dimanche 29 décembre 2013

Nicolae Iorga (historien et homme politique roumain)




Byzance après Byzance. Continuation de l'"Histoire de la vie byzantine", Bucarest, Institut d'études byzantines, 1935, p. 45 :

"La conquête devait changer le caractère de Constantinople. Non seulement pour remplacer ceux qui avaient succombé pendant la défense et le massacre "légal" de trois jours, mais pour avoir une capitale pleine de monde, Mahomet II s'empressa de repeupler la ville conquise. En matière de nationalité et de religion il fut assez large : à côté des Turcs colonisés, comme avant lui, sur le Bas Danube, il fit venir des "exilés", des sourgouns grecs d'Agathopolis, de Mésembrie, de Sélymbrie, d'Héraclée, de Panidos, d'Orestias, d'Andrinople même "et de beaucoup d'autres endroits", "leur donnant aussi des maisons, à chacun d'après son rang" : ils achetèrent pour rien des possessions magnifiques. Après plus de mille ans le Sultan turc refaisait l'oeuvre de Constantin-le-Grand. La nomination même d'un patriarche aurait été, d'après un Grec du XVI-e, en relation avec ce désir de repeupler la ville déchue sous les Paléologues pauvres et menacés."

Etudes byzantines, volume I, Bucarest, Institut d'études byzantines, 1939, p. 156-157 :

"Les vaincus de l'expansion musulmane au commencement du XV-e siècle, de la conquête de Constantinople n'ont pas été donc les Grecs, qui vivaient d'une existence purement nominale, ni ces Slaves des Balcans dont les Etats n'existaient que comme faibles fragments d'une domination incapable de se maintenir. Il s'agit bien de cette action latine, qui, commençant avec les châtelains de Charles d'Anjou en Albanie et les Hongrois des Angevins, ne s'est arrêtée qu'à la défense de Caffa, au dernier point de domination vénitienne dans la Morée, aux efforts suprêmes de Chypre, héritée des Lusignans français par la grande République italienne, et de la Crète, reliée à Venise. 

Cette forme latine, bien vive, est celle qui avait été écartée par la conquête de Constantinople, plus tard par l'établissement des Turcs en Morée et dans les régions occidentales de la péninsule des Balcans.

Mais écarter ne signifie pas vaincre définitivement, et, si le procès était terminé avec Byzance, surtout par le fait que la domination ottomane ne signifiait qu'une nouvelle Byzance, d'un autre caractère religieux pour la dynastie et l'armée, s'il l'était aussi à l'égard des Slaves, incapables de se refaire et de regagner les positions politiques perdues, il ne faisait que commencer à l'égard de l'Occident."

Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile




Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 149-150 :

"Le père du nationalisme croate, Ante Starčević (1823-1896), dont l'ambition était précisément d'arracher la politique croate au provincialisme et de susciter l'émergence d'un Etat et d'une communauté nationale croates élargies à leurs frontières historiques, ne partageait aucunement les préjugés anti-musulmans de beaucoup de ses compatriotes. L'Etat et la communauté nationale qu'il appelait de ses vœux avaient vocation à intégrer les Croates de toutes confessions, catholiques, orthodoxes et musulmans, juifs et protestants. Mais son approche de l'islam bosniaque ne se réduisait pas au fait de le compter au nombre des composantes essentielles de la nation croate. Starčević avait quitté le séminaire en 1848, après avoir estimé que « seule la foi turque valait quelque chose ; toutes les autres étant dépourvues d'intérêt ». Il envisagea en 1853 de s'établir à Sarajevo, d'y créer une maison d'édition et d'y mener campagne dans le but d'inciter les sujets chrétiens du Sultan à lui rester loyaux2. Starčević considérait avec justesse que l'Empire ottoman était plus tolérant que n'importe quel Etat chrétien et que l'ordre social y était plus supportable qu'en bien d'autres pays d'Europe dans la mesure où les paysans n'y étaient pas attachés à la glèbe et les non-musulmans n'y étaient pas astreints au service militaire. Aussi refusa-t-il de prendre le parti des insurgés bosniaques en 1875 et de soutenir les projets d'annexion de la Bosnie-Herzégovine à l'Empire austro-hongrois. Il qualifiait les Bosniaques musulmans de Croates à part entière et disait d'eux qu'ils étaient « la plus ancienne et la plus pure noblesse d'Europe ». A l'inverse des nationalistes serbes, y compris les mieux attentionnés à l'égard des Bosniaques musulmans, les disciples de Starčević n'exigeaient donc pas de ces derniers qu'ils renoncent à leur religion, qu'ils renient leur culture et leur histoire, puisqu'elles témoignaient à leurs yeux de leur hyper-croacité. Les romanciers de l'école réaliste croate acquis aux idées nationalistes dépeignaient volontiers les Bosniaques musulmans comme des figures positives. Le public croate était ainsi invité à voir en l'islam bosniaque un parangon des vertus nationales. Cette prise de position se situait aux antipodes du dénigrement systématique auquel se livraient la plupart des auteurs serbes, pour lesquels les Bosniaques musulmans n'étaient, à tout prendre, que des « renégats ».

L'écrivain oustachi Mile Budak, ministre des Cultes de l'Etat indépendant de Croatie, illustrait bien cette islamophilie des milieux nationalistes croates lorsqu'il énonçait en 1941 que « le NDH est un Etat islamique partout où notre peuple appartient à la foi musulmane. »

La Croatie offrait donc un exemple unique de nationalisme européen célébrant les valeurs de l'islam comme des valeurs profondément enracinées dans son peuple. (...)

2. Les révolutionnaires polonais en exil, sous l'égide du prince Czartoryski, poursuivaient les mêmes objectifs que Starčević : contrecarrer l'influence autrichienne et russe dans les Balkans en exhortant les chrétiens à trouver un compromis avec la Sublime Porte, et cette dernière à leur accorder d'importantes concessions (M. Kukiel, op. cit., p. 245-246 et 275)."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

Une tragédie humaine occultée : les massacres et expulsions de musulmans ottomans et ex-ottomans dans les Balkans

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 140-141 :

"Alors que les musulmans, des autochtones convertis pour l'écrasante majorité d'entre eux, représentaient au XVIIe siècle plus du tiers de la population balkanique, cette proportion devait rapidement décroître dès le siècle suivant. Les musulmans des Balkans furent les premières victimes des guerres incessantes que l'Empire ottoman, désormais sur la défensive, dut mener pour assurer sa survie, et des épidémies de peste et de typhus qui en résultaient inévitablement : à la différence des chrétiens, ils étaient, en effet, soumis aux obligations militaires et, vivant en ville pour la plupart, plus exposés qu'eux aux épidémies.

Les soulèvements nationaux anti-ottomans s'accompagnèrent le plus souvent de massacres de musulmans, suivis de la fuite ou de l'expulsion des survivants. Le premier massacre de ce type eut lieu au Monténégro à la veille de la Noël 1709 quand le métropolite de l'Eglise orthodoxe locale, Danilo Petrović-Njegoš, donna l'ordre aux membres des tribus Ceklići, Ceklin et Cetinje placés sous son autorité spirituelle et temporelle d'exterminer ceux de leurs frères de sang qui avaient épousé l'islam, afin d'extirper « l'esprit turc » du Monténégro et « la malignité de la bergerie ». Le 30 novembre 1806, lors de l'insurrection serbe à la tête de laquelle s'était placé Karadjordje Petrović, le même sort fut réservé aux habitants musulmans de Belgrade tombée aux mains des insurgés. Puis ce fut au tour de la totalité des musulmans vivant dans la principauté de Serbie nouvellement formée (garnisons ottomanes exceptées) et des Albanais de la vallée de la Toplica, arrachée de haute lutte aux Ottomans, d'être chassés du pays, en 1833 et 1878 respectivement. La guerre de libération nationale hellénique, même si l'opinion occidentale n'en a retenu que les tueries commises par la soldatesque ottomane (on pense ici à la célèbre peinture de Delacroix sur le massacre de Chios d'avril 1822), donna lieu aux mêmes excès et aux mêmes atrocités de la part des insurgés.

Enfin, les guerres balkaniques de 1912 et 1913, dont, paradoxalement, les populations orthodoxes peuplant les zones que se disputaient les alliés de la Ligue balkanique eurent plus à pâtir que les musulmans, s'avérèrent également très meurtrières pour ces derniers, en particulier pour les Albanais du Kosovo et de Macédoine occidentale."

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 267-272 :

"Si la notion de « nettoyage ethnique » est récente, la pratique ne l'est pas dans les Balkans. Elle fut mise en œuvre dès la création des Etats nationaux. Elle a été répétée lors de chaque annexion au territoire « national ». Ce qui est remarquable, c'est que la logique jacobine, produit de la Révolution française et de la pensée socialiste du XVIIIe siècle (Morelly, d'Holbach, Helvétius, etc.), a été la première source d'inspiration des élites nationalistes dans les Balkans. Dans une région où des peuples aux identités fortes, avec des cultures et des langues différentes, cohabitent sans qu'il fût possible de définir de « territoires ethniques » à peu près homogènes plus gros que des cantons, cette logique conduirait à des catastrophes.

Les catastrophes, on les voit dès les insurrections de la première moitié du XIXe siècle qui conduisent à la mise en place d'un Etat national serbe et d'un Etat national grec. Bien souvent, les massacres de musulmans, mais aussi de juifs, sans parler des destructions de mosquées et de synagogues, n'ont pas de justification stratégique. Ils n'aident pas à libérer le territoire de l'occupation étrangère. Ils s'inscrivent plutôt dans une logique d'exutoire, voire de pillage. En même temps s'installe l'idée qu'il n'y a pas de salut hors de la nation : la nation, c'est la liberté et le progrès ! Ceux qui ne sont pas « nationaux » représentent le passé. Ils doivent partir ou accepter l'assimilation (adopter la foi chrétienne selon l'orthodoxie locale, et apprendre la langue nationale). Dans le cas de la création de l'Etat-nation grec, Georges Prévélakis note fort justement que la politique de « purification » était « parfaitement acceptable (et acceptée) par les puissances européennes "protectrices" ». En 1830, le territoire grec de l'indépendance qui ne comprenait encore pourtant ni la Thessalie, ni l'Epire, ni la Macédoine, avait une population musulmane non négligeable, en partie hellénophone. Elle fut chassée et dut s'installer de l'autre côté de la frontière, du côté ottoman. Le même principe était à l'œuvre en Serbie. Sans remonter à Karadjordje dont les méthodes étaient encore, en quelque sorte, pré-modernes, il suffit de rappeler que, sous le prince Milan Obrenović qui avait doté la Serbie d'institutions libérales, les expulsions des Albanais (musulmans) de la région de Niš furent massives lors de l'annexion entérinée au congrès de Berlin en 1878.

La constitution de la communauté nationale, tant en Serbie qu'en Grèce, reposait en fait sur deux principes : l'expulsion et l'intégration. Ce qui ne paraissait pas intégrable devait être expulsé. Cela signifiait une rupture avec la tradition ottomane faite de cohabitation dans l'espace des langues, des cultures et des religions. Le même phénomène s'est produit plus tard avec l'indépendance bulgare (de facto en 1878, de jure en 1908). On observera que si la nation est une notion moderne, le premier critère de sa définition dans les Balkans fut un élément pré-moderne : l'appartenance religieuse. En Serbie comme en Grèce, ce n'est pas l'appartenance à l'« ethnie » qui était le critère principal, mais le lien avec la religion « nationale ». Sous la domination ottomane, l'Eglise fut, chez les Serbes comme chez les Grecs, un refuge identitaire. La libération nationale, la constitution du peuple en nation ne pouvaient se faire contre l'Eglise. Celle-ci était au contraire au centre. Elle légitimait la nation. Le sentiment national était associé à l'idée de résistance dont l'Eglise avait été le vecteur sous l'occupation. Jusqu'à nos jours, le confessionnel et le national sont très liés en Grèce, tout comme en Serbie et en Bulgarie malgré près d'un demi-siècle de pouvoir communiste.

Le critère religieux était en fait un critère discriminant : il signifiait que les musulmans ne pouvaient appartenir à la nation. Ils devaient partir (ou être expulsés). Leur langue maternelle pouvait bien être, dans de nombreux cas, le serbe ou le grec, ils étaient désignés comme des « Turcs ». Cela faisait qu'ils n'étaient pas intégrables (à moins d'abandonner la foi musulmane). Tout autre était l'attitude à l'égard des populations chrétiennes qui ne parlaient pas la langue nationale. Dans la Grèce de 1830, il y avait des populations non hellénophones comme les Arvanites (Albanais), installés surtout dans le Péloponnèse, et des Valaques. Ces populations, généralement chrétiennes de rite grec, furent intégrées dans la communauté nationale « grecque » et ont progressivement cessé de parler leurs langues d'origine. Le « nettoyage » n'était donc pas à proprement parler « ethnique ».

L'importance du confessionnel dans la définition du national fut poussée jusqu'à l'absurde dans les « échanges » de populations entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920 : beaucoup de « Turcs » expulsés de Grèce avaient pour langue maternelle le grec, et beaucoup de « Grecs » expulsés d'Asie mineure avaient pour langue maternelle le turc. Dans la Serbie du XIXe siècle, si les musulmans désignés comme « Turcs » furent massivement expulsés, il y eut aussi un processus d'intégration de populations chrétiennes dont la langue n'était pas le serbe. C'est le cas, en particulier, des Valaques (Tzintzars), souvent de rite orthodoxe grec ; ils furent progressivement serbisés et intégrés dans l'Eglise orthodoxe serbe. (...)

Cette vision dans laquelle le confessionnel et le national étaient intimement liés explique que les « nettoyages » (destructions de villages, maisons incendiées, pillages et massacres de masse) étaient avant tout de type « religieux » au XIXe siècle. Lorsqu'ils revêtaient un caractère objectivement « ethnique » (comme celui dont les Albanais de la région de Niš furent victimes en 1878), ils n'en restaient pas moins dirigés contre une religion qui était considérée comme non intégrable dans la nation.

L'ethnicité était une notion très étendue dans la vision nationaliste de Vuk Karadžić. Elle l'était également chez les nationalistes grecs pour lesquels étaient « grecs » tous les chrétiens rattachés à l'orthodoxie grecque. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l'époque de la bataille des cartes ethnographiques entre Serbes, Grecs et Bulgares (et ses prolongements dans les universités et les chancelleries européennes), chacun avait intérêt, pour justifier ses prétentions territoriales, à étendre au maximum la définition ethnique. C'est ainsi (nous l'avons noté) que, chez Cvijic, les Albanais de la région de Shköder devinrent des « Serbes albanisés ».

Ce n'est qu'avec l'effondrement de l'Empire ottoman, à partir des guerres balkaniques de 1912-13, et surtout après la Première Guerre mondiale que les déplacements de populations définies sur une base « ethnique » furent de grande ampleur. On estime qu'en tout, entre 1913 et la fin des années 1920, 2 millions de personnes environ furent déplacées, en relation avec ce qu'on peut appeler un « nettoyage ethnique », sur les territoires de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie. Dès 1913, la plupart des Turcs de Bulgarie furent expulsés vers la Turquie, et en sens inverse les Bulgares de Turquie vers la Bulgarie. En novembre 1919, un traité bulgaro-grec organisa le transfert de la plupart des Bulgares de la Macédoine et de la Thrace grecques vers la Bulgarie, et, inversement, des Grecs de Bulgarie vers la Grèce. Mais c'est dans les années 1920 que les échanges furent les plus spectaculaires ; ils concernèrent la Grèce et la Turquie. La plupart des musulmans de la Macédoine et de la Thrace grecques ainsi qu'une partie de ceux d'Epire (généralement albanais) durent aller s'établir en Turquie. En sens inverse, ce furent environ 1 100 000 Grecs d'Asie mineure et de Thrace orientale qui allèrent s'établir en Grèce. Ces échanges de populations étaient généralement approuvés par les diplomates, en Europe occidentale et à la Société des Nations. Rendant la Grèce, la Bulgarie et la Turquie plus « ethniquement homogènes », ils étaient censés être une condition de la paix dans la région.

La Grèce paracheva ce processus en 1944 en expulsant vers l'Albanie la plupart des Albanais musulmans (les Tchames) encore présents en Epire. Le chiffre concernant ce dernier exode serait d'environ 30 000 personnes. De la sorte, la Grèce apparaît aujourd'hui comme un pays dont la population est unie dans l'orthodoxie. L'article premier de la Constitution affirme d'ailleurs que celle-ci est la « religion dominante » du pays. L'équation « Grec égale orthodoxe » semble par ailleurs tellement aller de soi que la religion est aujourd'hui encore mentionnée sur la carte d'identité de chaque citoyen grec. La Grèce est-elle pour autant un pays essentiellement de « sang grec », qui aurait achevé sa « purification ethnique » ? Nous pensons avoir montré l'inanité de cette question depuis notre réflexion sur les Indo-Européens. Le « nettoyage » mis en œuvre entre 1830 et 1944 était lié à la formation d'une identité nationale dans le contexte balkanique. Il fut organisé sur des critères essentiellement religieux. Si l'ont met à part les échanges avec la Bulgarie sur la base du traité de 1919 (qui ont porté en tout sur environ 120 000 personnes), c'est une population présumée inassimilable dans la nation, parce que musulmane, qui fut expulsée, et une population assimilable, parce que partageant la foi orthodoxe grecque, qui est restée ou qui est arrivée."

Voir également : Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

La nature des violences dans les Balkans ottomans

L'Empire ottoman, empire européen

L'immigraton des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant

La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

samedi 28 décembre 2013

L'Empire ottoman et le monde protestant




Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 178-179 :

"L'administration ottomane semble avoir été plus attentive que les érudits au schisme entre protestants et catholiques et à ses conséquences peut-être avantageuses pour la cause islamique. Cet intérêt résultait peut-être en partie des renseignements fournis par les réfugiés musulmans d'Espagne, en partie des efforts déployés par certains émissaires des puissances protestantes pour se présenter comme d'austères monothéistes, plus proches de l'islam que les catholiques polythéistes et iconolâtres, et donc dignes de considération dans les affaires commerciales et peut-être à d'autres égards. Les Ottomans ne semblent pas avoir été sensibles à ces arguments ; pourtant ils les mirent parfois à l'épreuve. Lorsque les morisques se soulevèrent en Espagne en 1568-1570, le sultan leur envoya un émissaire pour attirer leur attention sur la lutte menée par les luthériens contre « ceux qui sont soumis au pape et à son école ». Il conseillait aux rebelles d'établir des contacts secrets avec les luthériens et, lorsque ces derniers déclareraient la guerre au pape, d'entreprendre dans leur région des actions contre les provinces et la soldatesque catholiques. Selim II alla jusqu'à dépêcher un agent secret auprès des chefs protestants des Pays-Bas espagnols. Une lettre royale ottomane parle de la communauté d'intérêts entre musulmans et luthériens qui font aussi la guerre aux catholiques et en rejettent l'idolâtrie : « Parce que vous avez levé les armes contre les papistes et les avez véritablement tués, votre région a eu droit à tous égards à notre compassion impériale et notre royale attention. Comme, de votre côté, vous n'adorez pas d'idoles, vous avez établi votre foi en proclamant que Dieu Tout-Puissant est Un et que le Saint Jésus est Son Prophète et Serviteur, et maintenant, de toute votre âme, vous recherchez et appelez la vraie foi ; mais l'infidèle qu'ils appellent Papa ne reconnaît pas l'unicité de son créateur, car il accorde la divinité au Saint Jésus (Que la paix soit sur lui !) et adore des idoles et des images qu'il a faites de ses propres mains, jetant ainsi le doute sur l'Unicité de Dieu et incitant combien de serviteurs de Dieu à suivre le chemin de l'erreur. » Dans une correspondance échangée plus tard entre la Sublime Porte et la reine d'Angleterre Elisabeth, les protestants suscitent un intérêt similaire, non pas (à Dieu ne plaise) en tant qu'alliés, mais en tant qu'utiles fauteurs de troubles chez les puissances catholiques."

Voir également : Martin Luther

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'Empire ottoman, terre d'asile pour les minorités religieuses persécutées

Le mythe absurde de l'intolérance ottomane