jeudi 5 juin 2014

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 455 :

"En 1830, France et Belgique exceptées, tous les mouvements révolutionnaires avaient échoué. Dix-huit ans plus tard, le réveil des révolutions semblait annoncer « le printemps des peuples ». Mais en Allemagne comme en Italie, en Autriche comme en Hongrie, les insurgés de 1848 perdirent à nouveau la partie. Des révolutionnaires italiens, carbonari et francs-maçons, partisans de Garibaldi et artisans du Risorgimento, choisirent de s'exiler à Istanbul après leur échec.

Dans l'empire d'Autriche, François-Joseph avait triomphé non sans mal des révolutionnaires hongrois dont Lajos Kossuth, ardent partisan de l'indépendance du royaume de Saint-Etienne, était la figure la plus radicale. L'échec et la répression qui suivit obligèrent les adversaires de l'absolutisme à fuir leur pays. Des officiers, des diplomates, des intellectuels, de nombreux dirigeants de l'éphémère gouvernement constitutionnel de Budapest prirent le chemin de l'émigration. L'Europe occidentale, le Nouveau Monde, les accueillirent. Proche, la Turquie leur offrit aussi un refuge, comme elle avait déjà donné asile au début du XVIIIe siècle au prince de Transylvanie, François II Rakoczi, héros de la guerre d'indépendance contre les Habsbourg.

Après deux batailles perdues, Kossuth démissionna de ses fonctions, coupa sa célèbre barbe en collier, changea sa coiffure et, déguisé en valet, se réfugia en territoire ottoman, précautionneusement muni de deux passeports, l'un hongrois, l'autre anglais. Avec ses compagnons, il gagna d'abord la Bulgarie. Aussitôt l'Autriche réclama son extradition. L'aide décisive que les Russes avaient apportée à l'empereur François-Joseph pour reconquérir la Hongrie révoltée encourageait la bienveillance de la Porte envers les réfugiés hongrois : elle refusa de les livrer et leur offrit une résidence surveillée à Kütahya en Anatolie occidentale. Là, Kossuth élabora en avril 1851 un projet de constitution pour son pays qu'il ne devait jamais revoir. Il quitta la Turquie en octobre suivant pour quarante années d'exil."


Salih Munir Pacha, "La Russie en Orient : son rôle historique (I)", La Revue politique internationale (Lausanne), n° 21, mai-juin 1916, p. 264-265 :

"Ces essais de réformes donnèrent à la vieille Turquie agonisante un regain de vigueur. Le gouvernement adoptant peu à peu les institutions de l'Europe occidentale, entrait dans la voie du progrès, augmentait ses ressources et surtout, en poursuivant énergiquement la reconstitution de sa jeune armée, le Sultan promettait de devenir redoutable à ses ennemis.

De plus, la diplomatie russe constatait de jour en jour l'affaiblissement de son influence à Constantinople. L'orientation de la politique ottomane n'était plus la même ; la Porte s'efforçait de se rapprocher des Grandes Puissances occidentales et trouvait un fort appui et souvent une aide efficace à Londres. L'effet de cette assistance précieuse se manifesta surtout dans le choc qui se produisit entre Pétersbourg et Constantinople à propos des réfugiés hongrois et polonais, glorieux vaincus de la révolution magyare de 1849. On sait qu'à la suite de l'intervention militaire de la Russie, les chefs de la révolution hongroise, Kossuth, Andrassy, Bem et une foule d'autres révolutionnaires magyars et polonais qui avaient été battus après une héroïque résistance par l'armée du Tsar, s'étaient réfugiés en Turquie. L'Autriche appuyée par le Tsar, exigea leur extradition. Réchid Pacha répondit au nom du Sultan que les traités ne l'obligeaient à rien de pareil et que « son auguste maître, obéissant à un devoir sacré chez les Ottomans, accepterait à la rigueur une lutte inégale avec ses deux puissants voisins, et s'ensevelirait, s'il le fallait, sous les décombres de son empire plutôt que de livrer les personnes qui venaient chercher asile chez lui. » Les ambassadeurs d'Autriche et de Russie rompirent alors les relations avec la Porte, à grands fracas, annonçant que si la Turquie permettait à un seul réfugié de s'échapper, cette autorisation serait considérée comme une déclaration de guerre. Réchid Pacha demanda l'assistance de l'Angleterre et de la France ; ces deux puissances adressèrent des représentations à la Russie et à l'Autriche et expédièrent en même temps leurs flottes vers les Dardanelles pour soutenir la Turquie. La détermination du Sultan était téméraire, mais les communications des deux Cabinets de Paris et de Londres n'étaient pas moins énergiques. Une aimable lettre explicative et pathétique du Sultan remit Nicolas Ier de son premier mouvement de colère. Instruit des sentiments des Cabinets anglais et français, il renonça à ses exigences afin d'échapper à l'humiliation de plus vives remontrances."


Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Le traitement historiographique de la domination ottomane en Hongrie