mercredi 25 juin 2014

La Suède et l'Empire ottoman

Leos Müller, "Commerce et navigation suédois en Méditerranée à l'époque moderne (1650-1815)", Revue d'histoire maritime, n˚ 13 : "La Méditerranée dans les circulations atlantiques au XVIIIe siècle", juin 2011, p. 47-49 :

"L'émergence de la Suède au rang d'une grande puissance après la paix de Westphalie éveilla son intérêt pour le développement des relations commerciales et diplomatiques avec l'Empire ottoman. Dans les années 1650, Clas Rålamb, homme politique et diplomate suédois, fut envoyé à Constantinople, essentiellement pour obtenir l'appui ottoman pour la succession de Charles X Gustave en Suède après l'abdication surprise de la reine Christina. Il y eut également des tentatives d'établir des liaisons commerciales, mais sans conséquences sur le long terme. Aussi longtemps que la Russie ne fut pas le principal ennemi de la Suède, il n'y avait pas un grand intérêt à établir de relations plus étroites avec la Porte. Par ailleurs, il existait une image négative des Turcs qui tenait à leur confession musulmane. Cela se modifia pendant la Grande guerre du Nord.

Après la bataille de la Poltava en 1709, Charles XII demeura sur le territoire ottoman sous la protection de la Sublime Porte. Le but de son séjour était de former une coalition avec les Turcs contre la Russie. Si ce projet n'aboutit pas, des liens  multiples furent établis à l'époque où la cour suédoise résidait à Bender. Un grand nombre de voyageurs suédois ont examiné alors des aspects importants du commerce ottoman et proposé d'établir un commerce suédois avec le Levant. Finalement, Charles XII, dont le séjour à Bender était payé par les Turcs, eut des problèmes avec les autorités ottomanes et dut rentrer en Suède en 1714.

Après la guerre, la politique étrangère de la Suède, pendant le régime dit des « Bonnets », fut pro-russe, et il n'y avait donc pas de raison de s'allier à l'Empire ottoman. De plus, l'ambition d'établir des échanges commerciaux entre l'Empire ottoman et la Suède fut freinée par la dette de Charles XII vis-à-vis de la Sublime Porte. Au milieu des années 1730, toutefois, la situation politique changea. La question de la dette fut réglée : à la place de rembourser l'argent dû, la Suède promit de fournir à la Sublime Porte un vaisseau de guerre entièrement équipé, et une grande quantité de fusils et de poudre. Le traité avec la Sublime Porte fut ratifié en 1737. En parallèle de ces développements, se déroula la bataille politique entre les « Bonnets », prorusses, et les « Chapeaux », antirusses. En 1738-1739, la victoire des « Chapeaux » entraîna la Suède dans une politique agressive antirusse qui se termina par la Guerre russo-suédoise de 1741-1743. La nouvelle politique d'amitié avec les Turcs en 1737 faisait pleinement partie des objectifs politiques des « Chapeaux», mais des considérations commerciales entraient aussi en jeu. Une année après la signature du traité entre la Sublime Porte et la Suède, la Compagnie suédoise du Levant fut fondée.

Il est évident, par ce qui précède, que la fondation de la Compagnie du Levant était une mesure politiquement controversée. S'ajoutaient à cela les problèmes liés à l'organisation du commerce du Levant. La proposition des « Chapeaux» de fonder une compagnie à charte suivait de près l'exemple de la Compagnie anglaise du Levant, et l'avis de plusieurs négociants suédois fut déterminant à cet égard. Les principaux négociants de Stockholm, par exemple Gustav Kierman, qui effectuait le paiement de la dette de Charles XII à Constantinople, étaient de grands partisans du modèle de compagnie à charte. En même temps, des voix se levèrent contre l'implication de la Suède dans un commerce de produits considérés comme des produits de luxe superflus (soieries) du Levant : plutôt qu'importer des produits de luxe, l'État aurait dû encourager la production nationale. La charte de la Compagnie confirme que l'organisation de celle-ci résulta d'un compromis : elle ne concernait que la côte du Levant, laissant libre le reste du commerce suédois en Méditerranée. De plus, les particuliers pouvaient commercer avec le Levant en achetant une licence commerciale auprès de la Compagnie.

Le commerce de la Compagnie ne se développa cependant pas convenablement. La nature du commerce de la Suède au Levant était l'un des principaux problèmes. Alors que les négociants hollandais, français et anglais au Levant échangeaient des biens de grande valeur, les Suédois y apportaient des cargaisons volumineuses de fer en barres et de munitions navales. Alors que les Hollandais utilisaient le fer comme lest (donc sans que celui-ci supporte le prix du fret) il constituait, pour les Suédois, le produit le plus vendu. De plus, le marché suédois pour les produits du Levant était trop limité en comparaison de ceux de la France, des Provinces-Unies, ou de l'Angleterre.

Une comparaison entre le capital de la Compagnie suédoise du Levant et celui de la seconde compagnie suédoise créée à cette époque, la Compagnie des Indes orientales, illustre clairement la différence dans l'ampleur de leurs affaires. Alors que le capital de départ de la Compagnie des Indes orientales, procuré par les actionnaires, était de 5.5 millions daler silvermynt, la Compagnie du Levant ne disposa que de 200 000 daler silvermynt. Il faut toutefois souligner que les actionnaires de la Compagnie des Indes orientales suédoise étaient souvent de riches étrangers, alors que la Compagnie du Levant fut une affaire strictement suédoise. Par ailleurs, si les cargaisons de la Compagnie des Indes orientales suédoises étaient revendues dans toute l'Europe, la Compagnie du Levant revendait uniquement sur le marché suédois. En 1756, le monopole de la compagnie fut dissous et le commerce suédois avec le Levant placé sous un régime de liberté. Pendant les dix-huit années de son existence, la Compagnie suédoise du Levant ne réussit à envoyer que quatorze expéditions à Smyrne. L'échec de la Compagnie suédoise du Levant contraste finalement avec le développement de la navigation et du commerce suédois dans d'autres régions du monde méditerranéen.

Dans la seconde moitié du siècle, les contacts entre la Suède et l'Empire Ottoman continuèrent à être animés. La Suède fut impliquée dans deux autres conflits majeurs avec la Russie, en 1788-1790 et en 1808-1809, et elle continua à rechercher l'appui ottoman : la représentation diplomatique suédoise à Constantinople comptait parmi les plus importantes. Mais si les navires suédois qui effectuaient du tramping visitaient les ports du Levant, du point de vue des échanges de marchandises le Levant ne jouait pas un rôle très significatif."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

L'Empire ottoman et le monde protestant

L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman