mercredi 24 décembre 2014

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur




François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"Quant au personnage, il offre une riche matière à réflexion. Autoritaire, il cherche à instaurer un pouvoir quasi absolu, veut tout contrôler, établit le règne de la censure, surveille ses sujets par un réseau élaboré d'informateurs et d'espions. Il offre ainsi un exemple intéressant de pouvoir autoritaire, qui, tout en plongeant ses racines dans la tradition politique ottomane, n'est pas sans rappeler ou sans annoncer, par certains aspects, d'autres régimes politiques du XXe siècle et peut-être du XXIe siècle. Il s'efforce pourtant de moderniser l'Empire, de développer l'économie, de construire des chemins de fer, d'ouvrir des écoles, de rénover l'armée. Cette politique de modernisation, il entend la mener hors de la tutelle des grandes puissances. Toutefois, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'opposer à leur ingérence grandissante dans les affaires intérieures de l'Empire, ni empêcher la vague des nationalismes de la fin du XIXe siècle de toucher de plein fouet les territoires ottomans." (p. 14-15)

"La volonté réformatrice du sultan va se heurter à bien des difficultés et à bien des résistances. Au premier chef, l'état des finances constitue le principal obstacle à la mise en oeuvre d'un programme extensif de réformes. Mais il y a aussi le manque d'hommes capables, ce dont le sultan se plaint auprès de l'ambassadeur anglais, Henry Layard : aux yeux des Ottomans, lui dit-il, servir l'Etat, ce n'est pas faire acte de de dévouement, c'est un moyen de s'enrichir, de vivre dans le luxe (d'où la corruption qui sévit à tous les échelons de l'administration). Abdülhamid se plaint aussi du conservatisme ambiant, notamment celui des oulémas. Les oulémas ottomans, note-t-il, sont « conservateurs à outrance », ils suspectent a priori tout ce qui vient d'Europe. Il lui arrive de traiter de « sot » le cheikh ül-islam qui s'oppose à l'adoption d'un nouveau couvre-chef dans l'armée. Il a songé à des réformes radicales, comme l'utilisation du calendrier grégorien, et même l'adoption d'un alphabet latin pour faciliter l'apprentissage de la langue ottomane." (p. 240-241)

"Méfiant à l'égard de la hiérarchie religieuse, soupçonneux vis-à-vis du cheikh ül-islam et de ses fatwa, Abdülhamid se plaint fréquemment du conservatisme des oulémas ottomans, qui s'opposent systématiquement à ce qui vient de l'Europe. Mais il ne fait rien pour qu'ils s'ouvrent davantage au monde extérieur. Il multiplie les écoles modernes, mais abandonne les médressés à leur état de décrépitude. Paradoxalement, ce sont les Jeunes Turcs, qui, dès 1909, ayant besoin d'oulémas à l'esprit ouvert pour légitimer le nouveau pouvoir, entreprendront la réforme et la modernisation des médressés. De même, parmi les confréries, Abdülhamid soutient les plus orthodoxes et les plus conformistes. En fait, il ne se soucie guère de l'aggiornamento de l'islam. Il mise sur la foi du hamal, le portefaix kurde, et sur celle du mehmetçik, le « poilu » turc. C'est de cette foi-là qu'il a besoin pour assurer la cohésion de son armée et la résistance aux empiètements des puissances chrétiennes.

La conséquence en est que, sous le califat d'Abdülhamid, l'islam ottoman semble se figer. Les efforts pour réformer l'islam et l'adapter au monde moderne ne trouvent guère droit de cité dans l'Empire. La réflexion théologique vivante, la pensée d'un islam rénové se réfugient dans l'Egypte occupée par les Anglais, avec des personnalités rayonnantes comme Muhammad Abduh et Rachid Ridha ; on la rencontre aussi parmi les musulmans de l'Inde, notamment à Aligharh, ainsi que chez les musulmans de Russie, en particulier chez les Tatars, soucieux de moderniser l'islam pour mieux résister aux tentatives d'assimilation et de conversion des Russes. Serait-ce l'aiguillon de la situation coloniale, véritable défi pour la pensée et la théologie islamiques, qui fait défaut aux oulémas ottomans ? Ou bien est-ce la censure d'Abdulhamid qui étouffe les velléités réformatrices ? En tout cas, paradoxalement, la politique du califat ne débouche nullement sur un renouveau religieux dans l'Empire." (p. 201-202)

"Les Tanzimat ont légué l'idée d'instruction publique, l'idée (nouvelle à cette époque) que l'enseignement est une affaire d'Etat. La création d'écoles publiques a été un élément important de la politique de modernisation institutionnelle de l'époque des réformes. Les réformateurs ont conçu un enseignement civil, à la charge de l'Etat, mais déjà sécularisé ; il n'était pas question pour eux de faire des écoles déjà existantes (les écoles religieuses, mekteb et médressés) les foyers d'un enseignement moderne, ce qui fait que, dès l'époque des Tanzimat, coexistent en parallèle deux réseaux scolaires, l'un « traditionnel », à base religieuse, et l'autre « moderne », à caractère déjà plus séculier. L'idée que l'enseignement public doit être étendu aux filles date également de la même époque. Par ailleurs, les Tanzimat ont mis au point un cadre institutionnel, la loi de 1869, inspirée du modèle français, qui prévoit un système complet d'instruction publique de l'école primaire (ibtidaî) à l'université (dar el-fünûn), en passant par l'école moyenne (rüşdiye), l'école préparatoire ou collège (idadî) et finalement le lycée (sultanî), et qui énonce le principe d'un enseignement primaire obligatoire pour tous les Ottomans. (...)

L'effort scolaire entrepris par Abdülhamid dès l'époque de la « reconstruction » est important. Les statistiques montrent que le nombre d'écoles moyennes, qui était de 277 en 1879, est déjà passé à 435 en 1888. Mais c'est surtout la progression du nombre des collèges (idadî) qui est impressionnante : en 1876, dans toute l'étendue de l'Empire, il n'y en avait que 6 ; en 1893, on en compte déjà 55, et le chiffre atteindra 98 en 1908. Le véritable « décollage » se situe entre 1884 et le milieu des années 1890 ; ensuite, la progression stagne, probablement à cause de la crise de 1894-1896, puis reprend, mais moins vite. En même temps, le nombre des écoles de filles progresse également d'une manière significative. À cela s'ajoute la création de nouvelles grandes écoles, comme l'école de droit (Hukuk Mektebi), l'école des beaux arts (Sanayi-i Nefise Mektebi), l'école de commerce (Ticaret Mektebi) et la modernisation de l'école d'administration." (p. 250-252)

"En ce qui concerne le premier point, le pouvoir s'attaque au çarşaf, sorte de pèlerine que les femmes d'Istanbul ont commencé à préférer au manteau (ferace) et au voile (yaşmak). D'origine proche-orientale, le çarşaf se répand vers le milieu du siècle et fait fureur dans la capitale dans les années 1880. Pourquoi Abdülhamid déclare-t-il la guerre à ce vêtement qui, à première vue, étant donné son ampleur, semble mieux répondre à la décence islamique ? Pour des raisons de sécurité d'abord. Précisément à cause de son ampleur, il est possible de s'envelopper dans un çarşaf et de se dissimuler sous ses plis. Au début du règne d'Abdülhamid, deux individus s'étaient ainsi déguisés et avaient réussi à pénétrer au Palais dans l'intention de délivrer Murad [frère du sultan]. Et l'on citait le cas d'hommes qui se travestissaient en femme avec un simple çarşaf pour s'introduire dans les harems. Ensuite, le çarşaf est dans le collimateur parce que, protégeant mieux, il permet aux femmes de sortir davantage et de fréquenter les lieux publics. Enfin, la façon de le porter, en serrant exagérément à la taille, choque les censeurs. En 1892, un décret est promulgué contre le çarşaf ; dans l'exposé des motifs, il est dit que les femmes se serrent la taille, qu'elles portent des çarşaf noirs semblables aux vêtements de deuil des femmes chrétiennes, et que tout cela ne convient pas à l'islam. Cette loi provoque la colère des tisserands ; le çarşaf, disent-ils, est un châle fabriqué à partir d'étoffes indigènes, des tissus provenant de Bagdad ou d'Alep, tandis que le ferace est fait dans des tissus que l'on importe de l'Europe ! Le pouvoir intervient aussi par le canal du cheikh ül-islam ; mais qu'elles émanent du pouvoir public ou des autorités religieuses, les interdictions répétées montrent assez que le pouvoir hamidien est impuissant contre la mode.

Pour ce qui est de l'alcool, en interdire totalement la consommation (comme certains sultans avaient essayé de le faire jadis) est devenu une impossibilité dans l'Istanbul de la fin du XIXe siècle. La seule chose que puisse faire le sultan (qui lui-même ne dédaigne pas un verre de cognac de temps à autre), c'est d'interdire la vente d'alcool dans les quartiers musulmans. Par ailleurs, un certain nombre d'irade rappellent à intervalles réguliers l'interdiction de consommation d'alcool pour les musulmans. « Cela ne convient pas au siège du califat », disent-ils. Mais la consommation de rakı fait désormais partie des usages établis, notamment parmi les bureaucrates de la Porte, pour lesquels elle constitue un attribut de la modernité au même titre que la redingote, le port du fez ou la lecture du journal." (p. 332)

"Le régime autocratique établi par Abdülhamid est un mélange d'éléments appartenant à la tradition autoritaire et à la culture politique ottomanes, et d'éléments beaucoup plus modernes que l'on va retrouver par la suite. De même que Tocqueville a montré les continuités souvent masquées entre la France de l'Ancien Régime et celle de la Révolution, de même, il existe des continuités plus ou moins cachées entre l'Empire ottoman du XIXe siècle et la République turque. Sur un territoire qui s'est rétréci au fil des crises comme une peau de chagrin, jusqu'à ne plus être constitué que de l'Anatolie en 1919, l'Etat n'a cessé de se renforcer. A un siècle d'intervalle, on retrouve l'autoritarisme, la centralisation, le poids de l'Etat. Sur ce plan, l'oeuvre d'Abdülhamid annonce celle de Mustafa Kemal Atatürk tout autant qu'elle prolonge celle de Mahmud II." (p. 447)


François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Ainsi, le panislamisme de 'Abdül-Hamîd a consisté surtout à mobiliser les musulmans de l'empire autour du thème du califat et à resserrer les liens avec les provinces arabes. Pour le reste, la religion islamique, même si elle a occupé apparemment une place plus grande, n'a pas retrouvé la position qui était la sienne avant les Tanzîmât. Au contraire, les tendances à la sécularisation de l'époque des réformes ont été renforcées, par exemple dans le domaine judiciaire en 1879. Les oulémas ne retrouvèrent pas leur pouvoir traditionnel et continuèrent à être contrôlés de près par le pouvoir civil. Les cheykh ül-islam nommés par 'Abdül-Hamîd furent des personnages de second rang que le sultan pouvait aisément tenir en lisière. A quelques exceptions près, les confréries (tarikat) furent abandonnées à leur état de décrépitude, de même que les medrese, dont la réforme ne sera entreprise que sous les Jeunes-Turcs. Du reste, le sultan se méfiait des étudiants des medrese, les softa, bien souvent turbulents. Autre indice de la place de l'islam à l'époque de 'Abdül-Hamîd, les livres de religion. On en publie davantage, mais proportionnellement moins que les ouvrages traitant de matières laïques. Ils représentaient 38 % des livres imprimés sous Abdül-Medjîd, 22 % sous Abdül-'Aziz, et seulement 14 % sous 'Abdül-Hamîd. Tous ces éléments amènent à nuancer le « retour au religieux » évoqué plus haut. En fait, l'islam était loin d'être restauré dans l'Etat, et il n'était nullement question d'un retour à la théocratie comme le prétendaient les adversaires du sultan." (p. 536)


Voir également : Les Tanzimat

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