mercredi 21 mai 2014

La sous-estimation méprisante des Turcs

Dimitri Kitsikis, "Le degré de puissance de l'Empire ottoman au cours de la première guerre mondiale", in Jean-Claude Allain (dir.), La Moyenne Puissance au XXe siècle, Paris, IHCC, 1988 :

"Pourtant, même cette proclamation [du djihad] n'était pas considérée, par les alliés, comme provenant des Ottomans, mais comme faisant partie d'un plan allemand pour soulever l'Orient musulman contre eux, selon le mot du ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, dans un télégramme du 16 novembre 1915.

Une autre chronique française, contemporaine de l'événement, nous assure que Enver Pasa et Talaat Pasa jouaient leur suprême partie ou, pour mieux dire, la laissaient jouer par Guillaume II. Ils consentaient à n'être que des instruments dociles entre ses doigts ensanglantés.

Ainsi, nulle part dans ces chroniques n'apparaît le nom d'officiers ottomans. Il s'agit toujours de piétaille turque et de ses officiers allemands. (...)

La tendance en Occident, avant 1914, était de considérer les Turcs comme un peuple barbare et l'empire ottoman comme une puissance défunte. C'est un peuple mort, écrit-on sérieusement en France, au tournant du siècle, en ajoutant que le Turc était, de toute façon, d'une déloyauté innée. Les Jeunes-turcs sont d'une duplicité naturelle et Enver Pasa aime jouir de la vie, en attendant le paradis de Mahomet. Il n'y a que les Américains pour qualifier (en 1915) les défenseurs des Dardanelles de Turcs héroïques, tandis que le Times britannique admet que les Turcs résistèrent vaillamment.

Malgré ces rares exceptions, la conviction que, d'une part il fallait refouler tous ces Turcs minables en Asie et que, d'autre part, la force de résistance aux entreprises alliées devant Istanbul, était allemande et nullement turque, était en 1915, générale en Occident, ainsi que nous le montre dans ses souvenirs, l'écrivain britannique, Compton Mackenzie.

L'Angleterre était à ce point persuadée de l'efficacité de sa célèbre flotte, qui faisait d'elle une incontestable grande puissance et aussi du peu de poids d'un empire ottoman, tombé au rang de petite puissance qu'oubliant sur le moment les cerveaux allemands, elle attaqua les Dardanelles, uniquement par mer, à partir du 19 février 1915. Il fallut attendre plus de deux mois, avant que le 25 avril, Londres ne se décidât à lancer une attaque conjointe, par mer et par terre. Avertie, dès la première attaque navale, la défense germano-ottomane, eut le temps de se mettre en place."



Gérard Chaliand, 1915, le génocide des Arméniens, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 191-192 :

"— Les Arméniens se plaignent fréquemment d'avoir été, au lendemain de la Première Guerre mondiale, lâchés par les Alliés.


L'expérience montre que tout peuple doit d'abord compter sur ses propres forces. Trop souvent, l'absence d'une tradition étatique a mené les Arméniens à confondre, hier comme aujourd'hui, chez leurs alliés, calculs stratégiques et prise de position morale. C'est aussi ne pas reconnaître l'ampleur de la réussite de Mustapha Kémal parvenant aux forceps à donner naissance à la Turquie moderne. Ce n'est pas par hasard qu'il est surnommé père des Turcs : Atatürk. Le changement de rapport de forces sur le terrain : échec des Grecs, échec français dû à la lassitude de la Grande-Guerre, échec arménien, a amené à reconsidérer les réalités nouvelles en Anatolie à l'heure où la Russie bolchevique est perçue par l'Occident comme le danger majeur. On ne peut, par ailleurs, que souligner la sous-estimation par les Arméniens en général des élites ottomanes et turques et de leur longue tradition étatique, diplomatique et militaire."


Stéphane Yerasimos, "La question du Pont-Euxin (1912-1923)", Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 153, janvier 1989, p. 33-34 :

"La question du Pont-Euxin fut un cas aberrant de l'application du principe des nationalités à un Etat multi-ethnique. L'histoire du Pont, à long terme, fut celle des populations d'origines ethniques diverses, christianisées et en grande partie hellénisées depuis l'Empire d'Alexandre jusqu'à celui des Comnènes, ensuite islamisées et en grande partie turquisées sous les Ottomans, qui transformèrent au XIXe siècle, sous l'influence de l'idéologie nationale, les clivages religieux en clivages ethniques. Dès le début de la période qui nous concerne, ce clivage était devenu réciproquement exclusif. Déjà, à partir de 1912, à l'exemple de ce qui venait de se passer dans les Balkans, chaque partie n'imagine à terme qu'une solution excluant l'autre. Le reste, dont nous avons essayé d'explorer les phases, ne fut qu'une question de conjoncture internationale et de stratégie.

Dans la lutte qui suivit, la partie grecque fut avant tout victime de ses propres illusions. Premièrement, celle de croire que la référence à un certain nombre de valeurs, dont le degré d'assimilation par les larges masses reste à étudier, suffirait pour créer une dynamique nationale. Or, si les notables pontiques out joué un rôle économique indiscutable et un rôle culturel non négligeable, ils ont été incapables de constituer un réseau d'autorité et d'imposer leur leadership au mouvement. Ensuite, celle de se convaincre d'une supériorité intrinsèque, découlant de l'affiliation toute naturelle à la civilisation par excellence, face à ce qui fut considéré comme la barbarie, non moins par excellence. Ceci a conduit à minimiser l'adversaire et à subir ensuite les conséquences. Enfin, celle d'être persuadés que le fait seul de se considérer comme dépositaires des valeurs de la civilisation grecque et de la religion chrétienne devait automatiquement entraîner l'adhésion sans faille et l'appui sans conditions des puissances occidentales. D'où l'optimisme inconsidéré et la déception trop tardive.

En face, le nationalisme turc se donna l'objectif, apparemment modeste, de constituer une nation sur le territoire qui restait à l'Empire au moment de l'armistice de 1918. Il avait contre lui les vainqueurs de la guerre, mais disposait de la machine administrative et militaire de l'Empire, qui se rallia à la cause nationale, et put obtenir l'adhésion populaire en jouant sur l'assimilation ambigüe de la communauté musulmane à la nation turque, également tenue par l'exclusion de l'autre. Ainsi, l'intransigeance mutuelle s'est réciproquement nourrie jusqu'à ce qu'il n'y ait qu'un seul vainqueur et qu'une seule et unique nation sur chaque territoire."


Stéphane Yerasimos, "L'obsession territoriale ou la douleur des membres fantômes", in Semih Vaner (dir.), La Turquie, Paris, Fayard, 2005, p. 45 :

"La Première Guerre mondiale a été une guerre européenne flanquée d'une guerre moyen-orientale, où les vainqueurs entendaient se tailler un nouvel empire colonial sur les dépouilles ottomanes. L'empire des tsars ayant en même temps sombré dans la tourmente bolchevique, le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman, au cœur de la Question d'Orient, perdait dès lors toute substance. L'unspeakable Turk, comme l'appelait alors la presse anglo-saxonne, pouvait donc être voué aux gémonies. Une littérature prolifique, nourrie de peurs anciennes et de rancunes récentes, exigeait qu'il soit au moins chassé « avec armes et bagages » de l'Europe, et au mieux qu'il soit renvoyé dans les steppes de l'Asie centrale. Et Elefthérios Venizélos, Premier ministre de la Grèce, exécuteur testamentaire de la Question d'Orient, exposait en 1919 devant le Conseil des Dix, à la conférence de la paix, que les Turcs n'étaient qu'un ensemble hétéroclite artificiellement maintenu par la bureaucratie ottomane, et que la disparition de celle-ci entraînerait inévitablement la dispersion de ceux-là, qui seraient avantageusement remplacés par les chrétiens laborieux et prolifiques de l'Empire.

Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920 par le gouvernement ottoman, était donc la conséquence logique de l'ensemble de ces considérations. Sa différence majeure par rapport aux autres traités signés à la fin de la guerre tient à sa philosophie, qui ne reconnaissait pas l'existence d'une nation turque. Cette nation (dans le sens moderne du terme) était alors en gestation, mais les concepteurs du traité et l'opinion qui les soutenait semblaient douter de sa capacité à exister. Or, c'est cette non-reconnaissance qui constitua l'aiguillon principal de sa cristallisation, et c'est également la conviction d'avoir constitué une nation contre la volonté de la communauté occidentale qui marque toujours les rapports de l'Etat et de la société turcs avec la communauté en question."