vendredi 26 décembre 2014

Le réformisme du sultan Mahmut II




Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984 :

"(...) le sultan ottoman réformateur Mahmud II apparut en 1826 à son peuple vêtu de pantalons et d'une tunique, et veilla à ce que son exemple soit suivi dans l'armée. Le port du pantalon, avec tunique pour les militaires et redingote pour les fonctionnaires, fut imposé par décret. Cette mode gagna ensuite les classes urbaines et cultivées. Le vêtement occidental se répandit d'abord en Turquie, puis dans certains pays arabes, enfin en Iran." (p. 268-269)

"Durant les guerres de la Révolution et de l'Empire, ces écoles [d'officiers] subirent à nouveau des difficultés et sous la pression des forces réactionnaires certaines furent fermées. Lorsque Mahmud II entama ses réformes en 1826, seules les écoles de génie militaire et naval subsistaient. On intensifia leurs activités et on créa d'autres établissements, notamment une école de médecine en 1827 et, en 1834, une école des sciences militaires à l'image de Saint-Cyr et Sandhurst. Dans toutes ces institutions, des étrangers figuraient en bonne place parmi les professeurs et la connaissance d'une langue étrangère, en général le français, était requise des élèves.

Les musulmans qui maîtrisaient des langues occidentales se virent confrontés à la tâche urgente d'étudier les sciences occidentales, de traduire, ou de rédiger en turc des manuels de cours et, condition préalable, de donner à leur langue le vocabulaire technique et scientifique qui lui manquait et dont ils avaient besoin pour remplir ces objectifs." (p. 243-244)

"En 1838, le sultan réformateur Mahmud II, dans un discours adressé aux étudiants à l'occasion de l'inauguration de la nouvelle école de médecine, devait encore justifier la présence du français dans le programme d'études :

« Vous allez étudier la médecine scientifique en français... Mon objectif en vous faisant apprendre le français n'est pas de vous enseigner cette langue, mais de vous enseigner la médecine scientifique et peu à peu de la faire entrer dans notre langue [...] par conséquent, travaillez durement pour acquérir la connaissance de la médecine et efforcez-vous progressivement de l'introduire dans notre langue et de lui donner cours en turc... »

Dans son discours, le sultan soulevait un des problèmes cruciaux de l'occidentalisation." (p. 82)


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Outre la question du transfert de technologies, le débat sur la transformation de l'armée ottomane en une armée organisée sur le modèle européen allait demander une réflexion approfondie et un travail de redéfinition de l'identité des Ottomans. Adopter un système complètement nouveau avait aussi un coût social et culturel, avec des troupes enrégimentées et disciplinées à former, sans compter le vaste système antérieur des Janissaires à anéantir avec 500 000 hommes à mettre au rancart. Par ailleurs, la réforme de l'armée impliquait aussi de revoir complètement les fondements idéologiques du gouvernement et les rapports entre gouvernants et gouvernés. A cet égard, la religion n'était qu'un de ses fondements idéologiques.

Cette réforme mettait fin à l'organisation militaire de type classique de l'Empire ottoman, fondée sur la « professionnalisation de l'armée », par l'abolition du corps des Janissaires en 1826. Cette décision prise par Mahmûd II ainsi que la promotion d'une « armée de citoyens » signait le début d'une nouvelle forme d'absolutisme ottoman, se fondant sur une citoyenneté, turque et musulmane, définie de manière plus stricte.

Fondée par le sultan Mahmud II, cette nouvelle armée reposait sur le système de la conscription répandu dans les armées européennes depuis la Révolution française et elle était entraînée par des instructeurs européens. Des perfectionnements furent apportés à cette armée de conscription, par strates successives et ce, jusqu'à l'avènement de la République. Mais le rival russe avait déjà effectué sa propre réforme un siècle auparavant et entretenait l'armée de conscription la plus nombreuse d'Europe.

L'échec des réformes de Selîm III, puis les défaites militaires, l'instabilité et les insurrections dans les provinces étaient des signaux d'alarme qui disaient l'urgence à restaurer l'autorité de l'État et à le doter d'un outil militaire fiable. Une nouvelle tentative de réorganisation eut lieu le 1 juin 1826 en créant le corps des eşkinciyan, des militaires sélectionnés dans les bataillons de janissaires de la capitale destinés à promouvoir une nouvelle armée. Mais, les janissaires se révoltèrent, pillèrent le palais du grand vizir et réclamèrent la chute des réformateurs. Mahmud II s'appuya sur le corps des artilleurs, des officiers favorables aux réformes et des ulema qu'il rallia à sa cause. Le 15 juillet 1826, la dernière grande révolte des janissaires de la capitale fut réprimée par la canonnade et élimina un corps vieux de cinq siècles. Cette abolition fut qualifiée d'événement heureux [vakayi hayriye]. Rude affaire. Mais dans les provinces, les janissaires résistèrent, notamment en Bosnie où les soulèvements prirent une ampleur maximale, de par leur violence et leur durée. Le mouvement réformateur de Mahmud II était perçu comme une double menace, contre les privilèges de classe qui étaient remis en cause, ainsi qu'une atteinte à la religion, en introduisant des mesures d'occidentalisation. Les janissaires étaient devenus l'élément central de l'armée ottomane et leur suppression laissait un vide qu'il fallait rapidement combler, sous peine de laisser l'Empire momentanément sans défense. Leur corps ainsi que celui des sipâhî étaient officiellement supprimés. De même, au courant du mois de juillet, les chefs de la confrérie Bektaşi (qui soutenaient les janissaires) furent pourchassés et arrêtés. Tous les corps liés de près ou de loin aux janissaires connurent le même sort.

Ainsi la formation d'une armée nouvelle se fit-elle très rapidement. Le sultan créa la nouvelle fonction de serasker [commandant en chef des armées et ministre de la Guerre]. Cette nouvelle armée, appelée 'asâkir-i mansûre-i muhammediye [les troupes victorieuses de Muhammad], était formée de l'artillerie, la cavalerie et des autres corps rénovés. Les nouveaux commandants furent notamment pris parmi ceux qui avaient servis dans le nizâm-i cedîd de Selim III. Il s'agissait de deux des trois premiers commandants choisis. Mais leur âge et une expérience ancienne posèrent problème. C'est pourquoi, dès le mois d'août 1826, le sultan fit appel à son vassal égyptien, Muhammad Alî, lui demandant d'envoyer douze officiers pour remplacer ses hommes du nizâm. Confronté à un refus, il se tourna vers des instructeurs étrangers. En 1828, une nouvelle terminologie militaire fut introduite dans l'armée ottomane qui correspondait aussi à de nouvelles fonctions. (...)

Le sultan décida alors de fonder une école préparatoire militaire à Soğuk Çeşme pour former une réserve au bataillon de la Cour. L'école était organisée comme les autres écoles « traditionnelles » avec un ulema qui enseignait des matières religieuses. En outre, les étudiants bénéficiaient d'entraînements militaires. En 1829, elle doubla son effectif qui passa à 200 élèves. (...)

Ce nouveau corps des officiers était la classe la plus favorisée de l'Etat. Les officiers généraux recevaient des honneurs, des décorations, cadeaux divers, mais aussi l'attribution de gouvernorats lucratifs. Ils bénéficiaient d'un prestige social et de retraites confortables. Du point de vue social, les nouveaux dirigeants étaient intégrés dans l'ancienne élite dirigeante. Cette situation fut difficile à gérer au départ, mais elle conféra une légitimité et un enracinement social à cette élite lorsqu'elle devint occidentalisée, évitant de la marginaliser. (...)

Le sultan Mahmud II mena une politique offensive de propagande pour imposer ses réformes. A cet effet, l'historiographe du régime, Sahhaflarşeyhizade Mehmed Esad Efendi, publia en 1828 une apologie de l'élimination du corps des janissaires, Le fondement de la guerre [Üss-i Zafer], destiné aux ulema et aux lettrés religieux. Il y discutait les origines de la guerre et opérait une distinction entre la guerre juste [cihâd] et la rébellion [fitna], dont il qualifiait les opposants aux réformes du sultan. Sa contribution au débat idéologique des années 1820 aida à légitimer « l'ordre nouveau » sur le fondement du cihâd.

C'est en 1834 que fut créée une véritable école militaire à Istanbul, après l'école de médecine militaire en 1827. Elle était un des remèdes envisagé pour tirer les conséquences des revers devant les troupes réformées égyptiennes entre 1832 et 1839.

La solution préconisée pour rénover l'armée était de la doter en armements nouveaux et d'instruire les soldats dans les « savoirs modernes » en créant des écoles militaires afin de forger un nouvel état d'esprit dans l'armée. Ainsi, grâce à l'acquisition de savoirs techniques et scientifiques, ces jeunes officiers constituèrent de nouvelles élites et de futurs cadres non seulement pour l'armée mais aussi pour la société ottomane toute entière." (p. 15-19)


Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :

"Une deuxième vague de confrontations islamo-musulmanes toucha les Balkans en pleine décadence ottomane dans la première moitié du XIXe siècle. A l'époque, les sultans Selîm III et Mahmûd II tentaient de se libérer de l'emprise de leur garde prétorienne, les janissaires. Or, ceux-ci étaient rattachés à la Bektâchiyya. On se souvient que la prédication bayramie-malamie avait rencontré chez eux un écho favorable, les bektachis n'avaient donc pas éprouvé de grandes difficultés à obtenir leur adhésion. Aussi, quand le sultan Mahmûd supprima le corps des janissaires bannit-il en même temps les bektachis. Paradoxalement, les bektachis, dont l'hétérodoxie religieuse ne faisait pourtant aucun doute, se portèrent à la tête d'un mouvement qui prétendait défendre l'islam contre les réformes du Sultan qualifiées d'innovations blâmables. Janissaires et bektachis se firent donc les champions du conservatisme musulman. La périphérie européenne, bosniaque et albanaise, de l'Empire, d'où ils étaient originaires, se souleva contre le centre et le Sultan « infidèle ». Cette confrontation entre les conservateurs des provinces éloignées et les modernistes alors au pouvoir à Istanbul illustre de manière exemplaire les déchirements contemporains de l'islam." (p. 50-51)


Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 :

"En juin 1826, le sultan Mahmûd II, ayant tenté de réformer l'armée, se heurta, comme ses prédécesseurs, à l'opposition des janissaires. Il ne céda pas à leurs exigences et fit bombarder leurs casernes à Istanbul. Cet événement sans précédent, suivi de la suppression du corps des janissaires, provoqua la fureur des citadins bosniaques qui, pour beaucoup d'entre eux, appartenaient à ce corps, cette appartenance leur conférant, outre les privilèges inhérents à la condition d'askerî, un évident prestige aux yeux des autres habitants de la province. Résolu à éliminer ce qui restait des janissaires dans les diverses parties de l'Empire, le Sultan dépêcha, dans le courant de l'année 1827, des troupes en Bosnie afin de procéder à cette liquidation. Commandés par Abdûrrahmân Pacha, ces troupes entrèrent dans Sarajevo, y écrasèrent les janissaires et exécutèrent sept de leurs chefs. L'année suivante, cependant, Abdûrrahmân Pacha fut chassé de la ville par ses habitants et dut se résigner à installer lui aussi sa résidence à Travnik. En dépit de sa défaite de 1827, Sarajevo demeurait donc indomptée.

Après ce premier coup de force, Mahmûd II entreprit d'amener les ayân bosniaques à résipiscence. Il avait, les années précédentes, réduit les ayân de Roumélie et d'Anatolie, et bien que ceux de Bosnie-Herzégovine se soient montrés de tous les plus loyaux4, il importait qu'ils acceptassent à leur tour d'abandonner leurs prérogatives et de se prêter à la réorganisation administrative de l'Empire dont le pouvoir du Sultan devait sortir renforcé. (...)

4. Précisons que s'ils étaient loyaux et fidèles à la personne du Sultan et à l'Empire, auxquels leur sort en tant qu'ayân, en tant que membres de l'élite ottomane, était étroitement lié, cette loyauté ne s'étendait pas à la politique du Sultan lorsque celle-ci allait à l'encontre de leurs intérêts propres." (p. 98)


Voir également : Les Tanzimat

mercredi 24 décembre 2014

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur




François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"Quant au personnage, il offre une riche matière à réflexion. Autoritaire, il cherche à instaurer un pouvoir quasi absolu, veut tout contrôler, établit le règne de la censure, surveille ses sujets par un réseau élaboré d'informateurs et d'espions. Il offre ainsi un exemple intéressant de pouvoir autoritaire, qui, tout en plongeant ses racines dans la tradition politique ottomane, n'est pas sans rappeler ou sans annoncer, par certains aspects, d'autres régimes politiques du XXe siècle et peut-être du XXIe siècle. Il s'efforce pourtant de moderniser l'Empire, de développer l'économie, de construire des chemins de fer, d'ouvrir des écoles, de rénover l'armée. Cette politique de modernisation, il entend la mener hors de la tutelle des grandes puissances. Toutefois, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'opposer à leur ingérence grandissante dans les affaires intérieures de l'Empire, ni empêcher la vague des nationalismes de la fin du XIXe siècle de toucher de plein fouet les territoires ottomans." (p. 14-15)

"La volonté réformatrice du sultan va se heurter à bien des difficultés et à bien des résistances. Au premier chef, l'état des finances constitue le principal obstacle à la mise en oeuvre d'un programme extensif de réformes. Mais il y a aussi le manque d'hommes capables, ce dont le sultan se plaint auprès de l'ambassadeur anglais, Henry Layard : aux yeux des Ottomans, lui dit-il, servir l'Etat, ce n'est pas faire acte de de dévouement, c'est un moyen de s'enrichir, de vivre dans le luxe (d'où la corruption qui sévit à tous les échelons de l'administration). Abdülhamid se plaint aussi du conservatisme ambiant, notamment celui des oulémas. Les oulémas ottomans, note-t-il, sont « conservateurs à outrance », ils suspectent a priori tout ce qui vient d'Europe. Il lui arrive de traiter de « sot » le cheikh ül-islam qui s'oppose à l'adoption d'un nouveau couvre-chef dans l'armée. Il a songé à des réformes radicales, comme l'utilisation du calendrier grégorien, et même l'adoption d'un alphabet latin pour faciliter l'apprentissage de la langue ottomane." (p. 240-241)

"Méfiant à l'égard de la hiérarchie religieuse, soupçonneux vis-à-vis du cheikh ül-islam et de ses fatwa, Abdülhamid se plaint fréquemment du conservatisme des oulémas ottomans, qui s'opposent systématiquement à ce qui vient de l'Europe. Mais il ne fait rien pour qu'ils s'ouvrent davantage au monde extérieur. Il multiplie les écoles modernes, mais abandonne les médressés à leur état de décrépitude. Paradoxalement, ce sont les Jeunes Turcs, qui, dès 1909, ayant besoin d'oulémas à l'esprit ouvert pour légitimer le nouveau pouvoir, entreprendront la réforme et la modernisation des médressés. De même, parmi les confréries, Abdülhamid soutient les plus orthodoxes et les plus conformistes. En fait, il ne se soucie guère de l'aggiornamento de l'islam. Il mise sur la foi du hamal, le portefaix kurde, et sur celle du mehmetçik, le « poilu » turc. C'est de cette foi-là qu'il a besoin pour assurer la cohésion de son armée et la résistance aux empiètements des puissances chrétiennes.

La conséquence en est que, sous le califat d'Abdülhamid, l'islam ottoman semble se figer. Les efforts pour réformer l'islam et l'adapter au monde moderne ne trouvent guère droit de cité dans l'Empire. La réflexion théologique vivante, la pensée d'un islam rénové se réfugient dans l'Egypte occupée par les Anglais, avec des personnalités rayonnantes comme Muhammad Abduh et Rachid Ridha ; on la rencontre aussi parmi les musulmans de l'Inde, notamment à Aligharh, ainsi que chez les musulmans de Russie, en particulier chez les Tatars, soucieux de moderniser l'islam pour mieux résister aux tentatives d'assimilation et de conversion des Russes. Serait-ce l'aiguillon de la situation coloniale, véritable défi pour la pensée et la théologie islamiques, qui fait défaut aux oulémas ottomans ? Ou bien est-ce la censure d'Abdulhamid qui étouffe les velléités réformatrices ? En tout cas, paradoxalement, la politique du califat ne débouche nullement sur un renouveau religieux dans l'Empire." (p. 201-202)

"Les Tanzimat ont légué l'idée d'instruction publique, l'idée (nouvelle à cette époque) que l'enseignement est une affaire d'Etat. La création d'écoles publiques a été un élément important de la politique de modernisation institutionnelle de l'époque des réformes. Les réformateurs ont conçu un enseignement civil, à la charge de l'Etat, mais déjà sécularisé ; il n'était pas question pour eux de faire des écoles déjà existantes (les écoles religieuses, mekteb et médressés) les foyers d'un enseignement moderne, ce qui fait que, dès l'époque des Tanzimat, coexistent en parallèle deux réseaux scolaires, l'un « traditionnel », à base religieuse, et l'autre « moderne », à caractère déjà plus séculier. L'idée que l'enseignement public doit être étendu aux filles date également de la même époque. Par ailleurs, les Tanzimat ont mis au point un cadre institutionnel, la loi de 1869, inspirée du modèle français, qui prévoit un système complet d'instruction publique de l'école primaire (ibtidaî) à l'université (dar el-fünûn), en passant par l'école moyenne (rüşdiye), l'école préparatoire ou collège (idadî) et finalement le lycée (sultanî), et qui énonce le principe d'un enseignement primaire obligatoire pour tous les Ottomans. (...)

L'effort scolaire entrepris par Abdülhamid dès l'époque de la « reconstruction » est important. Les statistiques montrent que le nombre d'écoles moyennes, qui était de 277 en 1879, est déjà passé à 435 en 1888. Mais c'est surtout la progression du nombre des collèges (idadî) qui est impressionnante : en 1876, dans toute l'étendue de l'Empire, il n'y en avait que 6 ; en 1893, on en compte déjà 55, et le chiffre atteindra 98 en 1908. Le véritable « décollage » se situe entre 1884 et le milieu des années 1890 ; ensuite, la progression stagne, probablement à cause de la crise de 1894-1896, puis reprend, mais moins vite. En même temps, le nombre des écoles de filles progresse également d'une manière significative. À cela s'ajoute la création de nouvelles grandes écoles, comme l'école de droit (Hukuk Mektebi), l'école des beaux arts (Sanayi-i Nefise Mektebi), l'école de commerce (Ticaret Mektebi) et la modernisation de l'école d'administration." (p. 250-252)

"En ce qui concerne le premier point, le pouvoir s'attaque au çarşaf, sorte de pèlerine que les femmes d'Istanbul ont commencé à préférer au manteau (ferace) et au voile (yaşmak). D'origine proche-orientale, le çarşaf se répand vers le milieu du siècle et fait fureur dans la capitale dans les années 1880. Pourquoi Abdülhamid déclare-t-il la guerre à ce vêtement qui, à première vue, étant donné son ampleur, semble mieux répondre à la décence islamique ? Pour des raisons de sécurité d'abord. Précisément à cause de son ampleur, il est possible de s'envelopper dans un çarşaf et de se dissimuler sous ses plis. Au début du règne d'Abdülhamid, deux individus s'étaient ainsi déguisés et avaient réussi à pénétrer au Palais dans l'intention de délivrer Murad [frère du sultan]. Et l'on citait le cas d'hommes qui se travestissaient en femme avec un simple çarşaf pour s'introduire dans les harems. Ensuite, le çarşaf est dans le collimateur parce que, protégeant mieux, il permet aux femmes de sortir davantage et de fréquenter les lieux publics. Enfin, la façon de le porter, en serrant exagérément à la taille, choque les censeurs. En 1892, un décret est promulgué contre le çarşaf ; dans l'exposé des motifs, il est dit que les femmes se serrent la taille, qu'elles portent des çarşaf noirs semblables aux vêtements de deuil des femmes chrétiennes, et que tout cela ne convient pas à l'islam. Cette loi provoque la colère des tisserands ; le çarşaf, disent-ils, est un châle fabriqué à partir d'étoffes indigènes, des tissus provenant de Bagdad ou d'Alep, tandis que le ferace est fait dans des tissus que l'on importe de l'Europe ! Le pouvoir intervient aussi par le canal du cheikh ül-islam ; mais qu'elles émanent du pouvoir public ou des autorités religieuses, les interdictions répétées montrent assez que le pouvoir hamidien est impuissant contre la mode.

Pour ce qui est de l'alcool, en interdire totalement la consommation (comme certains sultans avaient essayé de le faire jadis) est devenu une impossibilité dans l'Istanbul de la fin du XIXe siècle. La seule chose que puisse faire le sultan (qui lui-même ne dédaigne pas un verre de cognac de temps à autre), c'est d'interdire la vente d'alcool dans les quartiers musulmans. Par ailleurs, un certain nombre d'irade rappellent à intervalles réguliers l'interdiction de consommation d'alcool pour les musulmans. « Cela ne convient pas au siège du califat », disent-ils. Mais la consommation de rakı fait désormais partie des usages établis, notamment parmi les bureaucrates de la Porte, pour lesquels elle constitue un attribut de la modernité au même titre que la redingote, le port du fez ou la lecture du journal." (p. 332)

"Le régime autocratique établi par Abdülhamid est un mélange d'éléments appartenant à la tradition autoritaire et à la culture politique ottomanes, et d'éléments beaucoup plus modernes que l'on va retrouver par la suite. De même que Tocqueville a montré les continuités souvent masquées entre la France de l'Ancien Régime et celle de la Révolution, de même, il existe des continuités plus ou moins cachées entre l'Empire ottoman du XIXe siècle et la République turque. Sur un territoire qui s'est rétréci au fil des crises comme une peau de chagrin, jusqu'à ne plus être constitué que de l'Anatolie en 1919, l'Etat n'a cessé de se renforcer. A un siècle d'intervalle, on retrouve l'autoritarisme, la centralisation, le poids de l'Etat. Sur ce plan, l'oeuvre d'Abdülhamid annonce celle de Mustafa Kemal Atatürk tout autant qu'elle prolonge celle de Mahmud II." (p. 447)


François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Ainsi, le panislamisme de 'Abdül-Hamîd a consisté surtout à mobiliser les musulmans de l'empire autour du thème du califat et à resserrer les liens avec les provinces arabes. Pour le reste, la religion islamique, même si elle a occupé apparemment une place plus grande, n'a pas retrouvé la position qui était la sienne avant les Tanzîmât. Au contraire, les tendances à la sécularisation de l'époque des réformes ont été renforcées, par exemple dans le domaine judiciaire en 1879. Les oulémas ne retrouvèrent pas leur pouvoir traditionnel et continuèrent à être contrôlés de près par le pouvoir civil. Les cheykh ül-islam nommés par 'Abdül-Hamîd furent des personnages de second rang que le sultan pouvait aisément tenir en lisière. A quelques exceptions près, les confréries (tarikat) furent abandonnées à leur état de décrépitude, de même que les medrese, dont la réforme ne sera entreprise que sous les Jeunes-Turcs. Du reste, le sultan se méfiait des étudiants des medrese, les softa, bien souvent turbulents. Autre indice de la place de l'islam à l'époque de 'Abdül-Hamîd, les livres de religion. On en publie davantage, mais proportionnellement moins que les ouvrages traitant de matières laïques. Ils représentaient 38 % des livres imprimés sous Abdül-Medjîd, 22 % sous Abdül-'Aziz, et seulement 14 % sous 'Abdül-Hamîd. Tous ces éléments amènent à nuancer le « retour au religieux » évoqué plus haut. En fait, l'islam était loin d'être restauré dans l'Etat, et il n'était nullement question d'un retour à la théocratie comme le prétendaient les adversaires du sultan." (p. 536)


Voir également : Les Tanzimat

Osman Hamdi Bey

La mère d'Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) n'était pas arménienne, mais circassienne (contrairement à la légende arménienne)

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II), un sultan entouré d'Arméniens

La place des Arméniens dans l'Etat hamidien


Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895


Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

L'immigration des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant


Une des "raisons" de l'antisémitisme arménien : la loyauté des Juifs ottomans à leur Etat, sous Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) et les Jeunes-Turcs

Les Juifs et la police ottomane sous le sultan Abdülhamit II

Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry

Le sultan Abdülhamit II et Theodor Herzl

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

lundi 17 novembre 2014

Jacques Soustelle et la question du Turkestan soviétique

Jacques Soustelle, Lettre ouverte aux victimes de la décolonisation, Paris, Albin Michel,‎ 1973, p. 54-57 :

"C'est en somme un double empire que gouverne Moscou. A l'ouest, les anciens Etats indépendants de la côte baltique absorbés par l'U.R.S.S., soumis à une rigoureuse répression, aux déportations massives et à une étroite surveillance policière, et les protectorats, de culture allemande (R.D.A.), slave (Pologne, Tchécoslovaquie, Bulgarie), magyare (Hongrie), latine (Roumanie). Les événements de Hongrie et de Tchécoslovaquie démontrent suffisamment que l'indépendance de ces satellites demeure nominale. Leur économie est étroitement liée à celle de l'U.R.S.S. au sein du Comecon, leurs ressources détournées au profit de la Russie par le jeu des accords imposés et de la fixation arbitraire du cours du rouble. Le dogme marxiste y est également imposé, et les blindés soviétiques interviennent à la moindre velléité de mettre le dogme en question. Qu'il y ait là un cas typique de colonialisme assorti d'exploitation économique et de domination militaire, c'est bien évident. Le fait que les populations dominées appartiennent pour la plupart à une ethnie slave ne change rien à la situation. Encore ne saurait-on invoquer un tel argument pour l'empire situé au sud et à l'est du « cœur » slave de l'U.R.S.S., puisque le régime communiste n'a fait que prendre la suite du tsarisme pour perpétuer l'hégémonie russe sur des peuples ouralo-altaïques ou turco-mongols, dont quarante millions de musulmans. Sans doute aucun bras de mer ne sépare la métropole de ses territoires coloniaux, mais il serait vain de s'appuyer sur un tel critère. Les faits historiques, ethnologiques et linguistiques ont plus de poids que la géographie. L'U.R.S.S. est bel et bien un empire, un grand ensemble multiracial au sein duquel le rôle politique, militaire et économique le plus important est joué par la R.S.F.S.R., c'est-à-dire par la Russie. L'autonomie des « républiques » et des « territoires » n'existe que sur le papier : l'inflexible appareil du parti communiste de l'U.R.S.S., la machinerie policière et militaire, la forte proportion de Russes dans les organes dirigeants locaux, la subordination des « ministères » de chaque république ou territoire aux ministères centraux de Moscou, tout cela aboutit en fait à ce que l'U.R.S.S., derrière une façade fédérale, se comporte comme un Etat unitaire durement centralisé. D'ailleurs des purges sévères déciment périodiquement les cadres autochtones accusés de déviationnisme et de chauvinisme bourgeois.

Je me souviens d'une conversation que j'ai eue en 1956 ou 1957 avec l'ambassadeur Vinogradov. Nous parlions, bien entendu, de l'Algérie. Le diplomate russe, avec la bonhomie madrée qu'on lui connaissait, se montrait ou affectait de se montrer peu intéressé par les revendications nationalistes des Arabes algériens. En conclusion : « Pourquoi ne faites-vous pas comme nous ? me dit-il. Une République algérienne, faisant partie d'une Fédération française... bien sûr elle aurait théoriquement le droit de se séparer, comme l'Ouzbékistan... mais vous pourriez sans nul doute faire en sorte qu'elle ne se sépare pas » — et son sourire malin, le ton de sa voix, un certain clin d'œil semblaient me dire : « Il y a des méthodes qui ont fait leurs preuves en U.R.S.S. — vous devriez vous en inspirer. »

Je n'allais évidemment pas lui répondre que nous n'avions pas le parti unique, ni le Guépéou, ni les moyens ou le désir d'organiser des déportations massives et meurtrières comme celle qui permit à Staline de « liquider » les Tatares de Crimée. En outre, le gouvernement français ne pouvait pas mettre en œuvre dans un quelconque territoire d'outre-mer la moindre mesure de rigueur sans provoquer un concert d'aboiements de la meute onusienne, qui demeure remarquablement silencieuse quand il s'agit du sort des peuples non russes de l'U.R.S.S.

Il est frappant d'observer qu'on a bouleversé et que l'on continue à bouleverser l'opinion mondiale au sujet de neuf millions de musulmans algériens, de trois cent mille Arabes israéliens et d'un million d'Arabes dits palestiniens, mais que pas un mot n'est prononcé quant aux quarante millions de Musulmans colonisés par les Russes.

Qu'il existe un empire russe en Asie n'a rien de choquant. Ce qui est choquant, c'est l'hypocrisie des Soviets, de leurs clients et de leurs satellites. L'empire portugais est bien modeste, par son étendue, sa population et ses ressources, comparé à celui que contrôle Moscou. Mais c'est un crime que commettent les Portugais en demeurant à Bissau ou à Luanda, et on met tout en œuvre pour le leur faire payer cher. Qui se soucie, pendant ce temps, des Ouzbeks, des Tatares, des Kazaks ?

L'enceinte des Nations unies résonne depuis des années des imprécations soviéto-arabo-afro-asiatiques contre l'Afrique du Sud parce que cette République refuse d'accorder l'autodétermination et l'indépendance au Sud-Ouest africain (Namibie), territoire en grande partie désertique, maigrement peuplé de tribus errantes dont la culture est demeurée paléolithique. Il est manifestement ridicule de vouloir ériger un tel pays en Etat. Mais c'est à ce propos que l'on s'agite à New York et à Addis-Ababa, où personne ne souffle mot quant à Samarcande ou Tachkent, villes de vieille civilisation musulmane."

Voir également : Jacques Soustelle

La Turquie, bastion solide à l'est de l'Europe (1985)

La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale

vendredi 14 novembre 2014

La déportation des Turcs meskhètes (Ahıska) par Staline

Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d'Union Soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 111-115 :

"Après avoir nettoyé la Crimée de ses Tatars, de ses Allemands, de ses Bulgares, de ses Grecs, Staline revint au Caucase et tout particulièrement à la Géorgie. Un arrêté du 21 juillet 1944 ordonne la déportation de 86 000 Turcs-Meskhètes, Kurdes et Khemchines des régions frontalières de la Géorgie : 40 000 sont envoyés au Kazakhstan, 30 000 en Ouzbékistan et 16 000 en Kirghizie. Ordre est donné au NKVD de procéder à cette mesure en novembre. Staline leur donne le droit d'emporter 1 000 kilos d'affaires personnelles (deux fois plus qu'aux Tatars). La directive signée par lui ordonne de procéder à des déplacements « par kolkhozes entiers ou par groupes distincts d'exploitations ». Staline accorde au NKVD 34 millions de roubles pour mener à bien cette opération.

Les Meskhètes sont des Géorgiens installés depuis des siècles dans leur région montagneuse qui porte leur nom (la Meskhétie), au nord de l'Adjarie, région du Sud-Ouest de la Géorgie qui s'étend jusqu'au port de Batoum et borde la frontière turque. Après le dépeçage de la Géorgie entre Perses et Turcs au XVIe siècle, ces populations furent assimilées par l'Empire ottoman sur le plan religieux et linguistique : les Meskhètes, convertis à l'Islam, s'habituèrent peu à peu à parler turc. Au début du XIXe siècle leur territoire fut en grande partie rattaché à l'Empire tsariste par Nicolas Ier. Le recensement de 1926 en dénombrait 137 921, le recensement de 1937 les ignore et les comptabilise soit parmi les Géorgiens, soit parmi les Turcs.

Les Kurdes, peuple de l'Empire ottoman, ont commencé à s'installer dans tout le Caucase, alors partie constituante de cet Empire, dès le début du XVIIIe siècle. Ils deviennent sujets du Tsar au cours de l'expansion russe dans la région pendant le XIXe siècle. Le recensement de 1937 en dénombre 48 399, inégalement répartis entre la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan. A la fin de la guerre en 1944 leur nombre avoisine les 60 000. A l'exception de quelques milliers de Kurdes urbanisés, cette population en majorité nomade a l'habitude, peu conforme à la rigidité du contrôle policier stalinien, de passer la frontière turque au gré de ses errances, et prête ainsi le flanc aux accusations d'espionnage ou en tout cas à la suspicion.

Les Khemchines ou Khemchiles sont des Arméniens convertis à l'Islam, originaires de l'Arménie turque ; ils vivent dans la république autonome d'Adjarie au bord de la mer Noire, le long de la frontière turque. Au nombre de 7 000 environ, ils ne constituent qu'une mince minorité (un peu moins de 5 %) de cette région autonome de la Géorgie dont la population autochtone, les Adjars, est, elle aussi, de religion musulmane. Un peu plus de 10 000 Khemchines vivent alors de l'autre côté de la frontière en Turquie. Ce facteur a sans doute pesé sur l'expulsion de leurs cousins soviétiques. Les Adjars, musulmans, mais sans cousins de l'autre côté de la frontière, n'ont pas été inquiétés.

Quelques jours après avoir été informé de la décision de déporter les Kurdes, le commissaire du peuple à l'Intérieur de l'URSS est interpellé par un subordonné inquiet, soucieux de montrer sa vigilance : les 812 Kurdes, déportés en juillet 1937 de la frontière arménienne en Kirghizie sont-ils visés par le décret du 21 juillet 1944 et doivent-ils être à nouveau déplacés ? La mise en œuvre de la décision traîne en longueur. Le 20 septembre un ordre du NKVD signé Béria donne les instructions détaillées. Objectif : « Réaliser l'opération en dix jours du 15 au 25 novembre de l'année en cours » soit près de deux mois après la diffusion de l'ordre. Béria divise la région en quatre secteurs opérationnels, chacun confié à un responsable du NKVD, flanqué d'un suppléant. Il mandate le vice-commissaire du NKVD, Tchernychov, pour négocier avec le général d'armée Khroulev, commandant en chef des troupes de l'arrière, la livraison de 900 camions Studebaker, fournis par les Américains au titre du lend-lease et soustraits à l'usage militaire pour transporter les victimes : six régiments et deux détachements spéciaux des troupes intérieures du NKVD sont mobilisés pour ce nettoyage. Béria confie la direction de l'opération à son âme damnée, Bogdan Koboulov, flanqué du chef du NKVD de Géorgie, Rapava et de son adjoint.

Pendant les huit semaines qui séparent l'ordre de son exécution, les troupes du NKVD bouclent minutieusement la frontière turque pour interdire toute possibilité de fuite. Ces préparatifs achevés, l'opération commence le 15 décembre [novembre] au matin. Le soir Rapava communique à Béria : « A 18 heures 26 591 personnes ont été installées dans les convois ». Le 28 novembre, trois jours après la fin de l'opération, Béria envoie un rapport à Staline, Molotov et Malenkov. Rappelant que l'opération a été précédée d'une période d'intense préparation qui a duré du 20 septembre au 15 novembre, il se flatte d'avoir transféré en 10 jours « 91 095 personnes » et donne, bizarrement, à ses correspondants une explication de la mesure prise, comme s'il lui fallait la justifier à leurs yeux. Tous ces gens-là, que l'on ne peut accuser d'avoir collaboré avec les Allemands dont l'avance a été stoppée plus de 200 kilomètres au nord de leur résidence, sont de potentiels espions turcs.

« Une partie importante de la population de cette région, dit-il, est liée par les liens familiaux avec les habitants des districts frontaliers de la Turquie ; ces gens-là faisaient de la contrebande, manifestaient une tendance à vouloir émigrer et fournissaient des recrues aux services de renseignements turcs comme aux groupes de bandits ».

Début décembre un rapport de l'adjoint de Béria, Tchernychov, fixe le nombre des déportés à 92 307 personnes. La majorité des victimes (53 163) sont installées en Ouzbékistan. Pour combler le vide créé par leur expulsion, Béria annonce le transfert forcé dans les districts frontaliers de 7 000 familles paysannes chassées à cette fin de districts surpeuplés de Géorgie ; 28 598 déportés sont installés au Kazakhstan, 10 546 en Kirghizie.

Trois ans plus tard dans leur rapport à Béria du 7 janvier 1949, Krouglov et Safonov établiront à 94 955 le nombre de Kurdes, Khemchines et Turcs déportés en 1944 ; 894 autres ont été déportés de 1945 à 1948.

Staline et Béria accordaient à l'opération une importance toute particulière. Le 2 décembre Béria demande à Staline de décorer les cadres et officiers du NKVD et du NKGB qui se sont distingués dans cette affaire. Il aura satisfaction : Staline accorde des décorations militaires à 413 gradés de ces deux commissariats, chiffre inhabituellement élevé pour une opération de ce type : 25 sont décorés de l'ordre de la Guerre patriotique du 1er degré, 18 de l'ordre de la Guerre patriotique du deuxième degré, 85 de l'ordre de l'Etoile rouge, 67 de la médaille « Pour courage » et 218 de la médaille « Pour mérite au combat » ! Ces distinctions laissent rêveur (et ont dû semer quelque amertume au sein de l'Etat-major) si l'on songe que, d'après Tchernychov, les 92 307 déportés se répartissaient en 18 923 hommes, 27 399 femmes et 45 985 enfants de moins de 16 ans... contre qui les officiers de la Sécurité, lourdement armés, n'ont pas dû avoir à déployer un courage exceptionnel.

Selon les rapports officiels le voyage s'est déroulé normalement, quasi idéalement, et le nombre des morts, manifestement sous-estimé, s'élèverait à 457. Un document publié en 1968 dans le bulletin Samizdat, La Chronique des événements évalue à 50 600 le nombre des Meskhètes morts dans le seul Kazakhstan, ce qui ferait le double des Meskhètes déportés dans cette république ! Une lettre ouverte de trois Meskhètes adressée en 1982 « au peuple géorgien » dénombre 40 000 morts (soit, disent les auteurs, le tiers des déportés), dont 17 000 enfants. Ce chiffre est lui aussi manifestement exagéré puisque l'ensemble des déportés « turcs » (Meskhètes, Khemchines et Kurdes) atteint à peine 100 000 âmes. Mais les conditions de la déportation semblables à celles qu'ont subies les autres peuples y ont engendré les mêmes effets. Un rescapé turc, Tchakho Tchitadzé se souvient : « On a mis deux mois à nous amener en Asie Centrale dans le froid, sans nourriture chaude. Mon père est mort en chemin »."

Voir également : Une hypothèse plausible : Staline a-t-il envisagé la déportation du peuple azéri sous l'influence de son camarade arménien Anastase Mikoyan ?

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

Les revendications de Staline sur Kars et Ardahan (1945)

La déportation des Tatars de Crimée par Staline

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

La minorité turque dans la Bulgarie communiste

samedi 8 novembre 2014

Le joug des Tatars de la Horde d'Or





François-Georges Dreyfus, Une histoire de la Russie : des origines à Vladimir Poutine, Paris, Editions de Fallois, 2005 :

"Dès lors, la Russie est sous le joug tatar jusqu'au XVIe siècle. Les princes, puis grands-princes de Moscou, ne sont que des vassaux des Tatars. Ivan III, prince de Moscou, ne cesse de payer tribut qu'en 1480, mais la libération définitive de la domination tatare n'aura lieu qu'entre 1550 et 1590 (reconquête de Kazan, 1552, et de Saratov, 1590). De 1237 à la fin du XVIe siècle, la Russie est occupée par les Mongols tatars et en a été profondément marquée à bien des égards, plus que les autres peuples. Le peuple russe a absorbé, intégré et assimilé, et christianisé la masse des envahisseurs turcophones, même si à l'est de Moscou, entre Vladimir et Kazan, on compte encore une dizaine de millions d'habitants islamisés, Tatars et Tchouvaches entre autres." (p. 260)

"Désormais, chaque principauté (elles ont été maintenues après la conquête) est invitée à payer tribut à la Horde d'Or qui est le centre de l'administration tatare. Les Tatars vont laisser les princes russes administrer leur domaine, mais ils sont investis par les khans. Les princes leur doivent le pouvoir et vont régulièrement à la Horde prêter hommage et faire leur cour, intriguer pour obtenir investiture et privilèges. La Horde n'administre pas directement, mais institue un système quasi féodal avec un suzerain exigeant, autoritaire et souvent cruel. Ainsi le monde russe est-il vassalisé.

La Horde d'Or établit simultanément un système de postes qui sera longtemps efficace et aménage un embryon de réseau routier qui, malgré les conditions physiques (les boues de printemps et d'automne), permet des liaisons convenables.

Ce système va entraîner le renforcement de l'aristocratie russe. Les princes et les boyards sont à la fois libres et esclaves. Libres dans leurs domaines ou leurs principautés, ce qui, étant donné leur indiscipline et leur manque de solidarité, les conduit facilement à lutter les uns contre les autres, au grand bonheur des Tatars. Ceux-ci en profitent, jouent de leurs rivalités et font d'eux des esclaves.

Toute cette organisation va durer près de deux siècles, même si la Horde d'Or est traversée de crises. (...)

Un élément fondamental va la marquer, la conversion des Tatars à l'Islam. Dès 1230, certaines tribus embrassent la foi musulmane ; vers 1320 (quatre-vingt-dix ans plus tard), les Tatars sont musulmans, même si les grands principes de l'Islam ne sont pas toujours respectés. Avec eux apparaît une forme d'Islam tatar que l'on retrouvera d'ailleurs chez les Turcs. C'est vraisemblablement le fruit de la « turquisation » des Mongols, en définitive peu nombreux, par les Polovtses. Leur vie religieuse est influencée par des restes du judaïsme khazar dont ils sont en quelque sorte les successeurs dans les territoires entre Dniepr et Volga, peut-être aussi par les populations chrétiennes des comptoirs italiens et, surtout, les missions musulmanes venant du Moyen-Orient." (p. 29)

Voir également : L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman

La déportation des Tatars de Crimée par Staline

vendredi 31 octobre 2014

Le gouvernement Mollet (1956-1957) et la Turquie

"Les Arabo-Asiatiques attirent l'attention du Conseil de sécurité sur la situation en Algérie", Le Monde, 18 avril 1956 :

"Seize Etats arabes et asiatiques ont adressé une lettre au président du Conseil de sécurité "attirant l'attention du Conseil sur la situation en Algérie, qui met en danger la paix et la sécurité". La lettre des délégations arabes et asiatiques ne demande pas la réunion du Conseil sur l'Algérie.

La lettre est signée par les représentants de l'Afghanistan, de la Birmanie, de Ceylan, de l'Egypte, de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Iran, de l'Irak, de la Jordanie, du Liban, de la Libye, du Pakistan, des Philippines, de l'Arabie Séoudite, de la Syrie et du Yémen.

Les délégations de l'Ethiopie, du Liberia, de la Thaïlande et de la Turquie, qui appartiennent au groupe arabo-asiatique de l'O.N.U., ne se sont pas jointes à cet appel."


"Treize Etats arabo-asiatiques décident de porter la question algérienne au Conseil de sécurité...", Le Monde, 14 juin 1956 :

"Réuni en séance privée, le groupe arabo-asiatique de l'O.N.U. a décidé de porter la question de l'Algérie devant le Conseil de sécurité, a déclaré à l'issue de la réunion Sir Senarat Gunewardene, représentant de Ceylan et président du groupe pour le mois de juin. En annonçant cette décision. Sir Senarat l'a accompagnée de quelques réserves :

1) Il a précisé qu'a ce jour treize membres du groupe seulement sur les vingt-trois qu'il compte sont prêts à signer la lettre au président du conseil lui demandant de réunir celui-ci ;

2) Cette lettre ne sera pas expédiée immédiatement, mais dans quelques jours, au cas où d'autres voudraient la signer ;

3) Pressé de dire si la lettre partirait de toutes façons, le président du groupe a déclaré que "la décision était aussi sûre que les choses en politique, où il n'y a rien d'irrévocable".

Parmi les nations du groupe qui refusent de s'associer à son initiative, on cite officieusement : la Turquie, les Philippines, l'Ethiopie, l'Inde, Ceylan, la Birmanie, le Libéria, le Népal et le Laos.

Les treize Etats qui sont prêts à s'associer à la démarche du groupe pour la réunion du conseil sont : l'Afghanistan, l'Egypte, l'Indonésie, l'Iran, l'Irak, le Liban, le Pakistan, l'Arabie Séoudite, la Syrie, la Thaïlande, le Yémen, la Jordanie et la Libye.

Le représentant de Ceylan a indiqué que les Etats arabes et asiatiques, unanimes sur le but qui est l'indépendance de l'Algérie, ne l'étaient pas sur la méthode pour l'obtenir, certains (comme l'Inde) envisageant la possibilité d'une action en dehors du Conseil et de l'O.N.U."



Christian Pineau (ministre des Affaires étrangères français), intervention à l'Assemblée nationale, 19 décembre 1956 :

"Depuis le mois d'octobre, l'expérience a montré l'importance du canal [de Suez] pour le ravitaillement en carburant de l'Occident, sa particulière vulnérabilité et, par conséquent, la nécessité de le soustraire à toute emprise politique. La démonstration a été douloureuse, mais claire.

Le fait que le conseil de, l'O. T. A. N. ait pris position sur ce point est significatif et devrait montrer au colonel Nasser que la France et la Grande-Bretagne ne sont pas seules à réclamer un système international les garantissant contre l'arbitraire.

Les intérêts asiatiques sont d'ailleurs exactement les mêmes que ceux de l'Occident, car il ne faut tout de même pas oublier que si des navires allant de l'Est vers l'Ouest passent le canal, il en est d'autres qui, en sens inverse, concourent à approvisionner les pays asiatiques et à en assurer le développement économique.

Ne nous faisons d'ailleurs pas d'illusions. Ce qui s'est passé le 26 juillet dernier, le fait que le colonel Nasser ait violé la convention de 1888 qui prévoit, même en temps de guerre, la libre circulation sur le canal, auront des conséquences durables dans l'esprit des usagers, qui vont chercher des moyens possibles de substitution.

Des projets sont en cours d'étude : la création d'un pipe-line traversant la Turquie, celle d'un pipe-line reliant Eilath à Haïfa sur territoire israélien. La construction de tankers de grandes dimensions, dont l'utilisation par la route du Cap sera moins coûteuse que celle de navires de plus faible tonnage par la route de Suez, est déjà entreprise par de nombreux pays.

Enfin, la France se doit de hâter au maximum l'exploitation des pétroles du Sahara, afin d'accroître son indépendance économique en matière énergétique."



Guy Mollet, intervention à l'Assemblée nationale, 20 décembre 1956 :

"Quelle fausse sécurité que celle dans laquelle nous vivions ! Oh ! je sais que le blocage du canal et que le sabotage de quelques pipe-lines créent en ce moment des difficultés réelles, sérieuses, encore qu'il ne faille pas les exagérer à plaisir, comme le font tous ceux qui veulent que la France ait toujours perdu. Ces difficultés, nous ne les nions pas.

Mais je vous le demande, mesdames, messieurs, quelle aurait été la tragédie de l'Europe si, en un moment de grave tension ou devant la menace d'un conflit, ou à l'occasion d'un conflit, l'Union soviétique avait pu faire avancer le pion Nasser et s'assurer le contrôle de notre ravitaillement en carburant ?

Cependant, nous vivions dans cette illusion. Cette constatation nous confirme dans notre volonté d'obtenir d'abord une véritable gestion internationale du canal. Elle nous incite en outre à prendre acte en tout état de cause : même après une internationalisation, de la vulnérabilité du canal, c'est-à-dire à rechercher dès maintenant des solutions de remplacement à long terme : mettre en oeuvre de nouvelles sources d'énergie, l'énergie atomique par exemple, exploiter à fond toutes les possibilités pétrolières des territoires français, le gaz naturel de Lacq comme les pétroles du Sahara, établir de nouveaux courants commerciaux avec d'autres régions productrices que le Moyen-Orient, favoriser la construction de nouveaux pipe-lines dans des zones moins troublées, comme en Israël ou en Turquie.

En un mot, il nous faut maintenant penser à multiplier et à disperser aussi bien les centres de production d'énergie que les fournisseurs. Tels sont les objectifs que le Gouvernement s'est assignés."


Christian Pineau, intervention devant la Commission politique des Nations unies, 5 février 1957, cité dans Le Monde du 7 février 1957 :


"Le délégué syrien conteste la légitimité de la présence française en Algérie, en déclarant qu'à aucun moment le dey d'Algérie n'a délégué à la France la souveraineté sur l'Algérie. Pourquoi en est-il ainsi ? Précisément parce qu'il ne la détenait pas. Le dey régnait seulement sur Alger et sa banlieue sous la suzeraineté de la Turquie. Dans les années qui suivirent l'occupation française la France demanda à la Turquie si elle voulait reprendre cette suzeraineté, et elle répondit qu'il n'en était rien.

Si on veut évoquer ces circonstances ce serait le délégué turc qui pourrait parler au nom de l'Algérie."


André Fontaine, "La partie n'est pas jouée en commission politique", Le Monde, 7 février 1957 :

"Jusqu'à présent un seul projet de résolution a été déposé, dont on trouvera le texte dans le câble de notre correspondant aux Nations unies.

Bien que rédigé en termes modérés, il est évidemment inacceptable pour la France. Mais il est caractéristique que dix-neuf seulement (Jordanie, Syrie, Liban, Egypte, Libye, Soudan, Arabie Séoudite, Yémen, Irak, Iran, Pakistan, Inde, Birmanie, Indonésie, Ceylan, Maroc, Tunisie, Afghanistan, Népal) des vingt-sept Etats du bloc afro-asiatique l'aient contresigné. Plusieurs des membres de ce groupe pourraient donc s'abstenir ; l'appui de pays comme la Turquie et la Thaïlande nous semble même assuré."


Turgut Menemencioğlu (délégué turc aux Nations unies), cité dans Le Monde, 11 février 1957 :

"La solution du problème algérien doit être trouvée dans des négociations directes entre la France et l'Algérie, et non pas par l'Assemblée des Nations unies."


Voir également : L'amitié franco-turque

La francophilie d'Adnan Menderes


Jacques Soustelle

Le mythe du "joug ottoman" en Algérie et en Tunisie

lundi 27 octobre 2014

La neutralité turque pendant la Seconde Guerre mondiale




Jacques Soustelle, Envers et contre tout, tome I : "De Londres à Alger (1940-1942)", Paris, Robert Laffont, 1947 :

"L'action allemande au Levant, préparée par Roser, commença à se développer à la fois en surface et en profondeur avec une vigueur accrue sous l'impulsion de von Hentig, qui fut accrédité le 11 janvier 1941 auprès du général Dentz, haut-commissaire à Beyrouth. Von Hentig, diplomate de carrière, avait fait presque toute sa carrière en Orient, notamment en Perse, où il s'était employé en 1914-18 à combattre l'influence britannique. Il se mit en devoir de pousser avec énergie la propagande hitlérienne dans les milieux dirigeants et dans les masses populaires. L'abaissement visible de Vichy devant l'Allemagne lui fournissait le plus précieux élément de conviction. Accompagné de Roser, il parcourait les Etats en exhibant le film, Sieg im Westen, démonstration écrasante de la puissance militaire allemande. Ses tournées prenaient un caractère presque officiel : il recevait les notables, les chefs religieux. En même temps, l'administration française se voyait criblée de critiques que justifiait en particulier l'état précaire du ravitaillement. Vichy ayant rompu avec la Société des Nations, beaucoup interprétèrent ce geste, dicté par Berlin, comme un abandon du mandat. Ainsi, l'autorité française, discréditée et impuissante, semblait destinée à s'effacer devant la dynamique Allemagne. Déjà, dans les souks de Damas, on confectionnait des drapeaux à swastika commandés par des Syriens prévoyants.

Cependant, l'évolution des événements dans les Balkans obligeait l'Allemagne à porter son poids vers cette péninsule et vers la Méditerranée orientale. Les Italiens battus par les Grecs sur le Pinde et en Albanie, la Wehrmacht entra en mouvement et s'installa le 2 mars en Bulgarie. Le 6 avril, les Allemands déclenchèrent une nouvelle guerre-éclair contre la Yougoslavie et la Grèce. La résistance de ces deux pays s'effondra en moins d'un mois, et la force du Reich, poursuivant son élan, s'abattit victorieusement sur la Crète. Il semblait que l'avalanche allait déferler jusque sur l'Orient arabe, pour peu que la Cinquième Colonne à l'intérieur de certains pays lui frayât la voie. Le soulèvement pro-allemand de l'Irak était évidemment conjugué, dans l'esprit des dirigeants de Berlin, avec une plus vaste entreprise où la Syrie devait jouer son rôle à leur bénéfice.

L'activité de von Hentig n'avait pas manqué d'alarmer non seulement les Britanniques et nous-mêmes, mais encore les Turcs, qui craignaient d'être tournés par l'Allemagne opérant sur le flanc sud. Le général de Gaulle avait des raisons de penser qu'une opération anglaise ou même anglo-turque pourrait être mise sur pied. En mars, il demanda à tous les membres du Conseil de Défense de l'Empire de lui donner leur avis sur ce qu'il conviendrait de faire en face de l'une ou l'autre de ces éventualités. Ne devrions-nous pas nous associer « au nom de la France » à une telle action, afin d'atteindre ce triple but : « Rétablir dans une des parties de l'Empire français les conditions nécessaires à la reprise du combat contre les ennemis communs ; réserver nos droits par notre présence ; aider nos alliés » ?" (p. 241-243)

"Cependant, Vichy envoyait des renforts — embarqués par voie ferrée de Belfort à Salonique, puis par bateau (la plupart furent torpillés) ; d'autres, d'Athènes, parvinrent à Alep par la voie des airs — et [Rudolf] Rahn distribuait des armes à des groupes partisans irakiens et kurdes." (p. 248)


Jacques Benoist-Méchin, De la défaite au désastre, volume 1 : "Les occasions manquées (Juillet 1940-Avril 1942)", Paris, Albin Michel, 1984 :

"Le Führer fronça les sourcils et réfléchit un instant [lors de son entrevue avec Darlan et Benoist-Méchin à Berchtesgaden, en mai 1941].

— « Cette affaire de l'Irak est mal emmanchée. Elle a été entreprise à la légère... Je n'ai pas confiance en sa réussite. Avez-vous des renseignements récents sur la situation ? » demanda-t-il en se retournant vers M. de Ribbentrop.

Le ministre expliqua pourquoi il lui avait paru utile de répondre à l'appel de Rachid Ali. Le Reich ne pouvait rester insensible à la requête que lui avaient adressée les partisans de l'indépendance irakienne, ennemis de l'Angleterre. Mais il fallait se hâter. Aux dernières nouvelles, le mouvement de révolte était en régression. Il importait d'agir au plus vite si l'on voulait que le secours promis arrivât encore à temps. Le Führer réfléchit un moment, puis il me demanda brusquement :

— « Les Irakiens ont-ils des armes ?

— « Peu, sans doute.

— « Quel moyen a-t-on de leur en faire parvenir ? »

Je lui lus les termes de l'accord conclu le 6 mai à Paris, concernant le déstockage des armes et leur répartition entre les chefs irakiens et le haut-commandement français.

— « Mais, à l'application, cet accord ne nous donne pas entière satisfaction, ajoutai-je. En accordant le droit de passage aux avions allemands, nous exposons la Syrie à une agression britannique. Les officiers français du Levant sont nerveux de voir les dépôts d'armes fondre à vue d'œil, au moment où le danger s'accroît. Il faudrait faire la répartition, non en bloc, mais par catégories, en nous réservant le matériel lourd dont les Arabes ne connaissent pas l'emploi. A quoi bon sauver Mossoul si c'est pour perdre Beyrouth et Damas ?

— « Evidemment, évidemment, répondit le Führer, avec un geste d'impatience. Mais que vos officiers se rassurent. Ce danger est illusoire. Les Anglais n'attaqueront pas la Syrie.

— « Puis-je savoir sur quoi Votre Excellence fonde sa conviction ?

— « Les Anglais ont trop d'adversaires sur les bras, en Afrique et dans le Proche-Orient, pour aller s'en chercher d'autres. Rommel vient de reprendre l'offensive. Il les harcèle durement. On constate une effervescence croissante en Egypte et en Palestine. Les Anglais ne sont pas fous. S'ils attaquaient la Syrie, les troupes françaises se défendraient, je suppose ?

— « Sans aucun doute. Comme à Dakar.

— « Alors, les Anglais le savent. Ils ne s'y frotteront pas.

— « Votre Excellence a sans doute raison, mais je m'excuse de ne pas partager son optimisme.

— « Pourquoi ?

— « D'abord parce que les Anglais ont envie de la Syrie depuis 1917. C'est une raison suffisante. De plus, quand l'état-major britannique pense que l'Allemagne va attaquer un territoire, il s'efforce toujours de l'occuper avant elle. Les exemples sont probants : voyez la Norvège et la Grèce. Le général Wavell doit redouter en ce moment que vous ne forciez le passage à travers la Turquie pour marcher sur Suez. Il a donc tout intérêt à occuper la Syrie pour se porter, avant vous, en bordure de la frontière turque. Il élargit ainsi son glacis sur la rive droite du canal et exerce une pression beaucoup plus efficace sur le gouvernement d'Ankara...

— « C'est possible... Mais je ne le crois pas...

— « Pour ma part, Excellence, j'en demeure convaincu... »

Etant donné ce qu'on m'avait dit de son caractère autoritaire et des colères qu'il prenait lorsqu'on lui tenait tête, je me demandai avec appréhension comment Hitler réagirait devant mon refus d'adopter sa thèse. A ma surprise, il prit la chose le plus naturellement du monde, et ne s'en formalisa pas. J'en conclus qu'il était plus accessible à la controverse que ne le prétendait son entourage.

— « Peut-on faire parvenir des armes et des renforts en Syrie ? me demanda-t-il alors.

— « Par mer, c'est impossible. L'accès de la côte syrienne est entièrement commandé par Chypre. Une partie de la flotte anglaise est à Famagouste. Elle bloque l'accès, au nord, par Alexandrette ; au sud, par Haiffa. Il faudrait emprunter les eaux territoriales turques. Mais même dans ce cas, les bateaux seraient coulés avant d'arriver. Souvenez-vous de l'incident de l'Altmark dans les eaux norvégiennes... »

Le Führer fit une grimace.

— « Et par terre ?

— « Il faudrait le consentement du gouvernement turc. Celui-ci, comme vous le savez, joue un jeu très serré. Il ne veut à aucun prix compromettre sa neutralité.

— « Je sais, je sais. »

Le visage du Führer se crispa et prit soudain une expression de férocité.

— « Les Turcs, toujours les Turcs ! On croirait vraiment qu'ils sont une grande puissance, avec leur insolente neutralité ! Ils le paieront cher un jour. Pour l'instant, il faut patienter. Mais, dites-moi, ajouta-t-il d'un ton tranchant, en se tournant vers M. de Ribbentrop, ne disposons-nous pas de certains moyens de... coercition, à leur égard ? »

Le ministre des Affaires étrangères acquiesça de la tête.

« Il faudra étudier la question », poursuivit le Führer, tandis que son poing droit crispé faisait le geste d'écraser quelque chose dans la paume de sa main gauche." (p. 86-88)

"A 11 h 30, je me rendis avec M. Outrey chez M. Saradjoglou [en juin-juillet 1941]. Le ministre des Affaires étrangères me reçut avec une grande affabilité. J'en vins rapidement aux faits. Point n'était besoin d'employer des périphrases puisque mon interlocuteur devait connaître les motifs de ma venue par le chef d'état-major et par la radio anglaise. Je lui exposai les raisons pour lesquelles le maréchal Pétain m'avait envoyé à Ankara, ajoutant que j'apportais pour le président Inönü un message personnel du chef de l'Etat français, que j'espérais avoir l'honneur de lui remettre en mains propres.

Après m'avoir écouté attentivement, M. Saradjoglou me répondit qu'il ne pouvait pas faire grand-chose pour satisfaire mes demandes. La Turquie ne voulait compromettre en rien sa neutralité. Or je devais comprendre que le passage des troupes françaises à travers le territoire turc serait immanquablement interprété par l'Angleterre comme un acte de belligérance. De plus, la Turquie avait un traité avec la Grande-Bretagne qui lui interdisait de donner son agrément à une mesure aussi contraire aux intérêts britanniques.

Je répondis à M. Saradjoglou que je m'étonnais de le trouver dans ces dispositions, car le traité auquel il faisait allusion n'était pas un traité anglo-turc, mais, si j'avais bonne mémoire, un pacte tripartite anglo-franco-turc, par lequel la Turquie se trouvait aussi engagée envers nous qu'envers la Grande-Bretagne. Elle l'était même davantage à mes yeux, du fait que c'était nous qui en avions supporté les charges. N'était-ce pas la France qui avait cédé à la Turquie le sandjak d'Alexandrette ? Je trouvais plaisant que le gouvernement turc, après avoir bénéficié de ce traité, vint en contester la validité vis-à-vis du seul contractant qui eût fait les frais de l'opération. Ce pacte, à ma connaissance, n'avait jamais été dénoncé. Il était donc toujours en vigueur. Je protestai contre la thèse du ministre, car elle reviendrait à favoriser l'Angleterre à notre détriment, ce qui me paraissait incompatible avec les principes de neutralité proclamés à maintes reprises par le président Inönü. Ou bien l'armistice franco-allemand rendait le traité caduc, et dans ce cas il l'était aussi pour l'Angleterre ; ou bien le traité restait en vigueur, et il le demeurait alors pour tous ses signataires. Ce discours parut frapper M. Saradjoglou. Il me répondit qu'à première vue, mon raisonnement lui semblait juste. Il avait participé en son temps à la rédaction du traité, et le connaissait donc à fond. Malgré ses efforts pour prévoir toutes les éventualités possibles, il n'avait jamais envisagé que deux des signataires — la France et l'Angleterre
pussent être un jour en conflit armé. Aucune clause du traité ne prévoyait ce choix.

Je répliquai  que j'étais heureux d'apprendre par une voix aussi autorisée que la sienne, que le traité demeurait en vigueur, malgré le différend franco-anglais. Dans ces conditions, la France me paraissait en droit d'attendre de la Turquie, un traitement en tous points égal à celui qu'elle avait adopté à l'égard de la Grande-Bretagne. Il me serait agréable de savoir, par la même occasion, que les troupes turques massées à la frontière nord de la Syrie, ne pénétreraient pas dans le territoire soumis à notre autorité. M. Saradjoglou me donna l'assurance que telles n'étaient pas les intentions du gouvernement turc. La concentration de plusieurs divisions à la frontière syrienne n'était qu'une mesure de précaution, destinée à empêcher les réfugiés indésirables de refluer en masse vers la Turquie.

Je demandai alors au ministre s'il ne serait pas possible de retirer les troupes en question, l'assurant que ce geste serait grandement apprécié de notre état-major. Le ministre des Affaires étrangères me promit d'étudier la question.

J'abordai ensuite le problème de l'essence. J'expliquai que la mauvaise volonté des agents des chemins de fer turcs facilitait l'agression anglaise, ce qui me semblait incompatible avec les principes sur lesquels nous venions de nous accorder. En conséquence, je lui serais très obligé de donner des instructions aux services compétents pour accélérer au maximum le transit des wagons-citernes. Pour finir, je lui dis que la France était sans doute meurtrie et affaiblie par la guerre qu'elle venait de perdre, mais qu'il n'en serait pas toujours ainsi. Ce n'était pas à un ministre de la Turquie kémaliste qu'il fallait apprendre qu'un pays pouvait se tirer des situations les plus désespérées. Nous avions encore notre Empire et la plus grande partie de notre flotte. Notre politique de rapprochement avec l'Allemagne était le gage de notre relèvement futur et dès à présent le Reich, qui soutenait nos efforts, n'hésiterait pas, s'il le fallait, à appuyer nos demandes par des arguments auxquels la Turquie ne resterait certainement pas insensible.

Cependant, il me semblait que deux puissances comme la France et la Turquie, dont l'amitié traditionnelle avait résisté aux siècles, n'avaient pas besoin de tiers pour ajuster leurs intérêts. La victoire de l'Angleterre la rendrait si puissante dans le Proche et le Moyen-Orient, que la Turquie subirait fatalement sa tutelle. Une victoire russe poserait la délicate question de Constantinople et des Détroits. Quant à la victoire de l'Allemagne, elle pouvait signifier l'installation en Syrie de l'Italie, dont on connaissait les visées sur ces régions. J'eus l'impression d'avoir pressé sur un ressort caché, car M. Saradjoglou, si calme jusque-là, se redressa d'un coup, à l'idée que l'Italie pourrait établir des garnisons à Alep et à Beyrouth. J'avais déclenché l'antagonisme violent, mais refoulé, qui opposait ces deux pays depuis l'affaire du Dodécanèse.

— « Toute tentative de l'Italie pour prendre pied en Syrie, me dit-il d'un ton catégorique, provoquerait immédiatement la guerre. C'est le seul cas où nous n'hésiterions pas à sortir de notre neutralité. L'Italie est notre pire ennemie. Son nom seul est exécré de la population turque. Oui, je ne crains pas de dire : ce serait la guerre !

— « La guerre avec l'Axe ? » demandai-je ingénument.

M. Saradjoglou, qui s'était laissé emporter par la passion, resta un moment interdit...

— « Vous voyez bien, lui dis-je en profitant de son silence, que vous ne pouvez trouver de meilleur voisin que la France. L'intérêt bien compris de la Turquie est que nous restions en Syrie. Aidez-nous à nous y maintenir. Cela dépend, aujourd'hui, en grande partie de vous. »

Nous nous quittâmes sur ces paroles, auxquelles la poignée de main du ministre semblait donner son acquiescement." (p. 203-206)


"Enfin le jour de mon audience avec le président Inönü était arrivé. Sitôt après le petit déjeuner, je priai notre chargé d'affaires de s'enquérir de l'heure à laquelle je pourrais me rendre au tombeau de Mustapha Kemal pour y déposer une gerbe de fleurs cravatée aux couleurs françaises. En apprenant mon intention, le service du protocole du ministère des Affaires étrangères fit demander quelle serait l'inscription portée sur le ruban. Je fis répondre : Le Maréchal Pétain. Chef de l'Etat français. Après un instant de silence, une voix embarrassée demanda si je tenais absolument à cette formule, et s'il ne serait pas préférable « étant donné les circonstances » de ne faire figurer aucun nom sur l'écharpe. Je répondis « qu'étant donné les circonstances », justement, je tenais essentiellement à déposer cette couronne au nom du Maréchal, mais que si cela faisait la moindre difficulté, je m'abstiendrais de paraître au mausolée d'Ataturk. J'ajoutai que je ne savais trop ce qu'en penserait le chef de l'Etat français, auprès duquel le gouvernement turc était accrédité. En effet une couronne simplement cravatée aux couleurs bleu, blanc, rouge, aurait pu aussi bien avoir été déposée par les dissidents. Nous attendîmes quelques instants, puis la même voix embarrassée déclara que puisque j'y attachais tant de prix, les autorités turques ne faisaient pas d'objection à ce que le nom du Maréchal fut inscrit sur l'écharpe. Ce petit incident me permit de mesurer jusqu'où allait l'emprise de la propagande anglo-gaulliste. 

A 11 h 45, nous nous mîmes en route, M. Outrey et moi, pour le palais de Cankaya, où flottait, depuis le matin, le pavillon présidentiel.

A midi précis, l'auto s'arrêta au sommet d'une colline ombragée d'acacias, devant un bâtiment rose de proportions modestes, qui évoquait plutôt une villa privée que le palais d'un chef d'Etat. Deux soldats en tenue réséda montaient la garde devant la porte. Le chef du protocole et un aide de camp nous accueillirent sur le seuil, et nous conduisirent à travers une galerie de marbre, au salon du président Inönü. Le Président vint à notre rencontre, accompagné de M. Saradjoglou, et nous salua avec beaucoup de courtoisie. Il était petit et mince, d'une physionomie avenante, et paraissait encore jeune, malgré ses cheveux grisonnants. On m'avait prévenu qu'il était dur d'oreille et qu'il fallait lui parler un peu fort si l'on voulait être entendu. Rien n'est plus mortel pour l'éloquence que d'être obligé de faire un exposé en détachant chaque syllabe. Heureusement, Ismet Inönü parlait parfaitement le français et je n'eus aucune peine à me faire comprendre de lui. C'était même un plaisir de suivre sa pensée sur ses traits fins et mobiles, et dans ses petits yeux ronds, couleur de noisette. Nous prîmes place, en demi-cercle, autour d'un guéridon. M. Saradjoglou s'assit à gauche du Président tandis que celui-ci me désignait un siège à sa droite. M. Outrey prit place à côté de moi. Un serviteur apporta un plateau chargé de sorbets et se retira silencieusement.

Je commençai par remettre au Président le message du Maréchal, qu'il lut attentivement. Puis, je lui dis combien j'étais heureux de pouvoir apporter au vainqueur d'Inönü [ville où İsmet Paşa remporta une victoire sur l'armée grecque, d'où son nom İsmet İnönü] les salutations amicales du vainqueur de Verdun. Comme nous, la Turquie avait connu des heures tragiques ; comme nous elle avait subi la défaite et s'était sentie glisser au fond de l'abîme. Mais elle s'était ressaisie, dans un sursaut magnifique, et avait alors entrepris de réformer ses institutions et de reforger l'Etat. La France se trouvait aujourd'hui devant un problème similaire, et beaucoup de mes compatriotes pensaient que l'énergie et la ténacité dont avaient fait preuve les Turcs, méritaient d'être données en exemple à la jeunesse française.

Le Président me répondit quelques paroles aimables et m'assura qu'il avait le plus sincère désir d'entretenir les meilleures relations possibles avec un pays qu'il admirait beaucoup et auquel la Turquie était liée par une amitié traditionnelle. Il était tout disposé à nous aider dans les circonstances difficiles que nous traversions, mais cette aide devait rester, bien entendu, dans le cadre de la neutralité, qui était un des principes inébranlables de sa politique extérieure.

A ce titre, il était heureux de m'annoncer qu'après avoir consulté les juristes du ministère des Affaires étrangères, le gouvernement turc pouvait affirmer que le pacte de 1939 gardait toute sa validité. Comme par le passé, la Turquie s'efforçait de tenir la balance égale entre tous les contractants, c'est-à-dire qu'elle ne favoriserait pas les intérêts anglais au détriment des nôtres, et vice versa. Pour donner plus de poids à cette affirmation et apporter une preuve tangible de sa bonne volonté envers le gouvernement français, la Turquie avait décidé de retirer les divisions massées à la frontière syrienne et de n'y laisser subsister qu'un simple cordon de police. Le maréchal Pétain verrait ainsi que le gouvernement turc n'avait aucune visée sur notre Mandat du Levant et n'avait conclu, à son sujet, aucun accord secret avec une tierce puissance. La Turquie, pour sa part, souhaitait le maintien du statu quo dans le Proche-Orient et préférait à tout autre le voisinage de la France. C'était pour elle la meilleure garantie de paix. Mais ceci dit, la Turquie ne pouvait oublier qu'elle était entourée de belligérants, et devait éviter soigneusement tout ce qui pourrait fournir le moindre prétexte à une agression contre elle. Aussi ne pouvait-elle donner son consentement au passage des troupes ; si elle faisait aujourd'hui cette concession à la France, que répondrait-elle, demain, à la Russie ou à l'Angleterre, si elles lui demandaient de laisser passer leurs flottes à travers les Détroits ?

Même le projet d'échange de chars d'assaut devait être écarté, car il ne manquerait pas d'apparaître comme un transit camouflé et soulèverait une foule de contestations. Néanmoins, le gouvernement turc laisserait passer librement les trains d'essence, considérés par la commission d'experts comme des transports commerciaux. S'il demandait qu'on lui fournît des locomotives et des wagons, cela tenait à ce que le matériel des chemins de fer anatoliens était entièrement accaparé par les besoins de la mobilisation.

Le Président termina en formulant l'espoir que la France apprécierait cette attitude conciliante. C'était peu, j'en conviens ; c'était pourtant le maximum de ce que je pouvais obtenir. Le traité d'amitié franco-turc confirmé et renouvelé ; la frontière nord de la Syrie libérée de toute menace ; de l'essence pour ravitailler nos avions et nos camions, tels étaient, malgré tout, les résultats positifs que je rapportais de ma négociation. Je sentis qu'il ne fallait pas en demander davantage.

Je remerciai Ismet Inönü pour la déclaration si nette qu'il venait de me faire et qui situait la position de son pays à l'égard de la France. Je l'assurai que le Maréchal serait sensible au témoignage de respectueuse estime qu'il m'avait prié de lui transmettre.

Après avoir échangé quelques lieux communs sur l'état des récoltes et du ravitaillement — c'était là un sujet qui préoccupait le Président et commandait en grande partie sa politique de neutralité — nous quittâmes la pièce, M. Outrey et moi, accompagnés par M. Saradjoglou et le chef du protocole. L'entrevue avait duré trois quarts d'heure environ." (p. 218-221)



Jacques Soustelle, Envers et contre tout, tome II : "D'Alger à Paris (1942-1944)", Paris, Robert Laffont, 1950 :

"En décembre [1943], au Caire, Churchill insiste pour que « la campagne d'Italie soit poussée plus vigoureusement que jamais afin de prendre Rome, car « quiconque tient Rome possède les titres de propriété de l'Italie ». L'opération Overlord, ajoute-t-il, ne doit pas devenir « tyrannique » au point d'empêcher toute autre entreprise. A Téhéran, un peu plus tard, le premier ministre demande que l'on cherche à faire entrer la Turquie dans la guerre, pour prendre pied dans les Balkans (à quoi Staline objecte que « les Balkans sont loin du centre de l'Allemagne »)." (p. 60)


Jacques Soustelle, La longue marche d'Israël, Paris, Fayard, 1968 :

"Les responsabilités sont partagées. Il est certain que le gouvernement britannique en prit une très lourde lorsqu'il décida de limiter l'immigration et de s'opposer par la force à l'entrée en Palestine des Juifs qui parvenaient à fuir l'Europe. Plus le sort des Juifs devenait désespéré à mesure que le régime nazi se durcissait, plus ces infortunés s'efforçaient de sauver leur vie, et plus les autorités anglaises s'acharnaient à maintenir le blocus. Le ministre des Colonies Malcolm MacDonald multiplia les déclarations indignées devant la Chambre des Communes, en été et en automne 1939, contre ce qu'il appelait « une tentative pour violer la loi sur une grande échelle ». Le gouvernement britannique se livrait à une pression de plus en plus forte sur ceux de Grèce, de Roumanie, de Yougoslavie, de Turquie, pour obtenir d'eux qu'ils s'opposent aux passages d'immigrants. Des agents de l'Intelligence Service, certains choisis pour leur connaissance du yiddisch, surveillaient les ports de la Méditerranée orientale et de la Mer Noire. La garde des côtes fut renforcée par des patrouilles anglo-arabes.

En juin 1939, deux navires, totalisant plus de 1 600 passagers, dont plusieurs centaines de vieillards, de femmes et d'enfants provenant d'Allemagne, de Tchécoslovaquie et de Danzig, furent interceptés par la marine britannique. Un autre brûla en juillet entre Rhodes et Istanboul.

Le 2 septembre 1939, premier jour de la guerre mondiale, le navire Tiger Hill, venant de Bulgarie, tomba sous le feu d'un bateau garde-côte britannique. Deux passagers furent tués." (p. 150-151)

"Propulsé par une machine hors d'âge, le Struma se traîna pendant quatre jours jusqu'à Istanbul, où les passagers espéraient pouvoir débarquer pour gagner, par terre, la Palestine. Ils se heurtèrent à un refus inflexible des autorités turques, sur lesquelles Lord Moyne exerçait une forte pression au nom du gouvernement britannique : le prétexte de cette opposition était que des agents ennemis pouvaient s'être glissés parmi ces centaines de malheureux. (...)

Pendant ce temps, l'Agence juive se livrait aux démarches les plus pressantes auprès des autorités britanniques pour obtenir que ces émigrants fussent admis en Palestine légalement, au prix de l'annulation des certificats correspondants. A l'argument relatif aux « agents ennemis », elle répondait que les passagers de ce bateau pouvaient fort bien être internés et « filtrés » à leur arrivée — il était d'ailleurs hautement invraisemblable que des espions de l'Abwehr aient pu se mêler à ces Juifs de Bukovine et de Bessarabie, issus de communautés très homogènes où chacun connaissait tout le monde. Mais tous ces efforts furent vains : le gouvernement anglais exigeait que le Struma reprît la mer avec sa pitoyable cargaison.

Le 3 février 1942, quatre-vingts policiers turcs prirent possession du navire malgré les protestations et la résistance des passagers. Un remorqueur entraîna le Struma en pleine mer et l'y abandonna. Le bateau sombra le lendemain matin : selon le seul survivant, David Stoliez, il aurait été atteint par une torpille. D'après les Turcs, il aurait été coulé par une mine. On peut faire observer qu'il battait pavillon panaméen : or l'Allemagne et l'Italie se trouvaient en état de guerre avec le Panama depuis décembre 1941, et il ne manquait pas de sous-marins de l'Axe dans ces eaux. Quoi qu'il en soit, tous les passagers sauf un et tout l'équipage périrent. Par une tragique ironie du sort, un télégramme autorisant les enfants à débarquer pour se rendre en Palestine arriva au consulat britannique à Istanbul — mais le Struma était déjà au fond de l'eau.

Ce désastre souleva en Palestine une profonde indignation. Toute la communauté juive, sans distinction d'opinion, se sentit frappée par un deuil collectif. Weizmann, alors en Angleterre (son fils Michael, pilote dans la R. A. F., allait être tué en service commandé à peu près à la même époque), exprima sa réprobation face à l'attitude inhumaine des autorités britanniques." (p. 154-156)

"Pendant l'été de 1943, le ministre des Colonies Lord Cranborne envoya à l'ambassadeur britannique en Turquie des instructions confidentielles : les Juifs d'Europe occupée, précisaient ces instructions, ne devaient pas être encouragés ni aidés à quitter le continent. Mais si malgré tout certains d'entre eux parvenaient à passer en Turquie, ils seraient autorisés à se rendre en Palestine. Ces instructions, quoique secrètes, parvinrent à la connaissance du service de renseignements de la Haganah. Un centre du Mossad fut créé à Istanbul : en faisait partie notamment Teddy Kollek, aujourd'hui maire de Jérusalem. De Grèce et de Roumanie, malgré l'occupation nazie, de petits navires, des bateaux de pêche, des « caïques » voguèrent vers des ports turcs. Plusieurs centaines de Juifs purent ainsi arriver de Grèce, quatre mille de Roumanie, malgré quelques tragiques mésaventures : c'est ainsi que le Mefkure fut coulé par un destroyer allemand, qui mitrailla les rescapés. Cinq seulement, sur trois cent quatre-vingt-dix, survécurent. (...)

De son côté, le grand mufti [de Jérusalem] tempêtait contre tout projet tendant à sauver quelques victimes désignées et faisait jouer toute son influence auprès des dirigeants allemands, italiens et bulgares pour que personne ne fût autorisé à s'échapper. Il écrivait, par exemple, à von Ribbentrop le 13 mai 1943 : « Les Arabes voient dans l'émigration des Juifs vers leurs pays une menace contre leurs intérêts vitaux... Votre ami, le peuple arabe, s'est placé, en raison de notre communauté d'intérêt dans la lutte contre le communisme et contre les Anglo-Saxons, sans la moindre hésitation du côté des puissances de l'Axe. Il attend de ses amis, des puissances de l'Axe et de leurs alliés, une solution au problème de la juiverie mondiale... (si les Juifs peuvent émigrer), ils seront encore plus dangereux et plus nuisibles qu'auparavant. Je désire donc prier Votre Excellence de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie, s'opposent à la réalisation de ce plan judéo-américano-anglais. » Dans une lettre au même Ribbentrop datée du 10 juin 1943, il énumérait minutieusement les renseignements en sa possession sur les projets d'émigration en cours : 75 Juifs avaient quitté Bucarest à destination de la Palestine ; 270 jeunes gens de Roumanie et de Hongrie étaient arrivés en Turquie ; 700 femmes et enfants de Pologne ayant des parents en Palestine avaient obtenu des certificats d'immigration ; les consulats suisses de Bucarest et de Sofia délivraient des visas pour la Palestine. « Il me semble nécessaire de faire connaître à Votre Excellence, poursuivait-il, que les Arabes, amis sincères de l'Axe, se sentent douloureusement touchés quand ils voient leurs amis, alliés des puissances de l'Axe, faciliter les entreprises judéo-britanniques et le transport des Juifs, agents des Anglais et du communisme, ennemis des Arabes et de l'Europe, vers la Palestine arabe. » " (p. 159-160)


Voir également : Les accords franco-turcs de 1939

L'amitié franco-turque

Charles de Gaulle

Jacques Soustelle

Chronologie de la géopolitique turque