mardi 11 février 2014

La réussite de la modernisation turque

Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Le Seuil, 1994, p. 171-173 :

"Il y a quelque chose d'absurde à poser la question de l'assimilabilité des Turcs d'Allemagne à la culture occidentale, parce que leur pays d'origine apparaît actuellement comme le seul grand pays musulman méditerranéen qui ait réussi à s'arracher à sa culture traditionnelle pour entrer, au terme de soixante-dix ans d'efforts, dans la modernité européenne. Entre 1924 et 1938, la révolution kémaliste choisit l'Occident contre l'Orient : Mustafa Kemal abolit le khalifat, supprime les tribunaux religieux, interdit certains vêtements traditionnels, adopte le code civil suisse, accorde aux femmes des droits politiques égaux à ceux des hommes, impose la transcription en caractères latins de la langue turque et la turquification des offices religieux. Il apparaît aujourd'hui clairement qu'un tel programme n'aurait pu être appliqué s'il n'y avait eu au départ une spécificité anthropologique de la Turquie. L'existence de systèmes de parenté bilatéraux sur une bonne partie du territoire donne à la réforme une base : dans ces régions, un statut plus élevé des femmes apparaît comme une chose naturelle et acceptable.

A la mort de Kemal, en 1938, rien n'est joué. Le taux d'alphabétisation de la République laïque est seulement de 19 %. La modernisation mentale des populations n'est pas faite. En 1965, la proportion d'individus âgés de plus de six ans qui savent lire et écrire n'est encore que de 49 %, en 1985 de 77 %. L'indice de fécondité, excellent indicateur de traditionalisme, résiste. En 1966-1967, le nombre moyen d'enfants par femme est de 5,3. En 1985, il est encore de 5,1. Un tel niveau de fécondité, s'il s'était maintenu, aurait impliqué un échec de la révolution kémaliste. Il aurait révélé une stabilité du statut de la femme et une permanence des valeurs religieuses, favorables dans la tradition musulmane comme dans les traditions chrétienne ou juive à la procréation. Mais, dans les quelques années qui suivent, la fécondité s'effondre, conséquence normale du processus d'alphabétisation. En 1992, on ne compte plus en moyenne que 3,6 enfants par femme. Ce chiffre global masque des différences régionales importantes : sur les bords de la mer Noire, zone de forte patrilinéarité, l'indice dépasse encore 4 ; dans les provinces de l'Est, très patrilinéaires, passablement arriérées et pour certaines à forte implantation kurde, il atteint toujours 5,5. Sur les bords de l'Egée et de la Méditerranée le nombre d'enfants par femme est déjà inférieur à 3 et l'on peut parler d'une transition démographique achevée.

Cette modernisation mentale s'est accompagnée de fortes perturbations psychologiques et politiques. La vague de violence des années soixante-dix est typique d'un pays en cours de transformation dans lequel le sentiment d'insécurité s'accroît. Mais, au contraire de ce que l'on peut observer dans plusieurs pays musulmans classiques, le bouleversement culturel n'a pas pour l'instant mené en Turquie à une hégémonie idéologique du fondamentalisme religieux. Jusqu'au coup d'Etat de 1980, c'est une extrême droite de type nationaliste, forte dans le Centre et l'Est anatolien, qui perturbe le fonctionnement des institutions démocratiques. Or la prédominance du nationalisme est bien caractéristique d'une société où l'emprise religieuse n'est pas trop forte. L'islam n'est pas absent de la vie politique turque puisque aux élections générales de 1991 le Parti de la prospérité, islamiste, a obtenu 16,9 % des suffrages exprimés. Le score électoral des fondamentalistes tombe cependant au-dessous de 13 % des suffrages exprimés sur l'ensemble de la façade méditerranéenne et égéenne, lieu de prédominance des systèmes familiaux bilatéraux et zone particulièrement développée en termes d'alphabétisation. Des incidents comme les émeutes de Sivas en juillet 1993 montrent que l'islamisme peut aussi se manifester sous son aspect violent. Mais la localisation des affrontements dans le centre et l'est de l'Anatolie, où l'intégrisme retrouve les zones d'implantation de l'extrême droite nationaliste, montre le caractère périphérique de la perturbation. En Algérie, l'islamisme est caractéristique des régions les plus centrales et les plus développées. Dans les zones de Turquie intermédiaires aux régions de tradition nucléaire et communautaire, bilatérale et patrilinéaire, le système politique doit maîtriser une culture locale moins progressiste, tandis que la proximité de la revendication autonomiste kurde dramatise les conflits. Laissé à ses seules forces, l'islam turc ne serait pas une menace pour l'équilibre général de la République. Le rétablissement d'un système libéral et parlementaire par la Constitution de 1982 a permis l'émergence d'une vie politique pluraliste, même si subsistent des habitudes de violence.

L'échec de la modernisation yougoslave contraste avec la réussite de la modernisation turque. Entre 1990 et 1994, la fédération yougoslave se déchire, selon des lignes à la fois religieuses et tribales. Des nations ethniques réémergent, dont la structure étouffante évoque, autant que l'idéologie communiste, l'anti-individualisme du système anthropologique communautaire et patrilinéaire. L'individu se dissout dans un groupe national dont la cohésion rappelle la zadruga des Slaves du Sud. La famille communautaire, majoritaire en Yougoslavie, dominante chez les Serbes, chez les Bosniaques musulmans et chez une bonne moitié des Croates, apparaît au fond beaucoup moins européenne que le modèle nucléaire des Turcs des bords de la Méditerranée et de l'Egée. Elle n'inclut pas le minimum d'individualisme nécessaire au processus de modernisation."

Voir également : Quelques données factuelles sur la Turquie

La répartition géographique des votes pour la gauche kémaliste (CHP, puis SHP et DSP) et la droite nationaliste (CKMP, puis MHP)