dimanche 16 mars 2014

Les Croates et l'Empire ottoman

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 147-148 :

"(...) les rapports historiques entre la Croatie et l'islam ottoman sont loin de se limiter à des affrontements sans fin. Nombreux furent les grands vizirs de la Porte excipant fièrement de leur croacité. Mahmûd Pacha (en fonction de 1453 à 1467 et de 1472 à 1474), Rustem Pacha (1544-1552, 1554-1561), Sîjâvus Pacha (1582-1584, 1585-1588, 1591-1592), Murâd (1606-1611) et Dilâvar Pacha (1620-1621), pour ne citer qu'eux, étaient appelés croates dans les chroniques ottomanes et arboraient dans leur nom la mention de leur origine. Quant à Mehmed Pacha Sokolović (1565-1579), sans doute le plus illustre et le plus glorieux des grands vizirs, avec le Croate Mahmûd Pacha Andjelović et l'Albanais Muhammad Pacha Qyprilli (1656-1661), il revendiquait également une origine croate : lorsqu'il fut mis pour la première fois en présence du Sultan et que celui-ci lui demanda d'où il venait, il répondit « de Croatie ». L'affirmation par ces Bosniaques musulmans de leur croacité ne devait pas être sans conséquences politiques. Les Ottomans avaient conquis la majeure partie des territoires anciennement croates. Le royaume de Croatie, du propre aveu de sa chancellerie, n'en représentait plus que les ultimes reliquats : reliquiae reliquiarum olim regni Croatiae. Les sujets croates de la Sublime Porte étaient donc fondés à réclamer la reconstitution de la Très Grande Croatie médiévale autour de la Bosnie ottomane qui, avant les reculs territoriaux de la guerre de la Sainte Alliance (1683-1699), couvrait les trois quarts de sa superficie. Hasan Kâimî Baba, poète sarajevien de la confrérie soufie des halvétis, après avoir averti les Vénitiens qu'ils seraient châtiés pour avoir « brûlé les Croates », pour avoir attaqué les ports croates de l'Adriatique et ravagé les forêts croates, invitait ses compatriotes à se convertir tous à l'islam de manière à réaliser l'unité nationale :

« ô Croates, écoutez et écoutez-moi bien.
Epousez l'islam, levez-vous pour Allah,
Ne soyez pas les ennemis de la Foi, acceptez le beau Coran,
Et Allah nous aidera tous et paralysera nos ennemis. »

Ce poème du XVIIe siècle apparaît indiscutablement comme le premier manifeste du pancroatisme."

Voir également : Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile

L'intégration des Albanais au sein de la classe dirigeante ottomane

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

L'Empire ottoman, empire européen