samedi 21 juin 2014

Les Valaques (Roumains et Aroumains) dans l'Empire ottoman tardif




"Extrait du Mémoire présenté à S. E. Tala'at Effendi, commissaire extraordinaire de la Sublime Porte dans les Principautés (mai 1848)", in Mémoire justificatif de la Révolution Roumaine du 11 (23) juin 1848, Paris, Imprimerie de Cosson, 1849, p. 47-50 :

"Le Parti libéral de la Valachie croit inutile de plaider près de la Sublime Porte la cause des réformes exigées par l'esprit du siècle.

Le gouvernement de la Sublime Porte s'est montré lui-même trop animé de l'esprit de progrès, pour qu'on puisse lui supposer l'intention d'entraver l'amélioration des institutions de la Principauté.

Une telle intention, si elle pouvait exister, ne serait d'ailleurs ni juste, ni conforme aux intérêts de la Sublime Porte. Elle serait injuste, car elle serait contraire à l'esprit des capitulations, qui reconnaissent à la Principauté le droit d'autonomie, capitulations ratifiées plus tard par les traités conclus entre la Sublime Porte et la Russie, et tout dernièrement encore par celui d'Andrinople.

Elle serait contraire aux intérêts véritables de la Sublime Porte, car la Sublime Porte n'a rien à gagner à ce que la Principauté soit mal administrée, et elle a tout à perdre à s'aliéner la sympathie des diverses classes de la nation. L'influence malheureuse que la Russie exerce aujourd'hui dans la Principauté n'a pas d'autre origine que les trop nombreuses entraves apportées autrefois au développement de la prospérité publique, et qui réduisaient les Valaques à la nécessité de recevoir l'appui de la Russie.

La Sublime Porte, dans ses intérêts bien entendus, doit donc souhaiter le triomphe du parti libéral en Valachie et applaudir à la destruction d'un Règlement qui est l'œuvre de la Russie et qui n'a été voté par l'assemblée nationale que sous la pression de cent mille baïonnettes russes, sous la présidence du Consul russe Mintziaky, et sous la menace imminente d'un exil en Russie, menace qui avait déjà frappé quelques membres de l'assemblée.

Les Valaques, revenus d'une ancienne erreur, renoncent à la politique de leurs pères, et ne songent aujourd'hui qu'à se rallier sincèrement à la Sublime Porte. Pénétrés de la justice de leur cause, ils sont résolus à dénier à la Russie les droits qu'elle s'est arrogés en dehors de la teneur des traités, et qu'elle n'exerce dans le pays qu'en vertu d'un Règlement illégal dont ils veulent résolument s'afl'ranchir. Une seule prévention pourrait peut-être retenir la Sublime Porte dans l'appui moral que nous attendons d'elle en cette circonstance ; c'est l'imputation calomnieuse faite par le parti russe au parti national de vouloir se détacher entièrement de l'empire ottoman. Mais tel ne peut être le but de ceux qui vont au-devant de la Sublime Porte, lui demandant aide et protection pour mieux réussir à resserrer les liens qui rattachent leur patrie à l'empire ottoman ; aujourd'hui, plus que jamais, les Valaques tiennent à placer leurs libertés menacées sous l'égide de l'intégrité de l'empire ottoman.

Que la Sublime Porte veuille être protectrice sincère des droits des Valaques, selon la teneur des traités, qu'elle déclare ne vouloir en aucune manière s'immiscer dans les affaires du pays, ni permettre qu'aucune puissance s'en mêle, et elle trouvera en ses protégés une nation fidèle et dévouée.

Pour éviter, du reste, toute prise à la calomnie, les Valaques croient devoir communiquer à la Sublime Porte les points principaux sur lesquels doit porter la réforme qu'ils projettent de faire dans leur constitution, afin de mettre la Sublime Porte à même de juger par elle-même si un seul de ces points porte atteinte à ses droits ou à ses prérogatives. (...)

Ces dispositions, loin d'être hostiles aux droits et aux prérogatives de la Sublime Porte, sont en tout point conformes à ses intérêts les mieux entendus. Elles doivent assurer la prospérité intérieure du pays et resserrer les liens qui l'attachent à l'empire ottoman, en excluant toute influence étrangère des actes du gouvernement et de l'assemblée nationale.

Le salut de la Valachie et de la Moldavie se trouve dans l'intégrité de l'empire ottoman, comme la sûreté de l'empire ottoman se trouve dans la prospérité, la sympathie et la force de ces Principautés.


Les Valaques ne doutent donc pas qu'ils ne trouvent auprès de la Sublime Porte l'appui moral et la protection qu'ils réclament d'elle en cette circonstance."


Frédéric Damé, Histoire de la Roumanie contemporaine depuis l'avènement des princes indigènes jusqu'à nos jours (1822-1900), Paris, Félix Alcan, 1900 :


"Un seul espoir restait aux révolutionnaires [de Valachie], une intervention de la Porte que la France et l'Angleterre poussaient contre la Russie. Malheureusement, la Porte voyait les choses d'un autre œil. Elle se borna à une vague protestation contre l'entrée des troupes russes en Moldavie, et, par mesure de compensation, elle donna l'ordre à Souleïman-pacha avec 8.000 hommes de passer le Danube et de s'établir à Giourgévo sur la rive valaque (19/31 juillet).

Le même jour, M. de Nesselrode, lançait sa circulaire dans laquelle qualifie le mouvement « l'œuvre d'une minorité turbulente, dont les idées de gouvernement ne sont qu'un plagiat emprunté à la propagande démocratique et sociale de l'Europe ». Le chancelier russe annonçait en même temps qu'un corps d'armée allait occuper les Principautés conjointement avec les troupes ottomanes afin de rétablir l'ordre.

Le soir, le club révolutionnaire se réunit et Jean Bratiano y soutint cette proposition insensée que la population devait résister énergiquement aux changements qu'on voulait lui imposer par la force.

Dans la nuit arriva à Bucarest Tinghir-effendi, secrétaire de Souleïman-pacha, chargé de remettre des lettres du général turc au métropolitain et aux boïars.

Les ardents du Comité ne trouvèrent rien de mieux que de provoquer une réunion en plein air de leurs adhérents. Jean Bratiano y prit la parole et affirma que la Porte reconnaissait qu'il était de son intérêt que les Valaques fussent libres et  forts. (...)

Ces centaines d'hommes qu'un mot d'ordre avait réunis dans ce champ, qui ne savaient pour la plupart ni lire ni écrire, mais qui croyaient en leurs chefs et buvaient leurs paroles, se virent tout d'un coup libres, indépendants, alliés avec les Roumains de toutes les provinces sœurs, soutenus par les baïonnettes des grandes puissances occidentales, et, dans un élan d'enthousiasme, ils votèrent par acclamation une déclaration, rédigée d'avance, par laquelle ils promettaient, si la Turquie retirait ses troupes, de devenir « le rempart de Constantinople » et menaçaient, dans le cas contraire de rompre tous les liens qui rattachaient la Valachie à l'empire ottoman. Par la même déclaration, tout Roumain qui ne partageait pas ces idées était mis hors la loi.

Le résultat de ces imprudentes paroles fut que le 21 juillet (3 août), Omer-pacha passait le Danube à la tête d'un corps d'armée. Souleïman-pacha faisait en même temps savoir que la Porte exigeait que le gouvernement se retirât pour faire place à une lieutenance princière, conformément aux dispositions du Règlement organique.

La majorité du gouvernement fut d'avis de céder, mais dans certaines conditions. Etienne Golescou fut envoyé à Giourgévo pour expliquer à Souleïman que le « peuple » n'accepterait une lieutenance princière que si elle était composée de plusieurs personnes.

Au retour de Golescou (23 juillet-5 août), un nouveau meeting fut réuni qui proclama comme membres de la lieutenance princière les membres du gouvernement provisoire, le ministère restant le même. Si la Porte avait accepté cet arrangement, elle aurait reconnu la situation créée par la révolution et il n'y aurait eu de changé que le nom du gouvernement. Pour affirmer son respect pour le sultan, la nouvelle lieutenance princière (le métropolitain Néophyte et MM. Et. Golescou, Héliade, Chr. Tell, G. Marghiérou et Mincou) publia la proclamation suivante :

« Le gouvernement provisoire a cessé d'être ; une lieutenance princière composée de six membres l'a remplacé. Les nouvelles lois ne pourront entrer en vigueur qu'après l'approbation et la confirmation de S. M. le Sultan, notre gracieux suzerain. » (...)

Mais la Porte ne voulut rien entendre. Elle exigeait que l'on se conformât au Règlement organique et force fut aux révolutionnaires de faire acclamer — puisque tout se faisait par acclamation — une nouvelle lieutenance princière composée (28 juillet-10 août).

Souleïman-pacha reconnut cette lieutenance princière et vint passer trois jours à Bucarest où une réception enthousiaste lui fui faite.

Dès qu'on apprit à Constantinople ce qui venait de se passer, on se hâta de rappeler Souleïman que la Russie accusait, avec quelque raison, de s'être laissé acheter par les révolutionnaires.

Le 4/16 septembre, le nouveau commissaire turc Fuad-effendi arrivait à Giourgévo avec le général russe Duhamel. Le dernier espoir des révolutionnaires s'était évanoui; la Porte et la Russie étaient enfin d'accord pour rétablir le Règlement organique et l'ancien état de choses. La révolution de Paris, sur laquelle on avait compté à Bucarest, avait eu pour effet d'empêcher la France et l'Angleterre de soutenir la Turquie et celle-ci se voyait de nouveau contrainte à obéir au tsar. (...)

Une importante députation se rendit à l'invitation de Fuad, qui lui communiqua que le sultan, désireux de rétablir l'ordre en Valachie, avait décidé de remplacer la lieutenance princière par un seul caïmacam (régent), le logothète C. Cantacuzène.

Une vive protestation s'éleva des rangs des révolutionnaires qui faisaient partie de la députation. Aussitôt ils se virent entourés de soldats turcs et arrêtés (1). (...)

(1) On arrêta alors : C.-A Rosetti, Jean Bratiano, Radou Golescou, N. Balcescou, Barbe Balcescou, Dém. Bolintinéanou, Al. Zanné, Al.-C. Golescou, C. Bolliac, Et. Golescou, M. Moshoï, Gr. Gradishtéanou, N. Ipatescou, Cioranou, Dancovitch, Solacolou, Vasiliadé, Gr. Ipatescou, Pérets, G. Aristia, C. Romanescou, etc. Ils furent conduits, quelques jours après, en Turquie où ils obtinrent des emplois du gouvernement turc, grâce à l'influence de Ion Ghica qui lui-même fut nommé bey de Samos."


Paul Dumont, "La période des Tanzîmât (1839-1878)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 504-505  :

"Mais comment imaginer une entente durable entre l'Empire ottoman et la Russie, même s'il ne s'agit que de se mettre d'accord pour assurer la police dans des provinces [roumaines] en cours de pacification  ? Les deux puissances ne devaient pas tarder à se tourner le dos, allant jusqu'au bord de la rupture. Le prétexte ? La Sublime Porte a refusé de livrer à la Russie des révolutionnaires hongrois, valaques et polonais réfugiés dans l'Empire ottoman. L'affaire paraît si grave que la France et l'Angleterre ont aussitôt mobilisé leurs flottes, prêtes à voler au secours du sultan en cas d'attaque russe. Quatre ans avant la guerre de Crimée, la trame d'un affrontement majeur est déjà en place."


Dan Berindei, "Les quarante-huitards roumains en exil", Revue d'histoire du XIXe siècle, 11 | 1995, p. 65-66 :


"L'exil frappa surtout les révolutionnaires valaques, car l'avènement au trône moldave, en été 1849, du prince Grégoire Ghica, qui avait des conceptions libérales, créa les conditions nécessaires au retour des révolutionnaires moldaves. (...)

La majorité passa, dans une première phase, en Transylvanie, où la lutte révolutionnaire des Roumains continuait. Les autres se dirigèrent vers l'Occident ou vers l'Empire ottoman. Après la conquête successive de la Hongrie et de la Transylvanie par les forces impériales autrichiennes et russes, ceux des exilés valaques se trouvant en Transylvanie se dirigèrent les uns vers l'Occident, les autres vers l'Empire ottoman. Les exilés restèrent en dehors du pays pendant une décennie, de l'automne 1848 à à l'été 1857. Pendant l'exil, ils se trouvèrent en Transylvanie, en Asie mineure (à Brousse et Kutahié), à Belgrade, à Athènes, à Trieste, à Vienne, en Allemagne, à Londres, à Genève et, surtout, à Paris.

« ... de quel côté que l'on jette les yeux sur la vallée de Brousse (écrivait en août 1850 Radu C. Golescu à ses frères) l'on est saisi de tendresse et d'admiration à l'aspect de cette jeune et belle nature encore vierge, mais non sans culture, encore simple et rustique, mais riche, gracieuse et pleine de coquetterie ». La situation différait à Kutahié, le même Radu C. Golescu considérant qu'à Brousse, les exilés étaient traités « en enfants gâtés, comparativement aux intéressés de Kutahié ». Jean Ghica put rentrer à Constantinople. Les sentiments d'isolement torturaient les exilés, même ceux qui se trouvaient en Occident."


Georg Zane, "Le saint-simonisme et le fouriérisme en Roumanie", Economies et sociétés, tome IV, n° 10, 1970, p. 1945-1946, note 2 :

"Ion Ghica a pris une part active à la révolution de 1848 en Valachie ; il a rempli la mission d'agent diplomatique auprès de la Porte. Après la défaite de la révolution, ses principaux chefs ont été exilés. Ion Ghica a réussi à rester à Constantinople, comme un véritable chef de l'émigration. Au cours de son exil de presque dix ans, il est devenu persona grata à la Porte et a rempli durant quelques années la dignité de gouverneur, puis de prince de l'île grecque de Samos, incorporée à l'Empire ottoman. A Samos il a laissé le souvenir d'un excellent administrateur. Son exil en Orient, en partie dans une île grecque dont il avait pour mission de réformer l'organisation en la modernisant, nous fait penser (même si on ne peut le mettre en liaison directe avec la poussée vers l'Orient des saint-simoniens) à ces esprits audacieux et novateurs qui cherchaient dans des régions lointaines un champ d'activité pour la mise en œuvre de grandes réformes. Saint-Simon ne disait-il pas que « dans l'état présent de la civilisation, la première capacité politique est la capacité en administration » ? (Œuvres, III, p. 48)."


Ion Matei, "Livres roumains d'une bibliothèque turque du XIXe siècle", AIESEE. Bulletin, volume XII, n° 1, 1974, p. 211-213 :

"Les relations d'Ahmed Vefik avec les Roumains ont commencé en 1849, lorsqu'il fit connaissance avec Ion Ghica, représentant diplomatique du Gouvernement provisoire et des révolutionnaires dans la capitale de l'Empire ottoman. A la fin de cette même année, Ahmed Vefik Efendi fut nommé commissaire extraordinaire de Turquie dans les Principautés. Sa mission s'insérait dans les événements consécutifs à la révolution de 1848, lorsque les deux puissances, "suzeraine" et "protectrice" (la Turquie et la Russie) occupèrent les Principautés. Les actions révolutionnaires qui ont eu lieu au printemps de 1849 en Hongrie et en Transylvanie obligèrent les deux puissances a conclure en hâte la Convention de Balta Liman (19 avril/1e mai 1849), qui fixait les modalités de la nomination des deux princes et l'effectif des troupes d'occupation, stipulait la révision du Règlement organique et mettait en place deux commissaires extraordinaires (l'un turc, l'autre russe) pour la durée de l'occupation. Ahmed Vefik succédait dans cette fonction à Fouad Pacha, promu à d'autres charges. Certes, sa mission était difficile, car a la faveur de l'écrasement de la révolution dans les Principautés les deux puissances s'y disputaient la suprématie. Dans une lettre a son ami Nicolae Bălcescu, émigré à Paris, Ion Ghica mentionnait que le nouveau commissaire était favorable aux révolutionnaires, ce qui lui donnait même l'espoir d'une ère nouvelle pour les Principautés. En effet, au début de sa mission, Ahmed Efendi prit certaines mesures en faveur des révolutionnaires, intervenant pour faire sortir de prison les uns et pour permettre le retour d'exil des autres. Mais par la suite son attitude devait se modifier et il rejettera les projets communiqués par son ami Ion Ghica de Constaninople, dont certains avaient été conçus en accord avec les leaders d'autres émigrations. Il rejettera de même les projets d'amélioration de certaines voies de communication, de création de fermes modèles dans la Dobroudja, etc. Ces attitudes contradictoires s'expliquent de différentes manières : par les idées du gouvernement ottoman ("Je sais ce qu'on pense à la Porte. Nos projets d'améliorations réelles ne cadrent pas avec de telles révolutions sociales : ce sont pures utopies"), par les mouvements sociaux qui avaient éclaté à l'été de 1850 dans différentes régions de l'Empire ottoman, par la crainte de complications diplomatiques et des répercussions que le soutien accordé à des mouvements de libération pourrait avoir sur l'intégrité de l'Empire ottoman. A ces causes venaient s'ajouter les critiques formulées par la presse du groupe des émigrés roumains de Paris contre le gouvernement ottoman, qui faisait traîner en longueur la solution de certains problèmes. Ces critiques irritaient le commissaire ottoman, qui connaissait parfaitement les idées de son gouvernement à cet égard. Néanmoins, l'attitude d'Ahmed Vefik était, sinon d'un soutien sans réserve, tout du moins largement compréhensive pour les forces sociales en voie d'ascension, attitude qui n'a pas échappé à Poujade, l'agent diplomatique de la France à Bucarest. Elle ressort d'ailleurs aussi de la correspondance du commissaire turc. Quant à Ion Ghica, il devait renoncer à beaucoup de ses projets. Son idée de la création de fermes modèles sera réalisée plus tard par Ion Ionescu de la Brad, dont l'œuvre de mise en valeur des fermes de Thessalie du grand vizir Mustafa Resit Pacha sera une réussite.

La mission d'Ahmed Vefik dans les Principautés, qui prit fin en mai 1851, a laissé, tout du moins chez une partie de la population bucarestoise, une impression favorable, grâce aux mesures prises par lui durant l'occupation. Peu de temps après, il fut nommé ambassadeur à Téhéran, cependant que son ami Ion Ghica, qui était resté à Constantinople, allait bientôt être nommé bey de Samos."


Victor Bérard, La Turquie et l'hellénisme contemporain, Paris, Félix Alcan, 1904, p. 258-262 :


"Le gouvernement turc, pour l'heure, paraît l'appui le plus ferme des Valaques [Aroumains]. Nous avions des difficultés avec la police pour l'un de nos passeports : un mot d'Apostolo Margariti nous a tirés d'affaire. Un autre mot de lui nous a ouvert les prisons, les mosquées et les casernes. Pas un consul n'a autant d'influence à Monastir.

Il n'en fut pas toujours ainsi. Les relations des Valaques avec la Porte ont varié en raison inverse des relations de la Porte avec l'hellénisme. Les discussions au sujet de la Thessalie (1879-1881) furent l'âge d'or : la plupart des écoles valaques datent de ces années. Quand la paix fut rétablie entre Grecs et Turcs, les permissions ou les tolérances pour les écoles s'espacent, jusqu'à la révolution Cretoise (1887) qui remet les Valaques en faveur.

Apostolo n'épargne, au reste, ni les promesses ni les gages de loyalisme, moins par nécessité, hâtons-nous de le dire, que par conviction absolue et sincère : « Notre premier intérêt, à nous Valaques, répète-t-il, est dans le salut de l'Empire ottoman. Nous n'espérons pas nous unir demain à nos frères de Roumanie : nous en sommes séparés par des principautés et des royaumes. Il faut des siècles peut-être, des générations à coup sûr, avant que l'idée s'épanouisse au soleil de la patrie, — et des générations de domination ottomane. Une crise orientale nous mettrait aujourd'hui entre les mains de Serbes, de Grecs ou de Bulgares, de peuples chrétiens et civilisés qui, nous tenant déjà par la communauté de religion, voudraient nous tenir aussi par la communauté de langue, fermeraient nos écoles, disperseraient nos communautés... »

Les Valaques ont été plus explicites encore dans leur proclamation aux Albanais ; car il faut revenir en fin de compte, à ce Thirje mi Kombin Sqipetar, la loi et les prophètes des Choses valaques, suivant notre aubergiste de Koshani. Or voici ce que l'on y peut lire :

« ... Frères Albanais, souvenez-vous que depuis quatre cent cinquante ans le Turc nous gouverne. Etranger à notre race, maître de nous, il ne nous a jamais enlevé la parole, la langue des ancêtres, la nationalité, pas plus que les armes que nous portons fièrement encore à notre ceinture. Si quelquefois nous avons fauté par quelque révolte contre notre souverain, ce fut toujours à l'instigation du clergé grec, l'éternel ennemi de l'Islam. Mais n'oubliez pas, frères Albanais, que Dieu créa les nations avant les religions. Si nous voulons échapper à l'orthodoxie, cette ennemie du Christ, de l'humanité et des nationalités, attachons-nous, corps et âmes, à l'Empire ottoman. L'Empire ottoman est notre vrai, notre plus grand protecteur, notre espoir, notre appui : il ne nous abandonnera jamais à nos ennemis qui sont aussi les siens. »

La Porte n'était pas habituée à de telles paroles dans la bouche de ses sujets chrétiens. Jamais Grecs ni Bulgares, même aux jours les plus dangereux du péril russe, ne les avaient prononcées. On préférait le Cosaque chrétien au plus paternel des Khalifes.

Les actes des Valaques furent d'accord avec leurs paroles. Acceptant toutes les conséquences de leur théorie, ils se plièrent à tout le service du maître : et même, dans ce pays où l'obéissance ne recule devant aucune tâche, ils inventèrent de nouvelles formes de dévouement.
Je crois bien qu'Apostolo sait comment la poste turque a découvert les lettres de l'archevêque, et comment la police a mis la main sur les papiers de Kastoria... Il a un très doux sourire quand il parle des cinq cents livres laissées par Monseigneur aux pauvres du Vali... Les autorités turques dorment tranquilles au milieu des intrigues de la Macédoine : les Valaques veillent sur tout le troupeau, et les Hellènes ont raison de crier : « Ce chien d'Apostolo ! »

Mais outre les grandes occasions de parade, un bon régime d'intimité journalière unit à leur maître ces fidèles sujets. Ils ont demandé que les Préfets voulussent bien visiter leurs écoles, que S. E. le Cadi daignât interroger leurs élèves. Le Patriarche Joachim II calomniait leur enseignement : ils ont ouvert à Constantinople même (1882) une école mixte qui pût fonctionner sous les yeux de la Porte. Enfin ils se sont adressés aux autorités turques pour avoir des professeurs de turc : chez eux, le turc est mis sur le même rang que l'idiome maternel, le valaque, ou que les langues européennes, allemand et français ; au gymnase de Monastir, un Musulman, Yousouf Effendi, enseigne la langue et la loi turques. Un Grec a une trop haute estime de son cerveau pour l'encombrer de connaissances aussi déshonorantes. Deux chaires de littérature et de droit turcs existaient autrefois à l'université d'Athènes, — sans un étudiant ; et dans tout l'hellénisme il en est ainsi. Mais ce beau mépris finit par coûter cher à la Race. Le Musulman en effet n'occupe dans l'Empire que les hautes fonctions. La bureaucratie se recrute parmi les Chrétiens, et des Grecs autrefois occupaient toutes ces places. Leur ignorance du turc les leur ferme aujourd'hui. Les Valaques ont hérité d'autant. Familiers avec le turc et le français (les deux langues officielles de l'Empire), les élèves d'Apostolo gouvernent en sous-ordre tout le vilayet. Dans chaque bureau central, dans chaque préfecture, Apostolo a quelque Valaque : il voit, sait et peut tout. Cette situation ne saurait porter ombrage à la Porte ; elle a expérimenté la fidélité de ces fonctionnaires. Papiers, argent, projets, on peut tout leur confier, et surtout le soin de tracasser l'Hellène : d'Arta à Salonique, tous les secrétaires de douane et de police sur la frontière grecque sont des Valaques.

Le droit à l'existence sur les terres du Prophète est donc assuré au parti valaque.
"


René Pinon, L'Europe et l'Empire ottoman : les aspects actuels de la question d'Orient, Paris, Perrin et Cie, 1909, p. 117 :

"A Monastir, les Roumains ont acheté un vaste cimetière et l'ont entouré de murs, mais ils manquent de morts, et Apostol Margarit est, jusqu'à présent, à peu près seul à y dormir ; aussi, dès que meurt un Valaque, roumanisants et grécisants se disputent-ils passionnément le cadavre ; il y a eu à propos d'enterrements, entre prêtres des deux rites, des batailles scandaleuses. Dans toute la région de Monastir, les écoles roumaines se multiplient. Le successeur d'Apostol Margarit, jadis condamné par la justice turque et revenu dans le pays avec un passeport roumain, est aujourd'hui reconnu par les autorités ottomanes comme inspecteur des écoles roumaines."


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 371 :


"Sur le terrain, les accords de Mürzsteg n'ont pas fait cesser la guérilla. Pourtant, l'Organisation intérieure de la Macédoine a été affaiblie par la répression et par l'échec de l'insurrection de 1903, et après un accord passé entre la Porte et la Bulgarie en 1904, des bandes de l'Organisation extérieure se font plus discrètes. Mais d'autres acteurs deviennent plus visibles sur la scène macédonienne : des bandes grecques se forment dans le pays sur le modèle de l'Organisation intérieure, les Serbes se montrent plus entreprenants à la suite du coup d'Etat de Belgrade de 1903, et les Valaques se manifestent davantage.

Abdülhamid continue de tirer parti de ces affrontements et de ces divisions. Il laisse les bandes grecques agir contre les comitadji macédoniens dans la région de Monastir ; et de même, il les utilise contre les Bulgares autour d'Üsküb ; puis, craignant qu'elles ne deviennent trop puissantes, il encourage les Valaques contre elles."


Nadine Lange-Akhund, "Nationalisme et terrorisme en Macédoine vers 1900", Balkanologie, volume IV, n° 2 | décembre 2000 :


"En 1905, un autre "groupe national" fait irruption sur la scène macédonienne, les Roumains, mais leurs activités restent limitées, dans la mesure où il n’existe pas de frontière commune entre la Roumanie et les vilayets macédoniens. Contrairement aux Grecs et aux Bulgares, le roi Charles n’émet aucune prétention territoriale, mais il entend faire reconnaître la réalité de la communauté aroumaine par le Sultan39. (...)

39  En 1905, les Aroumains de Macédoine sont reconnus en tant que communauté civile au sein de l’empire ottoman tout en continuant à dépendre du Patriarcat pour la nomination de leurs évêques."


Nicolas Trifon, Les Aroumains, un peuple qui s'en va, La Bussière, Acratie, 2005, p. 232-233 :

"Après la mise à la retraite anticipée de Margarit, en 1902, la direction des écoles fut réorganisée. Parmi les inspecteurs, aux pouvoirs plus restreints, qui se sont succédé figure Nicolae Batzaria. Né en 1874 à Krusevo, il suit les cours du lycée de Bitola puis de l'université de Bucarest. De retour en Macédoine il enseigne à son tour et occupe le poste d'inspecteur pour les vilayets de Yanya [Ioannina] et de Selânik [Thessalonique]. Dès l'été 1907, il intègre le comité central de la Société d'union et de progrès, fondée un an auparavant, à Thessalonique où, l'année suivante, il édite le journal Deçteptarea [le réveil]. Suite à la révolution des Jeunes-Turcs (1908), il entre au nouveau Sénat. Proche, depuis la période de clandestinité, des principaux dirigeants jeunes-turcs (tels Enver Pacha, son premier contact, et Talat Pacha), il est nommé vice-président du Croissant-Rouge, où il côtoie notamment les militantes turques pour l'émancipation de la femme. Ministre des Transports publics dans le second gouvernement unioniste en 1913, malgré son désaccord croissant avec la ligne nationaliste des Jeunes-Turcs, il conduit plusieurs missions diplomatiques à Bucarest et à Londres. Opposé à l'alliance avec l'Allemagne, il quitte la Turquie pour la Suisse en 1916. Après la guerre il se rend en Roumanie, où il devient sénateur avant de se dédier au journalisme et de publier des ouvrages à caractère très divers : des mémoires, riches en renseignements et observations pertinentes, portant notamment sur ses activités dans la mouvance jeune-turque, mais aussi sur le mouvement aroumain et la situation générale dans l'Empire ottoman, des nouvelles et des romans, évoquant le mode de vie et la situation de la femme chez les Turcs (et allant à l'encontre de certains clichés balkaniques sur les Turcs et l'islam), des contes et textes destinés aux enfants. Il est mort en Roumanie en 1952, peu après son arrestation par les autorités communistes.

Les contributions de Batzaria comme enseignant, éditeur, journaliste et écrivain à la culture aroumaine sont précieuses. Sa carrière politique sénatoriale et diplomatique n'a cependant pas d'incidence majeure sur le mouvement aroumain, auquel il demeura très lié. Il participe, certes, aux réunions du Sénat en qualité d'Aroumain, nation reconnue expressément comme telle par les proclamations des Jeunes-Turcs, mais l'emprise du pouvoir central sur les affaires des Balkans est en perte de vitesse au fur et à mesure que la chute de l'Empire approche. Des actions de l'envergure de celles menées par Margarit pour les Aroumains ne sont plus concevables dans ce nouveau contexte. Par ailleurs, Batzaria ne cherche pas à accumuler du pouvoir (par voie légale ou occulte) afin de faire pression en faveur de la satisfaction des revendications aroumaines. Sa position est plus complexe, comme le montre l'historien Kemal Karpat dans l'étude qu'il lui consacre et qui établit un rapport direct entre l'ouverture de Batzaria par rapport au monde turc et musulman, la finesse de son analyse de la situation des diverses populations de l'Empire, son engagement aux côtés des Jeunes-Turcs, et sa « condition » d'Aroumain, son appartenance à une minorité empêchée de s'exprimer et de s'affirmer par les nationalismes balkaniques. En effet, ce qui frappe dans la démarche de Batzaria, qui est démocrate et libéral, qui parle couramment, outre l'aroumain, le roumain et le turc, le bulgare, le grec, le serbe et le français, c'est la volonté de participer à une solution politique qui échappe aux antagonismes entre les nationalismes et s'inscrive dans une perspective de progrès et d'émancipation, une solution acceptable par les populations de l'Empire toutes confessions et nationalités confondues. De par leur situation, écrit K. Karpat, les Aroumains étaient les seuls parmi les peuples chrétiens à adhérer à l'entreprise libérale initiée par les Jeunes-Turcs à travers la restauration de la Constitution de 1876 (suspendue en 1878). Les dirigeants des autres peuples balkaniques ne recherchaient pas la transformation de l'Empire ottoman en un Etat constitutionnel dans la mesure où leurs aspirations territoriales et politiques étaient fondées sur la prémisse de la disparition de la Turquie. S'ils coopéraient avec les Jeunes-Turcs, c'était dans le seul espoir d'accélérer la chute de l'Empire."


Voir également : Nicolae Iorga (historien et homme politique roumain)

Les Turcs de la Dobroudja

L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile