samedi 14 juin 2014

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane




W. M., préface à Contes kosaks de Michel Czaykowski (aujourd'hui Sadyk-Pacha), Paris, E. Dentu, 1857  :


"Après l'insurrection polonaise de 1830 et notre dernière émigration, un émigré, Michel Czaykowski s'occupa de tout ce qui concerne les Kosaks. Il aimait à rappeler qu'il était né en Ukraine, et que son nom venait du mot Czayka, qui signifie barque de Kosak. Alors, il publia des contes que l'on s'accorde à regarder comme la peinture exacte des mœurs de ce peuple. — Ce qui donne à ces contes un plus grand intérêt encore, c'est que ce n'est pas simplement une oeuvre littéraire ; ils ont été inspirés par un amour réel des populations kosakes. Czaykowski répétait souvent que le démembrement de la Pologne avait commencé par la séparation des Kosaks, irrités contre la Pologne dont les nobles leur refusaient l'égalité politique, dont les prêtres menaçaient la liberté religieuse, et que par conséquent le rétablissement de la Pologne devait être inauguré par le rapprochement des Kosaks dissidents. — On traitait tout cela de rêveries  : il consacra sa vie à en faire une réalité. — Il s'était battu courageusement en 1831, comme aide-de-camp du colonel Charles Rozycki. — En 1840, il alla à Constantinople y servir les Turcs, dans l'intérêt de la Pologne.

Après la chute de la Hongrie en 1849, et la dissolution des légions hongro-polonaises, alors que la Russie, l'Autriche et la Prusse demandaient l'extradition ou l'expulsion de tous les Polonais réfugiés, et que l'Angleterre et la France les laissaient sans protection, le sultan, plein de respect pour l'hospitalité qu'il avait accordée aux défenseurs des nations malheureuses, eut la fermeté de résister. Il dit aux Polonais  : « Je vous protégerai, mais naturalisez-vous Turcs. » Or, en Turquie, il n'y a nulle séparation du civil et du religieux. Pour devenir Turc, il fallait se faire Mahométan. Czaykowski fit comme Bem. Il crut avec lui que servir sa patrie est pour un Polonais le premier culte envers Dieu. Et le sultan lui dit : « Tu t'appelleras Sadyk, qui veut dire Fidèle. »

Quand éclata la guerre d'Orient, les Polonais montrèrent leur reconnaissance à la Turquie par leur fidélité et leur courage à la défendre. — Dans la Dobroucza, on trouve une colonie de Kosaks qui, lors du partage de la Pologne en 1772, ont passé le Danube pour se soustraire à la domination russe, et depuis ce temps payent tribut au sultan, et lui fournissent plusieurs escadrons en temps de guerre. Sadyk demanda au sultan l'autorisation d'en faire le noyau d'un régiment de Kosaks ottomans. Ce régiment se compléta, sous le feu de Silistrie, de réfugiés, de déserteurs, de prisonniers polonais, bulgares, israélites et kosaks ; et la belle conduite de ce régiment lui mérita les éloges du généralissime Omer-Pacha, et un firman du sultan pour la formation d'un nouveau régiment. Ainsi recommençait cette confraternité qu'il avait rêvée entre les diverses races et religions de Pologne. On les vit fraterniser devant l'ennemi ; seulement, l'ennemi ce n'était plus le Turc, comme il y a plusieurs siècles ; c'était le Russe, et le Russe a été vaincu.

Ce 9 mars 1856."


Raymond Matton, La Pologne : ses aspects, son histoire, sa vie d'aujourd'hui, Paris, Fernand Nathan, 1936, p. 131 :

"Un autre, le général Bem, qui s'était illustré à Ostrolenka et en 1831 à Varsovie, puis s'était battu au Portugal, vint soutenir la Hongrie révoltée en 1849, combattit dans la puszta, en Transylvanie, dans les plaines du bas Danube, et pour échapper aux Russes qui venaient secourir l'Autriche, se réfugia en Turquie et se fit musulman.

La Turquie, depuis longtemps, ne combattait plus la Pologne. Elle avait maintenant pour ennemis les Russes qui voulaient Constantinople. Les sultans, après les partages, continuaient à ignorer la disparition de la Pologne, et, aux réceptions des ambassadeurs étrangers, devant tous, faisaient annoncer « l'Ambassadeur de Pologne » et priaient d'excuser son absence « pour raison de service ». Aussi les Polonais trouvaient-ils bon accueil auprès d'eux. Beaucoup avaient suivi Bem après l'échec de la révolution hongroise. Lui, était devenu Amurath-Pacha, le colonel Kuczynski s'appelait maintenant Skinder Bey. D'autres s'appelaient Sadyk Pacha, Iskinder Pacha. Tous ces pachas polonais, fous d'audace, commandèrent des armées turques pendant la guerre de Crimée. Ils se couvrirent de gloire à Silistrie, battirent les Russes à Kalafat, et le sultan Abdul Medjid donnait à Ilinski, le plus turc d'entre eux, un grand sabre enrichi de diamants. Aider les Turcs contre les Russes était encore pour eux une manière de servir la Pologne."


Gabriel Sarrazin, Les grands poètes romantiques de la Pologne : Mickiewicz, Slowacki, Krasinski, Paris, Perrin, 1906, p. 80-81 :

"La Turquie n'avait jamais reconnu le démembrement de la Pologne. Les deux peuples avaient abjuré l'antique haine depuis longtemps déjà ; ayant compris, au cours du XVIIIe siècle, à quel point ils étaient menacés tous les deux par la Russie, ils n'avaient cessé, à dater de cette époque, de sympathiser et de s'aider contre l'ennemi commun. Une foule de chefs et de soldats polonais s'étaient donc réfugiés en territoire turc, après la défaite de cette insurrection hongroise de 1849 dont ils étaient venus grossir les rangs et qui leur avait fourni une occasion nouvelle d'affronter les armées de Nicolas. Ils avaient trouvé bon accueil auprès du sultan Abdul-Medjid : plusieurs d'entre eux avaient été pourvus de hauts commandements dans l'armée turque, et, dès le début de la guerre de Crimée, Skinder-Bey (le colonel Kuczynski) s'était couvert de gloire par sa défense de Silistrie. N'ayant que cinq mille hommes et quelques corps volants, et protégé seulement par de faibles fortifications, il avait fait tête à cent vingt mille Russes et tenu dans la ville pendant deux mois. L'un de ses émules, le lieutenant Czaykowski, devenu Sadyk-Pacha, avait aussi révélé des talents militaires hors ligne, opérant en dehors de la place, trompant sans cesse l'ennemi par des ruses de guerre, simulant des forces considérables, et, enfin, donnant la main à son collègue et entrant dans la ville. Iskinder-Pacha (Ilinski), chef des bachi-bouzouks et considéré comme l'un des premiers généraux de l'armée turque, avait enfoncé les Russes à Kalafat dans une charge folle.

C'étaient d'étranges figures, Ilinski surtout. Ils étaient célèbres dans tout l'Orient, eux et quelques autres de leurs compatriotes : on les appelait les Pachas polonais."


William Duckett (dir.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de savants et de gens de lettres, Paris, Aux comptoirs de la direction, 1852, p. 762 :

"Il [le général Bem] finit par se réfugier sur le territoire turc, où, dans l'espoir de pouvoir continuer à agir contre la Russie, il embrassa l'islamisme, et obtint alors un grade supérieur dans l'armée turque sous le nom d'Amourath-Pacha.

Il consacra désormais toute son activité à réorganiser l'armée turque, bien que singulièrement contrarié à cet égard par les influences occultes de la Russie et de l'Autriche. En février 1850 on lui assigna pour résidence, comme aux autres Hongrois qui avaient embrassé l'islamisme, la ville d'Alep, où, au mois de novembre, il lui fut encore donné de réprimer à la tête des troupes turques la sanglante insurrection de la population arabe contre les chrétiens. Son corps, brisé par les fatigues et couvert de blessures, ne tarda pas à être attaqué par une fièvre opiniâtre, pour laquelle il repoussa toute assistance médicale, et à laquelle il succomba le 10 décembre 1850."


Daniel Beauvois, La Pologne : histoire, société, culture, Paris, La Martinière, 2004, p. 255 :

"Les Anglo-Français ne songeaient évidemment qu'au contrôle des Dardanelles, mais la perspective de la guerre de Crimée galvanisa les Polonais. Wysocki partit en mission à Istanbul, bientôt suivi par Adam Mickiewicz, qui y mourut. Michal Czajkowski, passé au service des Ottomans sous le nom de Sadyk Pacha, y organisa des « cosaques du sultan » avec des Slaves du Sud. Le général Zamoyski recruta une division polonaise dans les Balkans, payée par les Anglais."


Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

La France des Bonaparte et la Turquie

L'Empire ottoman, terre d'asile pour les minorités religieuses persécutées