samedi 5 avril 2014

La France pompidolienne et la Turquie




"M. Erim se félicite des "relations excellentes" entre Paris et Ankara", Le Monde, 21 janvier 1972 :

"M. Nihat Erim [Premier ministre], qui doit quitter Paris ce samedi après-midi 22 janvier, après une visite officielle de trois jours en France, a eu vendredi un dernier entretien politique de trois quarts d'heure avec M. Michel Debré, ministre d'Etat chargé de la défense nationale.

Aucune déclaration officielle n'a été publiée à l'issue de cette conversation qui a porté sur la politique Méditerranéenne et les problèmes de la défense de l'Europe. On sait cependant de bonne source que des vedettes lance-missiles mer-mer Exocet intéressent plus particulièrement la Turquie, et que la question a été étudiée par les experts de la marine turque qui accompagnent M. Erim.

La soirée de vendredi du chef du gouvernement turc a été consacrée à deux réceptions : la première à l'Hôtel de Ville de Paris, où les élus de l'opposition avaient refusé de paraître pour protester contre la répression en Turquie, et la seconde à l'ambassade de son pays. Le premier ministre français, M. Jacques Chaban-Delmas, plusieurs membres du gouvernement et la plupart des ambassadeurs accrédités en France, ainsi que de nombreuses personnalités du monde politique, économique et littéraire, étaient présents à cette réception.

A cette occasion, M. Erim s'est à nouveau félicité devant M. Chaban-Delmas de l'"excellence" des rapports entre les deux pays."  


"Une convention de sécurité sociale qui intéresse vingt mille travailleurs turcs en France a été signée", Le Monde, 22 janvier 1972 :

"L'Europe, le Proche-Orient, la Méditerranée et les problèmes bilatéraux ont été les principaux thèmes abordés par M. Nihat Erim, président du conseil turc, au cours des entretiens qu'il a eus le jeudi 20 janvier avec MM. Pompidou, Chaban-Delmas et Maurice Schumann.

De part et d'autre on s'est montré assez laconique sur le contenu des discussions politiques. On constate avec satisfaction du côté français que les positions de Paris et d'Ankara sont "généralement convergentes".

La séance plénière qui s'est déroulée l'après-midi au Quai d'Orsay a été dominée par les questions bilatérales et le problème des rapports entre Ankara et le Marché commun. La Turquie se trouve, en effet, dans une situation délicate par rapport à la C.E.E. Membre associé depuis 1963, elle doit devenir membre à part entière par étapes successives étalées sur une vingtaine d'années. Or, l'année 1972, qui est celle de l'élargissement de la Communauté, coïncide pour la Turquie avec le passage de la phase préparatoire à la phase transitoire. Cette situation ne manquera pas de lui poser des problèmes d'adaptation, en raison des rapports qu'elle avait avec les nouveaux adhérents et avec les anciens. Ces problèmes risquent d'être d'autant plus aigus que l'économie turque a subi quelques secousses depuis un an et qu'une grave inflation est enregistrée dans le pays. (...)

Prenant en considération le "droit d'aînesse" de la Turquie (associée depuis neuf ans à la C.E.E.) les interlocuteurs français de M. Erim se sont déclarés prêts à l'aider à "adapter la situation de son pays aux conditions créées par l'élargissement".

Le président du conseil turc a également insisté sur la nécessité d'accroître la participation de la France au développement de la Turquie. Il a été question en particulier des projets de réalisation d'un métro à Ankara et à Istanbul pour lesquels on en est encore au stade de la préparation des contrats d'études. La participation de la France (en association avec l'Allemagne) à l'extension à l'ensemble du territoire turc du réseau de télévision en noir et blanc a également été discutée mais aucune décision n'a encore été prise.

Les deux parties ont signé une convention générale de sécurité sociale, qualifiée de "novatrice et libérale". Elle intéresse quelque vingt mille travailleurs turcs en France, qui pourront désormais exporter en Turquie le montant de leurs allocations familiales et des pensions pour invalidité de travail. En outre, des mesures vont être prises pour qu'ils reçoivent simultanément les cartes de séjour et de travail

Dans le domaine culturel, la France, répondant à la demande formulée par M. Erim, va accroître le nombre des professeurs français en Turquie et les échanges des jeunes et des universitaires vont être intensifiés dans les deux sens. A ce propos, M. Schumann a souligné le renouveau d'intérêt des jeunes Français pour la turcologie. La possibilité d'organiser des stages de longue durée de fonctionnaires turcs en France a été retenue."


"Le communiqué fait état d'une "large concordance" des politiques des deux pays", Le Monde, 25 janvier 1972 :

"Le communiqué déclare que les entretiens du chef du gouvernement turc avec M. Georges Pompidou, MM. Jacques Chaban-Delmas, Maurice Schumann, ministre des affaires étrangères, et Michel Debré, ministre de la défense, "se sont déroulés dans l'atmosphère de cordialité et d'entente qui caractérise les rapports entre les deux pays alliés et amis".

En ce qui concerne les affaires internationales, les entretiens ont porté "en particulier sur la situation en Europe sous l'angle de l'élargissement des Communautés européennes ainsi que dans la perspective de la préparation de la conférence sur la sécurité et la coopération, sur la situation en Méditerranée et au Proche-Orient et sur les suites de la guerre qui vient d'ensanglanter l'Asie méridionale".

"Ces entretiens, ajoute le communiqué, ont tout naturellement confirmé une large concordance des politiques des deux pays qui sont unis par une alliance et qui tendent l'un et l'autre à s'employer à améliorer les relations et à développer la coopération entre tous les pays du continent européen, à maintenir la paix et la sécurité en Méditerranée comme à resserrer les liens de solidarité entre Etats riverains."

La délégation turque a, d'autre part, "exprimé le désir de voir la question de Chypre se résoudre dans le plus bref délai à la satisfaction de toutes les parties intéressées". Du côté français, "le vœu a été formulé que les pourparlers intercommunautaires reprennent prochainement et aboutissent le plus tôt possible".

Sur le plan bilatéral, les deux parties ont décidé de développer la participation française "à la réalisation d'importants projets industriels en Turquie", et la France se déclare "disposée à participer à la réalisation du projet d'installation du réseau de télévision en Turquie".

Le communiqué "exprime l'espoir que l'industrie française soit largement associée à la réalisation du projet de construction des métros d'Ankara et d'Istanbul" en cours d'étude pour ce qui est des rapports économiques, les deux parties, précise le communiqué, "ont relevé l'importance que présenterait une rencontre entre le ministre turc de l'industrie et de la technologie et son collègue français chargé de la recherche scientifique". Le communiqué déclare enfin qu'il a été décidé "de stimuler le tourisme français en Turquie" et "d'accroître les échanges universitaires, culturels et techniques entre les deux pays"."


"Après le rappel en consultation de l'ambassadeur de Turquie : Les milieux autorisés français soulignent que la cérémonie de Marseille à la mémoire des Arméniens avait un caractère "privé"", Le Monde, 15 février 1973 :

"Le rappel en consultation à Ankara de l'ambassadeur de Turquie en France, M. Hassan Isik, à la suite de l'inauguration, dimanche, à Marseille, d'un monument à la mémoire, à la fois, de "1 500 000 Arméniens victimes du génocide ordonné par les dirigeants turcs de 1915" et des "combattants et résistants arméniens morts pour la France et la liberté" (le Monde du 14 février), a donné lieu à un commentaire dans les milieux autorisés français.

On souligne que ce monument a été élevé par un comité arménien dans la cour d'une église arménienne, donc dans une propriété privée. En outre, la présence à l'inauguration de personnalités politiques n'engage en rien le gouvernement français : M. Gaston Defferre, maire de Marseille, a agi de sa propre autorité, et M. Comiti, secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, avait été invité à présider la cérémonie par des citoyens français d'origine arménienne en tant que personnalité locale. On précise qu'il s'agissait d'une manifestation privée et que M. Comiti n'y représentait pas le gouvernement français, qui a le souci de maintenir intactes les relations amicales séculaires entre la France et la Turquie.

Précisons, d'autre part, que le monument aurait dû être inauguré le 30 avril 1972, mais que la cérémonie avait été ajournée, le préfet ayant demandé que des modifications soient apportées au libellé de l'inscription. Les élus communistes qui avaient dénoncé cette démarche demandent maintenant que le gouvernement français reconnaisse officiellement qu'il y a eu "génocide"."


Paul-Jean Franceschini, "Une bien longue brouille", Le Monde, 20 avril 1973 :

"L'ambassade de Turquie a organisé mercredi, à Paris, un "déjeuner d'information" consacré à la "petite crise" qui s'est ouverte entre Paris et Ankara, le 12 février dernier, lorsque l'ambassadeur, M. Hasan Isik, fut " rappelé pour consultations " par son gouvernement, à la suite de l'inauguration, à Marseille, en présence de MM. Comiti et Defferre, d'un monument à la mémoire des Arméniens massacrés il y a cinquante-huit ans dans l'Empire ottoman.

Pour apaiser l'émotion créée en Turquie par cette affaire, Paris avait assuré Ankara que des "termes blessants" ne figuraient pas sur ce monument de "caractère privé".
(...)

Pour faire plaider leur cause sur le fond, les diplomates turcs ont préféré recourir à des amis français. Pour M. Savard, ancien professeur de faculté en Turquie, les massacres de 1915 relèvent des "bavures" qu'implique toute guerre, et il ne faut pas "éternellement pleurer sur le lait répandu. Le mot génocide que l'on emploie est inutile, mieux vaudrait parler de victimes des événements". M. Pierre Lyautey, plus nuancé, demande : "Si demain on inaugurait en Allemagne un monument à la mémoire des populations du Palatinat, exterminées par les soldats de Louis XIV, cela nous serait-il agréable ?""


Voir également : Charles de Gaulle

La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

La France giscardienne et la Turquie

La normalisation des relations franco-turques (1986)

Le gouvernement Balladur et la Turquie

L'amitié franco-turque