vendredi 14 novembre 2014

La déportation des Turcs meskhètes (Ahıska) par Staline

Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d'Union Soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 111-115 :

"Après avoir nettoyé la Crimée de ses Tatars, de ses Allemands, de ses Bulgares, de ses Grecs, Staline revint au Caucase et tout particulièrement à la Géorgie. Un arrêté du 21 juillet 1944 ordonne la déportation de 86 000 Turcs-Meskhètes, Kurdes et Khemchines des régions frontalières de la Géorgie : 40 000 sont envoyés au Kazakhstan, 30 000 en Ouzbékistan et 16 000 en Kirghizie. Ordre est donné au NKVD de procéder à cette mesure en novembre. Staline leur donne le droit d'emporter 1 000 kilos d'affaires personnelles (deux fois plus qu'aux Tatars). La directive signée par lui ordonne de procéder à des déplacements « par kolkhozes entiers ou par groupes distincts d'exploitations ». Staline accorde au NKVD 34 millions de roubles pour mener à bien cette opération.

Les Meskhètes sont des Géorgiens installés depuis des siècles dans leur région montagneuse qui porte leur nom (la Meskhétie), au nord de l'Adjarie, région du Sud-Ouest de la Géorgie qui s'étend jusqu'au port de Batoum et borde la frontière turque. Après le dépeçage de la Géorgie entre Perses et Turcs au XVIe siècle, ces populations furent assimilées par l'Empire ottoman sur le plan religieux et linguistique : les Meskhètes, convertis à l'Islam, s'habituèrent peu à peu à parler turc. Au début du XIXe siècle leur territoire fut en grande partie rattaché à l'Empire tsariste par Nicolas Ier. Le recensement de 1926 en dénombrait 137 921, le recensement de 1937 les ignore et les comptabilise soit parmi les Géorgiens, soit parmi les Turcs.

Les Kurdes, peuple de l'Empire ottoman, ont commencé à s'installer dans tout le Caucase, alors partie constituante de cet Empire, dès le début du XVIIIe siècle. Ils deviennent sujets du Tsar au cours de l'expansion russe dans la région pendant le XIXe siècle. Le recensement de 1937 en dénombre 48 399, inégalement répartis entre la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan. A la fin de la guerre en 1944 leur nombre avoisine les 60 000. A l'exception de quelques milliers de Kurdes urbanisés, cette population en majorité nomade a l'habitude, peu conforme à la rigidité du contrôle policier stalinien, de passer la frontière turque au gré de ses errances, et prête ainsi le flanc aux accusations d'espionnage ou en tout cas à la suspicion.

Les Khemchines ou Khemchiles sont des Arméniens convertis à l'Islam, originaires de l'Arménie turque ; ils vivent dans la république autonome d'Adjarie au bord de la mer Noire, le long de la frontière turque. Au nombre de 7 000 environ, ils ne constituent qu'une mince minorité (un peu moins de 5 %) de cette région autonome de la Géorgie dont la population autochtone, les Adjars, est, elle aussi, de religion musulmane. Un peu plus de 10 000 Khemchines vivent alors de l'autre côté de la frontière en Turquie. Ce facteur a sans doute pesé sur l'expulsion de leurs cousins soviétiques. Les Adjars, musulmans, mais sans cousins de l'autre côté de la frontière, n'ont pas été inquiétés.

Quelques jours après avoir été informé de la décision de déporter les Kurdes, le commissaire du peuple à l'Intérieur de l'URSS est interpellé par un subordonné inquiet, soucieux de montrer sa vigilance : les 812 Kurdes, déportés en juillet 1937 de la frontière arménienne en Kirghizie sont-ils visés par le décret du 21 juillet 1944 et doivent-ils être à nouveau déplacés ? La mise en œuvre de la décision traîne en longueur. Le 20 septembre un ordre du NKVD signé Béria donne les instructions détaillées. Objectif : « Réaliser l'opération en dix jours du 15 au 25 novembre de l'année en cours » soit près de deux mois après la diffusion de l'ordre. Béria divise la région en quatre secteurs opérationnels, chacun confié à un responsable du NKVD, flanqué d'un suppléant. Il mandate le vice-commissaire du NKVD, Tchernychov, pour négocier avec le général d'armée Khroulev, commandant en chef des troupes de l'arrière, la livraison de 900 camions Studebaker, fournis par les Américains au titre du lend-lease et soustraits à l'usage militaire pour transporter les victimes : six régiments et deux détachements spéciaux des troupes intérieures du NKVD sont mobilisés pour ce nettoyage. Béria confie la direction de l'opération à son âme damnée, Bogdan Koboulov, flanqué du chef du NKVD de Géorgie, Rapava et de son adjoint.

Pendant les huit semaines qui séparent l'ordre de son exécution, les troupes du NKVD bouclent minutieusement la frontière turque pour interdire toute possibilité de fuite. Ces préparatifs achevés, l'opération commence le 15 décembre [novembre] au matin. Le soir Rapava communique à Béria : « A 18 heures 26 591 personnes ont été installées dans les convois ». Le 28 novembre, trois jours après la fin de l'opération, Béria envoie un rapport à Staline, Molotov et Malenkov. Rappelant que l'opération a été précédée d'une période d'intense préparation qui a duré du 20 septembre au 15 novembre, il se flatte d'avoir transféré en 10 jours « 91 095 personnes » et donne, bizarrement, à ses correspondants une explication de la mesure prise, comme s'il lui fallait la justifier à leurs yeux. Tous ces gens-là, que l'on ne peut accuser d'avoir collaboré avec les Allemands dont l'avance a été stoppée plus de 200 kilomètres au nord de leur résidence, sont de potentiels espions turcs.

« Une partie importante de la population de cette région, dit-il, est liée par les liens familiaux avec les habitants des districts frontaliers de la Turquie ; ces gens-là faisaient de la contrebande, manifestaient une tendance à vouloir émigrer et fournissaient des recrues aux services de renseignements turcs comme aux groupes de bandits ».

Début décembre un rapport de l'adjoint de Béria, Tchernychov, fixe le nombre des déportés à 92 307 personnes. La majorité des victimes (53 163) sont installées en Ouzbékistan. Pour combler le vide créé par leur expulsion, Béria annonce le transfert forcé dans les districts frontaliers de 7 000 familles paysannes chassées à cette fin de districts surpeuplés de Géorgie ; 28 598 déportés sont installés au Kazakhstan, 10 546 en Kirghizie.

Trois ans plus tard dans leur rapport à Béria du 7 janvier 1949, Krouglov et Safonov établiront à 94 955 le nombre de Kurdes, Khemchines et Turcs déportés en 1944 ; 894 autres ont été déportés de 1945 à 1948.

Staline et Béria accordaient à l'opération une importance toute particulière. Le 2 décembre Béria demande à Staline de décorer les cadres et officiers du NKVD et du NKGB qui se sont distingués dans cette affaire. Il aura satisfaction : Staline accorde des décorations militaires à 413 gradés de ces deux commissariats, chiffre inhabituellement élevé pour une opération de ce type : 25 sont décorés de l'ordre de la Guerre patriotique du 1er degré, 18 de l'ordre de la Guerre patriotique du deuxième degré, 85 de l'ordre de l'Etoile rouge, 67 de la médaille « Pour courage » et 218 de la médaille « Pour mérite au combat » ! Ces distinctions laissent rêveur (et ont dû semer quelque amertume au sein de l'Etat-major) si l'on songe que, d'après Tchernychov, les 92 307 déportés se répartissaient en 18 923 hommes, 27 399 femmes et 45 985 enfants de moins de 16 ans... contre qui les officiers de la Sécurité, lourdement armés, n'ont pas dû avoir à déployer un courage exceptionnel.

Selon les rapports officiels le voyage s'est déroulé normalement, quasi idéalement, et le nombre des morts, manifestement sous-estimé, s'élèverait à 457. Un document publié en 1968 dans le bulletin Samizdat, La Chronique des événements évalue à 50 600 le nombre des Meskhètes morts dans le seul Kazakhstan, ce qui ferait le double des Meskhètes déportés dans cette république ! Une lettre ouverte de trois Meskhètes adressée en 1982 « au peuple géorgien » dénombre 40 000 morts (soit, disent les auteurs, le tiers des déportés), dont 17 000 enfants. Ce chiffre est lui aussi manifestement exagéré puisque l'ensemble des déportés « turcs » (Meskhètes, Khemchines et Kurdes) atteint à peine 100 000 âmes. Mais les conditions de la déportation semblables à celles qu'ont subies les autres peuples y ont engendré les mêmes effets. Un rescapé turc, Tchakho Tchitadzé se souvient : « On a mis deux mois à nous amener en Asie Centrale dans le froid, sans nourriture chaude. Mon père est mort en chemin »."

Voir également : Une hypothèse plausible : Staline a-t-il envisagé la déportation du peuple azéri sous l'influence de son camarade arménien Anastase Mikoyan ?

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