vendredi 31 octobre 2014

Le gouvernement Mollet (1956-1957) et la Turquie

"Les Arabo-Asiatiques attirent l'attention du Conseil de sécurité sur la situation en Algérie", Le Monde, 18 avril 1956 :

"Seize Etats arabes et asiatiques ont adressé une lettre au président du Conseil de sécurité "attirant l'attention du Conseil sur la situation en Algérie, qui met en danger la paix et la sécurité". La lettre des délégations arabes et asiatiques ne demande pas la réunion du Conseil sur l'Algérie.

La lettre est signée par les représentants de l'Afghanistan, de la Birmanie, de Ceylan, de l'Egypte, de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Iran, de l'Irak, de la Jordanie, du Liban, de la Libye, du Pakistan, des Philippines, de l'Arabie Séoudite, de la Syrie et du Yémen.

Les délégations de l'Ethiopie, du Liberia, de la Thaïlande et de la Turquie, qui appartiennent au groupe arabo-asiatique de l'O.N.U., ne se sont pas jointes à cet appel."


"Treize Etats arabo-asiatiques décident de porter la question algérienne au Conseil de sécurité...", Le Monde, 14 juin 1956 :

"Réuni en séance privée, le groupe arabo-asiatique de l'O.N.U. a décidé de porter la question de l'Algérie devant le Conseil de sécurité, a déclaré à l'issue de la réunion Sir Senarat Gunewardene, représentant de Ceylan et président du groupe pour le mois de juin. En annonçant cette décision. Sir Senarat l'a accompagnée de quelques réserves :

1) Il a précisé qu'a ce jour treize membres du groupe seulement sur les vingt-trois qu'il compte sont prêts à signer la lettre au président du conseil lui demandant de réunir celui-ci ;

2) Cette lettre ne sera pas expédiée immédiatement, mais dans quelques jours, au cas où d'autres voudraient la signer ;

3) Pressé de dire si la lettre partirait de toutes façons, le président du groupe a déclaré que "la décision était aussi sûre que les choses en politique, où il n'y a rien d'irrévocable".

Parmi les nations du groupe qui refusent de s'associer à son initiative, on cite officieusement : la Turquie, les Philippines, l'Ethiopie, l'Inde, Ceylan, la Birmanie, le Libéria, le Népal et le Laos.

Les treize Etats qui sont prêts à s'associer à la démarche du groupe pour la réunion du conseil sont : l'Afghanistan, l'Egypte, l'Indonésie, l'Iran, l'Irak, le Liban, le Pakistan, l'Arabie Séoudite, la Syrie, la Thaïlande, le Yémen, la Jordanie et la Libye.

Le représentant de Ceylan a indiqué que les Etats arabes et asiatiques, unanimes sur le but qui est l'indépendance de l'Algérie, ne l'étaient pas sur la méthode pour l'obtenir, certains (comme l'Inde) envisageant la possibilité d'une action en dehors du Conseil et de l'O.N.U."



Christian Pineau (ministre des Affaires étrangères français), intervention à l'Assemblée nationale, 19 décembre 1956 :

"Depuis le mois d'octobre, l'expérience a montré l'importance du canal [de Suez] pour le ravitaillement en carburant de l'Occident, sa particulière vulnérabilité et, par conséquent, la nécessité de le soustraire à toute emprise politique. La démonstration a été douloureuse, mais claire.

Le fait que le conseil de, l'O. T. A. N. ait pris position sur ce point est significatif et devrait montrer au colonel Nasser que la France et la Grande-Bretagne ne sont pas seules à réclamer un système international les garantissant contre l'arbitraire.

Les intérêts asiatiques sont d'ailleurs exactement les mêmes que ceux de l'Occident, car il ne faut tout de même pas oublier que si des navires allant de l'Est vers l'Ouest passent le canal, il en est d'autres qui, en sens inverse, concourent à approvisionner les pays asiatiques et à en assurer le développement économique.

Ne nous faisons d'ailleurs pas d'illusions. Ce qui s'est passé le 26 juillet dernier, le fait que le colonel Nasser ait violé la convention de 1888 qui prévoit, même en temps de guerre, la libre circulation sur le canal, auront des conséquences durables dans l'esprit des usagers, qui vont chercher des moyens possibles de substitution.

Des projets sont en cours d'étude : la création d'un pipe-line traversant la Turquie, celle d'un pipe-line reliant Eilath à Haïfa sur territoire israélien. La construction de tankers de grandes dimensions, dont l'utilisation par la route du Cap sera moins coûteuse que celle de navires de plus faible tonnage par la route de Suez, est déjà entreprise par de nombreux pays.

Enfin, la France se doit de hâter au maximum l'exploitation des pétroles du Sahara, afin d'accroître son indépendance économique en matière énergétique."



Guy Mollet, intervention à l'Assemblée nationale, 20 décembre 1956 :

"Quelle fausse sécurité que celle dans laquelle nous vivions ! Oh ! je sais que le blocage du canal et que le sabotage de quelques pipe-lines créent en ce moment des difficultés réelles, sérieuses, encore qu'il ne faille pas les exagérer à plaisir, comme le font tous ceux qui veulent que la France ait toujours perdu. Ces difficultés, nous ne les nions pas.

Mais je vous le demande, mesdames, messieurs, quelle aurait été la tragédie de l'Europe si, en un moment de grave tension ou devant la menace d'un conflit, ou à l'occasion d'un conflit, l'Union soviétique avait pu faire avancer le pion Nasser et s'assurer le contrôle de notre ravitaillement en carburant ?

Cependant, nous vivions dans cette illusion. Cette constatation nous confirme dans notre volonté d'obtenir d'abord une véritable gestion internationale du canal. Elle nous incite en outre à prendre acte en tout état de cause : même après une internationalisation, de la vulnérabilité du canal, c'est-à-dire à rechercher dès maintenant des solutions de remplacement à long terme : mettre en oeuvre de nouvelles sources d'énergie, l'énergie atomique par exemple, exploiter à fond toutes les possibilités pétrolières des territoires français, le gaz naturel de Lacq comme les pétroles du Sahara, établir de nouveaux courants commerciaux avec d'autres régions productrices que le Moyen-Orient, favoriser la construction de nouveaux pipe-lines dans des zones moins troublées, comme en Israël ou en Turquie.

En un mot, il nous faut maintenant penser à multiplier et à disperser aussi bien les centres de production d'énergie que les fournisseurs. Tels sont les objectifs que le Gouvernement s'est assignés."


Christian Pineau, intervention devant la Commission politique des Nations unies, 5 février 1957, cité dans Le Monde du 7 février 1957 :


"Le délégué syrien conteste la légitimité de la présence française en Algérie, en déclarant qu'à aucun moment le dey d'Algérie n'a délégué à la France la souveraineté sur l'Algérie. Pourquoi en est-il ainsi ? Précisément parce qu'il ne la détenait pas. Le dey régnait seulement sur Alger et sa banlieue sous la suzeraineté de la Turquie. Dans les années qui suivirent l'occupation française la France demanda à la Turquie si elle voulait reprendre cette suzeraineté, et elle répondit qu'il n'en était rien.

Si on veut évoquer ces circonstances ce serait le délégué turc qui pourrait parler au nom de l'Algérie."


André Fontaine, "La partie n'est pas jouée en commission politique", Le Monde, 7 février 1957 :

"Jusqu'à présent un seul projet de résolution a été déposé, dont on trouvera le texte dans le câble de notre correspondant aux Nations unies.

Bien que rédigé en termes modérés, il est évidemment inacceptable pour la France. Mais il est caractéristique que dix-neuf seulement (Jordanie, Syrie, Liban, Egypte, Libye, Soudan, Arabie Séoudite, Yémen, Irak, Iran, Pakistan, Inde, Birmanie, Indonésie, Ceylan, Maroc, Tunisie, Afghanistan, Népal) des vingt-sept Etats du bloc afro-asiatique l'aient contresigné. Plusieurs des membres de ce groupe pourraient donc s'abstenir ; l'appui de pays comme la Turquie et la Thaïlande nous semble même assuré."


Turgut Menemencioğlu (délégué turc aux Nations unies), cité dans Le Monde, 11 février 1957 :

"La solution du problème algérien doit être trouvée dans des négociations directes entre la France et l'Algérie, et non pas par l'Assemblée des Nations unies."


Voir également : L'amitié franco-turque

La francophilie d'Adnan Menderes


Jacques Soustelle

Le mythe du "joug ottoman" en Algérie et en Tunisie