samedi 22 février 2014

L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman

Iaroslav Lebedynsky, Ukraine. Une histoire en questions, Paris, L'Harmattan, 2008, p. 122-125 :

"L'hetman Mazepa fut, sur la Rive Gauche [du Dniepr], un dirigeant autoritaire et moyennement populaire. La Sitch des Zaporogues lui fut longtemps hostile, et on a vu qu'il lui fallut affronter le mouvement anti-moscovite de Petro Ivanenko. Mais il sut se poser en véritable souverain local. Ses proclamations, qui avaient force de loi, montrent qu'il intervenait dans tous les domaines de la vie de son territoire. I! fut aussi un mécène fastueux de l'Eglise et des arts.

Mazepa conserva une stricte loyauté au tsar jusqu'aux premières années de la Grande guerre du Nord. La guerre fit peser sur I'Hetmanat de la Rive Gauche des charges militaires et économiques sans cesse croissantes. Des rumeurs coururent sur l'intention qu'aurait le tsar d'échanger l'Ukraine contre une portion de côte baltique, ou de la rendre à la Pologne, En face, le roi pro-suédois de Pologne Stanislas Leszczyński, puis Charles XII de Suède lui-même, firent à Mazepa des offres d'alliance. En 1708, deux hauts responsables cosaques dénoncèrent à Moscou les contacts de Mazepa avec l'ennemi ; le tsar ne les crut pas, et ils furent décapités sur l'ordre de l'hetman. Celui-ci cherchait manifestement à préserver l'Ukraine et à retarder le plus possible son choix. Mais après l'échec de ses plans d'attaque de Moscou en septembre 1708, l'armée suédoise se dirigea vers l'Ukraine où elle comptait trouver les approvisionnements nécessaires. Le 8 novembre 1708, Mazepa rallia finalement le camp suédois.

La seule explication que donnent habituellement les historiens russes de cette « trahison » de l'hetman est l'ambition personnelle. Mais Mazepa était septuagénaire, riche, et couvert d'honneurs et de titres. Il semble bien que non seulement lui, mais aussi une part non négligeable de l'élite dirigeante cosaque, aient fait un choix politique. D'un côté, la superpuissance suédoise et son allié polonais garantissaient formellement les libertés de l'Ukraine cosaque sur les deux rives du Dniepr, sous la protection du roi de Suède. De l'autre, le tsar qui pressurait l'Ukraine depuis des années ne faisait pas grand cas des privilèges cosaques, et il est possible que la sauvage répression, en 1708, de la dernière révolte indépendantiste des Cosaques du Don sous l'ataman Boulavine ait fait la plus pénible impression en Ukraine. Dans la proclamation où il justifie son changement d'allégeance, Mazepa invoque le non-respect par les Moscovites des droits garantis à l'Ukraine. L'ambition personnelle a certes dû jouer un rôle, mais elle était au service d'une réflexion et d'un projet politiques. (...)

Mazepa avait trop gardé le secret sur ses intentions pour pouvoir préparer la population ukrainienne, et surtout les Cosaques, à son coup de théâtre. Il ne put amener au camp suédois que 5000 hommes. Une grande partie des Cosaques ne suivit pas l'hetman, parce qu'elle ne comprit pas son choix ou, plus souvent, parce que la réaction moscovite ne lui en laissa pas le temps.

Cette réaction fut en effet foudroyante. Le 13 novembre, la ville de Batouryn, résidence de l'hetman, fut prise par les troupes moscovites et toute sa population massacrée à titre d'exemple. Le 17 novembre, une assemblée cosaque convoquée sur l'ordre du tsar dut, sous la contrainte, déposer Mazepa et élire à sa place le colonel du Régiment de Starodoub, Ivan Skoropadsky. Le 23 novembre, le clergé ukrainien dut lancer l'anathème contre son ancien bienfaiteur. Et un tribunal d'exception fut créé à Lebedyn pour condamner les partisans réels ou supposés de Mazepa.

En mars 1709, les Cosaques zaporogues de la Sitch se rallièrent de façon inattendue à Mazepa et aux Suédois. Ils n'aimaient pas Mazepa, mais détestaient beaucoup plus les empiètements moscovites sur leurs libertés (cf. 71). Là encore, la réaction fut rapide et, en mai-juin 1709, une armée moscovite détruisit la Sitch. Le 28 juin 1709, les armées suédoise et moscovite, et leurs alliés cosaques respectifs, s'affrontèrent à Poltava (chez les Moscovites servaient non seulement le nouvel hetman Skoropadsky, mais aussi Semen Paliï, le « résistant » cosaque de la Rive Droite chassé par Mazepa en 1704 ; cf. 72). Les Moscovites remportèrent une victoire totale. Le roi Charles XII et ses alliés durent fuir et demander asile en territoire ottoman, où Mazepa mourut (à Bender) le 28 août 1709. (...)

A l'issue de la bataille de Poltava, les Cosaques Enregistrés de Mazepa et les Cosaques de la Sitch détruite se placèrent sous la protection du sultan ottoman et du khan de Crimée. Après la mort de Mazepa, ces Cosaques choisirent le 5 mai 1710 comme hetman son plus proche collaborateur, Philippe Orlyk. A cette occasion, ils adoptèrent solennellement un texte intitulé Pactes et constitutions des lois et libertés de l'Armée zaporogue (l'« Armée zaporogue » est ici l'ensemble des forces cosaques ukrainiennes et non la seule armée de la Sitch ; cf 61).

A la fois texte normatif et programme de reconquête, les Pactes se composent de seize articles dont le contenu vaut d'être cité comme témoignage de la pensée politique des Cosaques ukrainiens au début du XVIIIe siècle :

1 : Monopole religieux du christianisme orthodoxe.
2 : Frontières de l'Ukraine cosaque définies par des traités avec la Pologne et la Moscovie, et garanties par la Suède.
3 : Maintien de l'alliance avec les Tatars de Crimée.

4 : Restitution aux Zaporogues de leurs territoires.
5 : Placement sous contrôle de la Sitch de la ville-hospice de Trakhtemyriv.
6 : Limitation des pouvoirs de l'hetman au profit d'un groupe de dignitaires investi d'une fonction de conseil et de contrôle ; tenue régulière des assemblées générales des Cosaques.
7 : Droit des dignitaires et officiers à être jugés par le tribunal de l'Armée cosaque et non punis directement par l'hetman.
8 : Utilisation exclusive par l'hetman, pour les affaires publiques, des responsables cosaques compétents (et non de ses serviteurs personnels).
9 : Contrôle des budgets de l'Hetmanat et des Régiments, distincts des revenus personnels de l'hetman et des colonels.
10 : Protection par l'hetman des simples cosaques et de la population civile, réaffirmation du principe électif, interdiction de l'achat des charges.
11 : Protection par l'hetman des veuves et orphelins cosaques.
12 : Révision générale des titres de propriété et éventuelle redistribution des terres après la libération de l'Ukraine.
13 : Garantie de l'autonomie des villes.
14 : Limitation des droits de réquisition et cantonnement exercés par les Cosaques.
15 : Limitation par l'assemblée générale du recrutement des forces para-cosaques (« Serdiouks » et « gendarmes »), entretenues sur le budget de l'Armée et non plus aux frais de la population.
16 : Limitation de la taxation du petit commerce privé.

Le préambule évoque notamment le mythe de l'origine khazare des Cosaques d'Ukraine (cf. 58). S'il ne s'agit pas exactement d'une « constitution » au sens moderne du terme, on voit que son champ déborde largement les intérêts et les préoccupations des seuls Cosaques.

Orlyk mena en 1711 un raid sur la Rive Droite, puis espéra tirer parti de la guerre déclarée peu après à la Moscovie par le sultan Ahmet III poussé par Charles XII. Défait sur le Prout, Pierre Ier dut s'engager entre autres concessions à ne plus intervenir dans les affaires cosaques. En réalité, si les Moscovites évacuèrent la Rive Droite dont la Pologne reprit possession, ils conservèrent la Rive Gauche avec Skoropadsky comme hetman.

Philippe Orlyk jusqu'à sa mort en 1742, puis son fils Grégoire (1702-1759) continuèrent inlassablement, mais sans beaucoup de résultats, leur propagande en faveur d'une intervention ottomane ou européenne pour libérer l'Ukraine.
Grégoire Orlyk servit le roi de France Louis XV et fut notamment associé à la rocambolesque tentative de restauration de Stanislas Leszczynski sur le trône de Pologne en 1733-34 (Stanislas, chassé par Auguste II de Saxe appuyé par Pierre Ier, était devenu le beau-père de Louis XV)."

mercredi 19 février 2014

Le gouvernement Balladur et la Turquie




"Défense : En visite à Ankara M. Léotard veut vendre 20 hélicoptères Cougar à la Turquie", Le Monde, 1er octobre 1993 :

"Le ministre de la défense, François Léotard, se rend, jeudi 30 septembre et vendredi 1er octobre, en Turquie pour tenter de relancer une coopération en matière d'armement qui marque le pas. A cette occasion, M. Léotard sera reçu par le chef de l'Etat, le ministre de la défense et le chef d'état-major des armées turques. Il s'agit notamment de débloquer les entretiens sur un marché d'hélicoptères (la vente d'une vingtaine de Cougar, la version modernisée et allongée du Super-Puma) pour quelque 1 milliard de francs. Inquiets de ce qui se passe à leurs frontières, depuis l'éclatement de l'ex-URSS et de l'ex-Yougoslavie, les Turcs ont lancé un vaste plan décennal d'équipement militaire qui dépasse l'équivalent de 50 milliards de francs. (...) Le Cougar a les faveurs de l'armée turque, qui l'a placé en tête de ses préférences. Par rapport au Black Hawk, le Cougar transporte dix hommes de plus. Ses performances sont jugées meilleures par temps chaud et en altitude par l'armée turque."

"Au conseil des ministres : Dissolution de deux associations kurdes", Le Monde, 1er décembre 1993 :

"Le conseil des ministres s'est tenu, sous la présidence de François Mitterrand, mardi 30 novembre, en raison du sommet franco-allemand de Bonn.

Il a prononcé, sur proposition de Charles Pasqua, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, la dissolution de deux associations : le "Comité du Kurdistan" et la "Fédération des associations culturelles des travailleurs patriotes du Kurdistan en France Yekkom Kurdistan".

Selon Nicolas Sarkozy, ministre du budget et porte-parole du gouvernement, qui rendait compte des travaux du conseil, ces organisations, "impliquées dans un certain nombre d'actes délictueux", sont "des émanations du PKK", le parti autonomiste kurde, en révolte ouverte contre les autorités turques."

Alain Juppé, allocution à son arrivée à l'aéroport d'Ankara, 16 mars 1994 :

"Mesdames et Messieurs, permettez-moi de vous dire combien je suis heureux de me retrouver en Turquie, je dis bien me retrouver, car, comme l'a rappelé mon ami M. Çetin, je connais bien votre pays, j'ai eu l'occasion d'y venir à de nombreuses reprises comme voyageur. Aujourd'hui, c'est en tant que Ministre, à l'invitation de mon collègue, M. Çetin.

Cette visite est pour moi l'occasion de dire qu'aux yeux de la France, la Turquie est une puissance européenne qui doit s'affirmer chaque jour davantage comme telle. D'abord, sur le plan économique, grâce à I'Union douanière qui se réalisera, je l'espère, en 1995, avec I'Europe des Douze, mais aussi dans le domaine de la sécurité où la Turquie doit garder, au sein de l'Union de l'Europe occidentale, un statut privilégié, et d'une façon plus générale, pour tout ce qui concerne le dialogue politique et la Turquie participera, bien entendu, à la Conférence de Paris sur la stabilité qui se réunira le 26 et le 27 mai prochain."

"La Bosnie et l'Irak au menu des conversations d'Alain Juppé en Turquie", Le Monde, 18 mars 1994 : 
 
"Le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, est arrivé mercredi 16 mars, en Turquie pour des entretiens consacrés notamment, à la Bosnie et à la protection des Kurdes dans le nord de l'Irak. Il a été reçu par son homologue turc, Hikmet Cetin. Il devait rencontrer jeudi le premier ministre, Tansu Ciller et le chef de l'Etat, Souleiman Demirel. Il s'agit de la première visite d'un chef de la diplomatie française en Turquie depuis 1987. (Reuter)"

Claire Tréan, "De Gaulle, Mitterrand, Juppé et Chirac ont plaidé pour l'intégration de la Turquie", Le Monde, 7 octobre 2004 :

"M. Juppé lorsqu'il était ministre des affaires étrangères du gouvernement Balladur, fut l'artisan du traité d'union douanière signé début 1995 entre l'Europe et la Turquie, qu'il imposa contre la Grèce, contre une partie des députés européens et des socialistes français. La cause était difficile. La Turquie n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Elle mobilisait contre elle les militants des droits de l'homme ; son nationalisme se heurtait encore au nationalisme d'Athènes.

Mais M. Juppé croyait en la dynamique qui pouvait naître en Turquie d'un rapprochement avec l'Europe, il faisait valoir l'intérêt stratégique majeur qu'il aurait pour la communauté européenne."

Voir également : La normalisation des relations franco-turques (1986)

La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

Charles de Gaulle
 
Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)

La France giscardienne et la Turquie

L'amitié franco-turque

Le discours éblouissant du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé en Turquie, dans la grande tradition de la turcophilie gaulliste

Le gaulliste Edouard Balladur est d'origine persane et catholique-ottomane, et non pas arménienne (n'en déplaise aux communautaristes arméniens démentiels et mythomaniaques)

mardi 11 février 2014

La réussite de la modernisation turque

Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Le Seuil, 1994, p. 171-173 :

"Il y a quelque chose d'absurde à poser la question de l'assimilabilité des Turcs d'Allemagne à la culture occidentale, parce que leur pays d'origine apparaît actuellement comme le seul grand pays musulman méditerranéen qui ait réussi à s'arracher à sa culture traditionnelle pour entrer, au terme de soixante-dix ans d'efforts, dans la modernité européenne. Entre 1924 et 1938, la révolution kémaliste choisit l'Occident contre l'Orient : Mustafa Kemal abolit le khalifat, supprime les tribunaux religieux, interdit certains vêtements traditionnels, adopte le code civil suisse, accorde aux femmes des droits politiques égaux à ceux des hommes, impose la transcription en caractères latins de la langue turque et la turquification des offices religieux. Il apparaît aujourd'hui clairement qu'un tel programme n'aurait pu être appliqué s'il n'y avait eu au départ une spécificité anthropologique de la Turquie. L'existence de systèmes de parenté bilatéraux sur une bonne partie du territoire donne à la réforme une base : dans ces régions, un statut plus élevé des femmes apparaît comme une chose naturelle et acceptable.

A la mort de Kemal, en 1938, rien n'est joué. Le taux d'alphabétisation de la République laïque est seulement de 19 %. La modernisation mentale des populations n'est pas faite. En 1965, la proportion d'individus âgés de plus de six ans qui savent lire et écrire n'est encore que de 49 %, en 1985 de 77 %. L'indice de fécondité, excellent indicateur de traditionalisme, résiste. En 1966-1967, le nombre moyen d'enfants par femme est de 5,3. En 1985, il est encore de 5,1. Un tel niveau de fécondité, s'il s'était maintenu, aurait impliqué un échec de la révolution kémaliste. Il aurait révélé une stabilité du statut de la femme et une permanence des valeurs religieuses, favorables dans la tradition musulmane comme dans les traditions chrétienne ou juive à la procréation. Mais, dans les quelques années qui suivent, la fécondité s'effondre, conséquence normale du processus d'alphabétisation. En 1992, on ne compte plus en moyenne que 3,6 enfants par femme. Ce chiffre global masque des différences régionales importantes : sur les bords de la mer Noire, zone de forte patrilinéarité, l'indice dépasse encore 4 ; dans les provinces de l'Est, très patrilinéaires, passablement arriérées et pour certaines à forte implantation kurde, il atteint toujours 5,5. Sur les bords de l'Egée et de la Méditerranée le nombre d'enfants par femme est déjà inférieur à 3 et l'on peut parler d'une transition démographique achevée.

Cette modernisation mentale s'est accompagnée de fortes perturbations psychologiques et politiques. La vague de violence des années soixante-dix est typique d'un pays en cours de transformation dans lequel le sentiment d'insécurité s'accroît. Mais, au contraire de ce que l'on peut observer dans plusieurs pays musulmans classiques, le bouleversement culturel n'a pas pour l'instant mené en Turquie à une hégémonie idéologique du fondamentalisme religieux. Jusqu'au coup d'Etat de 1980, c'est une extrême droite de type nationaliste, forte dans le Centre et l'Est anatolien, qui perturbe le fonctionnement des institutions démocratiques. Or la prédominance du nationalisme est bien caractéristique d'une société où l'emprise religieuse n'est pas trop forte. L'islam n'est pas absent de la vie politique turque puisque aux élections générales de 1991 le Parti de la prospérité, islamiste, a obtenu 16,9 % des suffrages exprimés. Le score électoral des fondamentalistes tombe cependant au-dessous de 13 % des suffrages exprimés sur l'ensemble de la façade méditerranéenne et égéenne, lieu de prédominance des systèmes familiaux bilatéraux et zone particulièrement développée en termes d'alphabétisation. Des incidents comme les émeutes de Sivas en juillet 1993 montrent que l'islamisme peut aussi se manifester sous son aspect violent. Mais la localisation des affrontements dans le centre et l'est de l'Anatolie, où l'intégrisme retrouve les zones d'implantation de l'extrême droite nationaliste, montre le caractère périphérique de la perturbation. En Algérie, l'islamisme est caractéristique des régions les plus centrales et les plus développées. Dans les zones de Turquie intermédiaires aux régions de tradition nucléaire et communautaire, bilatérale et patrilinéaire, le système politique doit maîtriser une culture locale moins progressiste, tandis que la proximité de la revendication autonomiste kurde dramatise les conflits. Laissé à ses seules forces, l'islam turc ne serait pas une menace pour l'équilibre général de la République. Le rétablissement d'un système libéral et parlementaire par la Constitution de 1982 a permis l'émergence d'une vie politique pluraliste, même si subsistent des habitudes de violence.

L'échec de la modernisation yougoslave contraste avec la réussite de la modernisation turque. Entre 1990 et 1994, la fédération yougoslave se déchire, selon des lignes à la fois religieuses et tribales. Des nations ethniques réémergent, dont la structure étouffante évoque, autant que l'idéologie communiste, l'anti-individualisme du système anthropologique communautaire et patrilinéaire. L'individu se dissout dans un groupe national dont la cohésion rappelle la zadruga des Slaves du Sud. La famille communautaire, majoritaire en Yougoslavie, dominante chez les Serbes, chez les Bosniaques musulmans et chez une bonne moitié des Croates, apparaît au fond beaucoup moins européenne que le modèle nucléaire des Turcs des bords de la Méditerranée et de l'Egée. Elle n'inclut pas le minimum d'individualisme nécessaire au processus de modernisation."

Voir également : Quelques données factuelles sur la Turquie

La répartition géographique des votes pour la gauche kémaliste (CHP, puis SHP et DSP) et la droite nationaliste (CKMP, puis MHP)