugiés sur leur départ se ressemblent. "On nous a convoqués au commissariat où on nous a remis un passeport valable pour trois mois et seulement pour la Turquie, avec l'ordre de partir en moins de vingt-quatre heures." Avertis la veille, Fikret et les gens de son village, dans la région de Varna, ont été emmenés en autobus mardi matin et franchissaient la frontière mercredi à 7 heures. Etudiant en médecine, le fils de Fatima Mehemedov, de la région de Kjebel, accuse les policiers d'avoir déchiré tous ses diplômes. Une femme de Yeni Pazar, dans la région de Varna, se plaint avec d'autres que son fils ait été empêché de partir avec elle avant d'avoir fait son service militaire. La plupart d'entre eux savaient depuis plusieurs jours que leur déportation approchait ; tous ont laissé une maison vide où de toute façon ils ne comptent jamais retourner : "Nous aurions voulu rester mais aujourd'hui il est impossible pour un Turc musulman de vivre en Bulgarie, alors le départ est la seule solution."

Répression

La joie manifeste d'être enfin sorti et arrivé en Turquie n'efface ni l'amertume des conditions du départ, ni le souvenir de la répression qui s'est abattue depuis 1985 sur la minorité turque. Jusque-là, les autorités s'étaient surtout attaquées à la religion : "Ils fermaient les mosquées et de nombreux parents ont été en prison pour avoir circoncis leurs enfants." Un employé du secteur commercial évoque l'époque où sa communauté bénéficiait des droits d'une minorité nationale : "Jusqu'en 1961, nous avions des lycées en turc et on a encore gardé quelque temps sept journaux et trois théâtres. Puis, petit à petit, tout a disparu."

La campagne de changements de noms menée à partir de 1985 a déclenché une résistance générale : directrice d'école maternelle, Fatima Rahimova a refusé ses nouveaux papiers au nom de Julia Ranikova. Elle a été licenciée et privée de tous ses droits sociaux, en particulier "des allocations familiales dont la Bulgarie est si fière pour l'étranger", précise-t-elle avec ironie. Employé municipal, son mari, Ilyas, refusant de devenir Alain, a été interné deux ans au camp de Belené sur le Danube. Renvoyé du secteur des transports, le mari de Hamidiye Mehmedov, sur son passeport Neshe Milanova, est devenu journalier agricole.

Cette politique est-elle si différente de l'interdiction faite aux Kurdes de Turquie de donner des prénoms kurdes à leurs enfants ? "Dans notre cas, souligne le réfugié du secteur commercial, c'est la totalité de notre histoire qu'on veut effacer en nous donnant des noms chrétiens. Ce n'est pas le cas des Kurdes qui gardent des noms musulmans. Mais la Turquie devrait autoriser leur expression culturelle, car une culture ne peut rester étouffée longtemps."

Cette année, à l'approche de la session de la CSCE consacrée au droits de l'homme, la résistance s'est intensifiée : "Elle a commencé par la grève de la faim de trente-deux jours du poète bulgare Peter Manolov, de l'Association des droits de l'homme, qui nous a toujours soutenus. Cette association ne suffisait pas : la minorité turque a créé sa propre organisation et les grèves de la faim se sont multipliées à partir de début mai. Même des prêtres s'y sont joints pour protester de leur côté contre la fermeture des églises." Puis tout s'est enchainé très vite : les soldats, les chiens, les villages fermés, les blessés et les morts, comme cette mère de deux enfants, à Merdovetz, qu'un vieillard évoque les larmes aux yeux. Et puis la déportation des dirigeants vers Vienne et Belgrade, et, depuis quinze jours, l'exode : "Aujourd'hui, tous les Turcs de Bulgarie font leurs bagages pour partir.""

Michel Farrère, "Turquie : Les autorités s'efforcent d'intégrer rapidement les réfugiés de Bulgarie", Le Monde, 18 juin 1989 :

"KAPIKULE (frontière turco-bulgare) de notre envoyé spécial

Les réfugiés turcs de Bulgarie continuent d'arriver au rythme de quatre mille par jour par les deux postes frontière de Kapikule et Derekoy ; les arrivées par train ont repris jeudi 15 juin et le nombre total des réfugiés était proche de 30 000 vendredi. Les deux camps de cinq cents tentes chacun, dressés par le Croissant-Rouge turc commencent à se remplir. Jeudi soir, celui de Kepirtepe abritait déjà 1790 personnes qui n'ont en Turquie que de la famille éloignée ou qui n'ont pu être accueillis par leurs proches, faute de place. Ces réfugiés, les plus démunis, assurent n'avoir pas d'inquiétude pour l'avenir. Beaucoup ont une formation professionnelle (plombier, maçon, soudeur) et ils ont commencé à s'inscrire à l'Agence locale pour l'emploi, où des offres à leur intention dans les usines de la région, une des plus industrialisées du pays, seraient déjà arrivées.

Le processus d'intégration des réfugiés, qui insistent tous sur le caractère définitif de leur départ, est en route : un projet de naturalisation des nouveaux arrivants a déjà été adopté et les formulaires d'inscription à des cours d'adaptation circulent dans les camps à l'intention des jeunes dont la connaissance du turc se ressent de la suppression en Bulgarie de l'enseignement de cette langue depuis 1971.

En dépit des affirmations gouvernementales selon lesquelles "la Turquie est un pays fort qui peut absorber la totalité de nos frères venant de Bulgarie", on est conscient à Ankara des problèmes, en particulier économiques, que poserait la poursuite d'un exode sauvage sur le mode actuel. Pour le ministre d'Etat, M. Ercument Konukman, en tournée sur place, "Sofia voudrait nous amener à fermer la frontière de manière à réduire au désespoir la minorité turque et à briser sa résistance à l'assimilation". Le ministre des affaires étrangères, M. Mesut Yilmaz, a de nouveau déclaré que la Turquie continuerait d'accueillir les nouveaux arrivants. Il a réitéré la demande turque d'un accord bilatéral d'émigration qui, tout à la fois, organiserait l'exode, donnerait aux émigrants la possibilité de disposer de leurs possessions, mobilières et immobilières, avant leur départ, et garantirait les droits de ceux qui restent.

L'impatience monte dans l'opinion publique turque, toutes tendances confondues, devant le "double standard" des pays européens, "toujours prompts à défendre les droits des baleines ou à critiquer les atteintes aux droits de l'homme, mais qui ne font presque rien face à l'exode auquel sont contraints un million de Turcs de Bulgarie".

Jeudi, M. Ercument Konukman nous priait de transmettre à Mme Mitterrand, qui était venue le mois dernier s'enquérir des conditions de vie, en Turquie, des réfugiés kurdes irakiens, une invitation, lancée aussi par presque tous les journaux, à venir écouter sur place les réfugiés turcs de Bulgarie."

Voir également : La minorité turque dans la Bulgarie communiste

La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

samedi 26 avril 2014

L'accueil des réfugiés musulmans en Turquie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale

"La Turquie accueillera les réfugiés musulmans des Balkans", Le Monde, 19 août 1947 :
Ankara, 18 août.

La question des réfugiés musulmans des Balkans accueillis par la Turquie menace de soulever un incident diplomatique avec la Yougoslavie.

Belgrade vient d'adresser à Ankara une note rappelant au gouvernement turc qu'un grand nombre de ces réfugiés étaient considérés comme des criminels de guerre et que sa décision constituait une violation du principe de collaboration des Nations unies.

M. Hassan Saka, ministre turc des affaires étrangères, sans faire allusion à la note yougoslave, a déclaré à la presse :

"Des mesures pour la protection de nos frères de race des Balkans ont été prises. Une commission fait actuellement une enquête dans les camps de réfugiés en Grèce et poursuivra son travail, en particulier dans les camps d'Allemagne."

Dernièrement un premier groupe de réfugiés musulmans, comprenant une cinquantaine de personnes, est arrivé en Turquie, venant de Grèce.

Il est probable que cette question sera discutée aujourd'hui au cours de la réunion des ministres. Il semble que la réponse turque à la note de Belgrade soulignera le fait que les réfugiés acceptés en Turquie ne sont pas des criminels de guerre et que la commission turque d'enquête est chargée justement de faire la discrimination nécessaire entre ces derniers et ceux dont l'attitude n'est pas sujette à caution.

M. Hassan Saka a abordé également la question des réfugiés roumains qui arrivent illégalement depuis quelque temps en Turquie, et a déclaré à ce sujet : "Il ne peut s'agir de rapatrier de force ces réfugiés."

De son côté la Transjordanie a fait savoir qu'elle admettrait sur son territoire 9.000 Caucasiens musulmans qui ne veulent pas retourner en Union soviétique.

Voir également : La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

La minorité turque dans la Bulgarie communiste

Expulsion, hellénisation et oppression des Albanais par le stato-nationalisme grec

L'immigraton des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant

Une tragédie humaine occultée : les massacres et expulsions de musulmans ottomans et ex-ottomans dans les Balkans

mardi 15 avril 2014

La Turquie kémaliste et les Turcs gagaouzes (chrétiens-orthodoxes) de Roumanie

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 255-256 :

"Ainsi donc, la communauté de race et de religion ne signifie plus, pour la nouvelle Turquie, communauté nationale. Pour appartenir à la même Nation, il n'est pas indispensable d'appartenir à la même race et à la même religion, mais parler la même langue, avoir la même culture et le même idéal.

Il ne faut pas croire cependant que le Kemalisme n'a plus aucun intérêt pour les frères de race ou de religion. Déjà, dans les déclarations de Recep Peker, nous voyons l'intérêt sincère porté à la solidarité raciale, à la voix du sang.


Comme le Kemalisme ne se paie pas de mots, il faut bien comprendre que l'intérêt pour les frères de race manifesté dans les déclarations du secrétaire général du Parti du Peuple ne signifie pas amour platonique, et qu'à l'occasion, il peut donner des résultats concrets et positifs dans le cadre des principes généraux posés par le Kemalisme.


Dans la politique démographique du Gouvernement turc et dans les mesures pratiques prises par ce dernier en vue d'augmenter la population du pays, le facteur race occupe la première place. Les portes de la Turquie sont grandement ouvertes aux immigrants de race turque et le Gouvernement leur accorde toute aide et tout concours matériel et moral dans la mesure du possible.

A ce propos, nous croyons utile de citer ici les déclarations du ministre de l'Intérieur Chukru Kaya, devant le IVe Congrès du Parti du Peuple :

« Notre population en Thrace se compose aujourd'hui de 640 à 650.000 habitants éparpillés sur une superficie de 22,000,000 de kilomètres carrés, ce qui revient à 26 habitants par kilomètre carré. Avant la guerre, il y en avait 28. Dans les régions voisines, la densité est de 50 en Bulgarie et de 60 en Roumanie. Dans la partie de la Thrace appartenant à la Grèce, la densité est de 102 habitants. Chez nous, la région la plus dense, c'est le littoral de la Mer Noire, où l'on trouve dans certaines parties 200 habitants au kilomètre carré. Il n'y a pas de raison pour que nous n'ayons pas, dans toute la Turquie, 50 et même 100 habitants par kilomètre carré.

« Une de nos ressources pour arriver à ce but, c'est l'affluence des immigrants. Il en arrive continuellement de Roumanie, de Bulgarie et de Yougoslavie en grand nombre. Ils forment un contingent de 1.200.000 habitants. N'étant pas encore bien préparés pour leur installation, nous avons dû endiguer leur affluence. Nous aurons la possibilité d'en installer en Thrace, y compris dans la région des Dardanelles, dans l'espace de cinq à six ans, 600.000. Cette année, nous espérons pouvoir en installer 35 à 50.000. »

Il y a lieu de remarquer que la Turquie kemaliste compte ouvrir ses portes, non seulement aux Turcs musulmans de Roumanie, mais aux Turcs chrétiens appelés « les Kara Oguz » et qui vivent en Bessarabie en masses compactes. On évalue leur nombre de 250 à 300.000."
 

Alessandro Corsi, communication au colloque : "Les oubliés des Balkans" (fin octobre 1996), source : Denise Eeckaute-Bardery (dir.), Les oubliés des Balkans : comptes-rendus, suppléments, Paris, Publications Langues'O, 2000, p. 81 :

"Les Gagaouzes sont des Turcs orthodoxes, parlant une langue apparentée à l'azéri et aux autres dialectes turcs. Ils se sont convertis à l'époque byzantine alors qu'ils occupaient le Dobrudja. Leur principale difficulté est de concilier leur turcité avec l'orthodoxie. Les Turcs et les Russes ont voulu jouer de leur ambivalence pour leurs intérêts ; mais ce sont leurs rivalités qui ont permis aux Gagaouzes d'exister.

Sous l'Empire ottoman c'est leur religion qui leur permit de garder leur identité, et c'est cette même religion qui les a poussés à se réfugier dans la Bessarabie tsariste. Mais elle n'a pas réussi à éradiquer leur culture turque dont la langue (rares étaient ceux qui connaissaient le russe). Cette même turcité a provoqué à leur égard l'animosité des Roumains qui les méprisaient. Il était inévitable que la Turquie cherchât à en tirer profit et en période kémaliste l'ambassadeur turc à Bucarest tenta de les reconquérir (écoles turques et étudiants gagaouzes envoyés en Turquie)."


Voir également : Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique 

Liste des peuples turcs historiques

Les Turcs de la Dobroudja

dimanche 13 avril 2014

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 170-171 :

"Les partisans du panturquisme, de l'unité des peuples turcs, se recrutèrent tout d'abord chez les Turcs de Russie, dans l'entourage du Tatar de Crimée Ismâîl Gasprinski et de sa revue Tercüman, en quête d'un contrepoids au panslavisme russe et à ses visées expansionnistes et assimilationnistes. Ils trouvèrent rapidement des émules dans l'Empire ottoman chez les Jeunes-Turcs auteurs de la révolution de 1908 en la personne de leur idéologue Ziyâ Gökalp et de ses proches. Ces nationalistes travaillaient à épurer la langue turque des nombreux apports arabes et persans de l'ère ottomane et à en imposer l'usage dans tout l'Empire. Ils s'efforçaient également « de jeter les bases d'un renouveau social et culturel fondé sur ce qui était présenté comme un retour aux valeurs ancestrales (turques) : l'éducation laïque, une certaine dose d'émancipation féminine, l'adoption d'un esprit scientifique, la perméabilité aux innovations techniques du monde moderne, un haut degré de moralité professionnelle, familiale et civique, une religion dépouillée des superstitions et ouverte aux idées de progrès ». L'accès des femmes à l'enseignement, la sécularisation du droit matrimonial (avec la possibilité offerte en 1916 aux épouses de demander le divorce) et du droit familial, la mise sous tutelle des institutions religieuses par l'Etat constituèrent autant de manifestations concrètes de cette volonté de rénovation-restauration d'inspiration « touranienne » propre aux Jeunes-Turcs. Ces réformes linguistiques et sociales et les orientations idéologiques qu'elles trahissaient ne furent guère du goût des populations musulmanes de l'Empire (Albanais, Kurdes et Arabes, notamment) attachées à un islam conservateur. D'autant que les populations en question, qui ne s'étaient jamais identifiées à l'ethnie turque, s'éveillaient progressivement à une conscience nationale."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Hommage au Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Honneur aux héros patriotiques turcs

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

samedi 5 avril 2014

La France pompidolienne et la Turquie




"M. Erim se félicite des "relations excellentes" entre Paris et Ankara", Le Monde, 21 janvier 1972 :

"M. Nihat Erim [Premier ministre], qui doit quitter Paris ce samedi après-midi 22 janvier, après une visite officielle de trois jours en France, a eu vendredi un dernier entretien politique de trois quarts d'heure avec M. Michel Debré, ministre d'Etat chargé de la défense nationale.

Aucune déclaration officielle n'a été publiée à l'issue de cette conversation qui a porté sur la politique Méditerranéenne et les problèmes de la défense de l'Europe. On sait cependant de bonne source que des vedettes lance-missiles mer-mer Exocet intéressent plus particulièrement la Turquie, et que la question a été étudiée par les experts de la marine turque qui accompagnent M. Erim.

La soirée de vendredi du chef du gouvernement turc a été consacrée à deux réceptions : la première à l'Hôtel de Ville de Paris, où les élus de l'opposition avaient refusé de paraître pour protester contre la répression en Turquie, et la seconde à l'ambassade de son pays. Le premier ministre français, M. Jacques Chaban-Delmas, plusieurs membres du gouvernement et la plupart des ambassadeurs accrédités en France, ainsi que de nombreuses personnalités du monde politique, économique et littéraire, étaient présents à cette réception.

A cette occasion, M. Erim s'est à nouveau félicité devant M. Chaban-Delmas de l'"excellence" des rapports entre les deux pays."  


"Une convention de sécurité sociale qui intéresse vingt mille travailleurs turcs en France a été signée", Le Monde, 22 janvier 1972 :

"L'Europe, le Proche-Orient, la Méditerranée et les problèmes bilatéraux ont été les principaux thèmes abordés par M. Nihat Erim, président du conseil turc, au cours des entretiens qu'il a eus le jeudi 20 janvier avec MM. Pompidou, Chaban-Delmas et Maurice Schumann.

De part et d'autre on s'est montré assez laconique sur le contenu des discussions politiques. On constate avec satisfaction du côté français que les positions de Paris et d'Ankara sont "généralement convergentes".

La séance plénière qui s'est déroulée l'après-midi au Quai d'Orsay a été dominée par les questions bilatérales et le problème des rapports entre Ankara et le Marché commun. La Turquie se trouve, en effet, dans une situation délicate par rapport à la C.E.E. Membre associé depuis 1963, elle doit devenir membre à part entière par étapes successives étalées sur une vingtaine d'années. Or, l'année 1972, qui est celle de l'élargissement de la Communauté, coïncide pour la Turquie avec le passage de la phase préparatoire à la phase transitoire. Cette situation ne manquera pas de lui poser des problèmes d'adaptation, en raison des rapports qu'elle avait avec les nouveaux adhérents et avec les anciens. Ces problèmes risquent d'être d'autant plus aigus que l'économie turque a subi quelques secousses depuis un an et qu'une grave inflation est enregistrée dans le pays. (...)

Prenant en considération le "droit d'aînesse" de la Turquie (associée depuis neuf ans à la C.E.E.) les interlocuteurs français de M. Erim se sont déclarés prêts à l'aider à "adapter la situation de son pays aux conditions créées par l'élargissement".

Le président du conseil turc a également insisté sur la nécessité d'accroître la participation de la France au développement de la Turquie. Il a été question en particulier des projets de réalisation d'un métro à Ankara et à Istanbul pour lesquels on en est encore au stade de la préparation des contrats d'études. La participation de la France (en association avec l'Allemagne) à l'extension à l'ensemble du territoire turc du réseau de télévision en noir et blanc a également été discutée mais aucune décision n'a encore été prise.

Les deux parties ont signé une convention générale de sécurité sociale, qualifiée de "novatrice et libérale". Elle intéresse quelque vingt mille travailleurs turcs en France, qui pourront désormais exporter en Turquie le montant de leurs allocations familiales et des pensions pour invalidité de travail. En outre, des mesures vont être prises pour qu'ils reçoivent simultanément les cartes de séjour et de travail

Dans le domaine culturel, la France, répondant à la demande formulée par M. Erim, va accroître le nombre des professeurs français en Turquie et les échanges des jeunes et des universitaires vont être intensifiés dans les deux sens. A ce propos, M. Schumann a souligné le renouveau d'intérêt des jeunes Français pour la turcologie. La possibilité d'organiser des stages de longue durée de fonctionnaires turcs en France a été retenue."


"Le communiqué fait état d'une "large concordance" des politiques des deux pays", Le Monde, 25 janvier 1972 :

"Le communiqué déclare que les entretiens du chef du gouvernement turc avec M. Georges Pompidou, MM. Jacques Chaban-Delmas, Maurice Schumann, ministre des affaires étrangères, et Michel Debré, ministre de la défense, "se sont déroulés dans l'atmosphère de cordialité et d'entente qui caractérise les rapports entre les deux pays alliés et amis".

En ce qui concerne les affaires internationales, les entretiens ont porté "en particulier sur la situation en Europe sous l'angle de l'élargissement des Communautés européennes ainsi que dans la perspective de la préparation de la conférence sur la sécurité et la coopération, sur la situation en Méditerranée et au Proche-Orient et sur les suites de la guerre qui vient d'ensanglanter l'Asie méridionale".

"Ces entretiens, ajoute le communiqué, ont tout naturellement confirmé une large concordance des politiques des deux pays qui sont unis par une alliance et qui tendent l'un et l'autre à s'employer à améliorer les relations et à développer la coopération entre tous les pays du continent européen, à maintenir la paix et la sécurité en Méditerranée comme à resserrer les liens de solidarité entre Etats riverains."

La délégation turque a, d'autre part, "exprimé le désir de voir la question de Chypre se résoudre dans le plus bref délai à la satisfaction de toutes les parties intéressées". Du côté français, "le vœu a été formulé que les pourparlers intercommunautaires reprennent prochainement et aboutissent le plus tôt possible".

Sur le plan bilatéral, les deux parties ont décidé de développer la participation française "à la réalisation d'importants projets industriels en Turquie", et la France se déclare "disposée à participer à la réalisation du projet d'installation du réseau de télévision en Turquie".

Le communiqué "exprime l'espoir que l'industrie française soit largement associée à la réalisation du projet de construction des métros d'Ankara et d'Istanbul" en cours d'étude pour ce qui est des rapports économiques, les deux parties, précise le communiqué, "ont relevé l'importance que présenterait une rencontre entre le ministre turc de l'industrie et de la technologie et son collègue français chargé de la recherche scientifique". Le communiqué déclare enfin qu'il a été décidé "de stimuler le tourisme français en Turquie" et "d'accroître les échanges universitaires, culturels et techniques entre les deux pays"."


"Après le rappel en consultation de l'ambassadeur de Turquie : Les milieux autorisés français soulignent que la cérémonie de Marseille à la mémoire des Arméniens avait un caractère "privé"", Le Monde, 15 février 1973 :

"Le rappel en consultation à Ankara de l'ambassadeur de Turquie en France, M. Hassan Isik, à la suite de l'inauguration, dimanche, à Marseille, d'un monument à la mémoire, à la fois, de "1 500 000 Arméniens victimes du génocide ordonné par les dirigeants turcs de 1915" et des "combattants et résistants arméniens morts pour la France et la liberté" (le Monde du 14 février), a donné lieu à un commentaire dans les milieux autorisés français.

On souligne que ce monument a été élevé par un comité arménien dans la cour d'une église arménienne, donc dans une propriété privée. En outre, la présence à l'inauguration de personnalités politiques n'engage en rien le gouvernement français : M. Gaston Defferre, maire de Marseille, a agi de sa propre autorité, et M. Comiti, secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, avait été invité à présider la cérémonie par des citoyens français d'origine arménienne en tant que personnalité locale. On précise qu'il s'agissait d'une manifestation privée et que M. Comiti n'y représentait pas le gouvernement français, qui a le souci de maintenir intactes les relations amicales séculaires entre la France et la Turquie.

Précisons, d'autre part, que le monument aurait dû être inauguré le 30 avril 1972, mais que la cérémonie avait été ajournée, le préfet ayant demandé que des modifications soient apportées au libellé de l'inscription. Les élus communistes qui avaient dénoncé cette démarche demandent maintenant que le gouvernement français reconnaisse officiellement qu'il y a eu "génocide"."


Paul-Jean Franceschini, "Une bien longue brouille", Le Monde, 20 avril 1973 :

"L'ambassade de Turquie a organisé mercredi, à Paris, un "déjeuner d'information" consacré à la "petite crise" qui s'est ouverte entre Paris et Ankara, le 12 février dernier, lorsque l'ambassadeur, M. Hasan Isik, fut " rappelé pour consultations " par son gouvernement, à la suite de l'inauguration, à Marseille, en présence de MM. Comiti et Defferre, d'un monument à la mémoire des Arméniens massacrés il y a cinquante-huit ans dans l'Empire ottoman.

Pour apaiser l'émotion créée en Turquie par cette affaire, Paris avait assuré Ankara que des "termes blessants" ne figuraient pas sur ce monument de "caractère privé".
(...)

Pour faire plaider leur cause sur le fond, les diplomates turcs ont préféré recourir à des amis français. Pour M. Savard, ancien professeur de faculté en Turquie, les massacres de 1915 relèvent des "bavures" qu'implique toute guerre, et il ne faut pas "éternellement pleurer sur le lait répandu. Le mot génocide que l'on emploie est inutile, mieux vaudrait parler de victimes des événements". M. Pierre Lyautey, plus nuancé, demande : "Si demain on inaugurait en Allemagne un monument à la mémoire des populations du Palatinat, exterminées par les soldats de Louis XIV, cela nous serait-il agréable ?""


Voir également : Charles de Gaulle

La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

La France giscardienne et la Turquie

La normalisation des relations franco-turques (1986)

Le gouvernement Balladur et la Turquie

L'amitié franco-turque