mercredi 11 septembre 2013

La normalisation des relations franco-turques (1986)

Claire Tréan, "Le prochain voyage de M. Giraud à Ankara : Paris confirme sa volonté de normaliser les relations avec la Turquie", Le Monde, 20 mai 1986 :

"Le ministre français de la défense, M. André Giraud, doit se rendre, vendredi 23 et samedi 24 mai, à Ankara. C'est la première fois depuis une douzaine d'années qu'un membre du gouvernement français est reçu dans la capitale turque, et l'on peut y voir un signe supplémentaire de la volonté du gouvernement Chirac de normaliser les relations avec ce pays, après les années de froid consécutif au coup d'Etat militaire de septembre 1980 et à l'arrivée des socialistes au pouvoir à Paris quelques mois plus tard.

D'autres chefs de gouvernement européens avaient déjà ouvert la voie du rapprochement bilatéral avec Ankara : M. Helmut Kohl, en s'y rendant en visite officielle, et, plus récemment, Mme Thatcher, en recevant à Londres, en février dernier, le premier ministre de ce pays, M. Turgut Ozal. Officiellement, il s'agit de prendre acte des progrès accomplis vers le rétablissement d'une "certaine" démocratie en Turquie et d'encourager cette évolution.

Les partisans du rapprochement voient en outre une contradiction entre le fait de considérer la Turquie comme un pilier du dispositif de l'OTAN en Méditerranée orientale et la rigidité du "club" européen au moment où Ankara frappe à sa porte. Enfin, à défaut d'avoir toujours été pro-européen, M. Ozal est, en matière économique, un libéral convaincu, ce qui séduit quiconque fait du développement des échanges commerciaux une priorité.

Qui plus est, l'armée turque (820 000 hommes) est en train de se moderniser et souhaite diversifier ses fournisseurs, jusqu'à présent presque exclusivement américains. Il fut question, à Londres, de l'achat éventuel de 40 avions de combat Tornado produits par le consortium anglo-germano-italien Panavia. Lors de son séjour, en avril, à Paris, où il présidait une réunion de l'OCDE, M. Ozal a réaffirmé que son pays étudiait un projet d'achat de Mirage-2000, ce qui justifie le voyage de M. Giraud cette semaine. La Turquie envisagerait aussi de faire construire par Alsthom une importante centrale électrique dans la région d'Izmir.

M. Ozal a, de son côté, entrepris depuis quelques mois une vaste offensive diplomatique en direction de la CEE. L'objectif est l'intégration, même si le premier ministre turc n'envisage de candidature que dans un délai assez éloigné (une dizaine d'années). Dans l'immédiat, M. Ozal demande que soit débloquée l'aide communautaire à son pays, gelée depuis le coup d'Etat de 1980, et seule la Grèce fait aujourd'hui obstacle à la négociation d'un nouveau protocole financier. L'un des principaux points conflictuels des relations entre la CEE et la Turquie a trouvé une solution en avril, Ankara ayant accepté de contingenter ses exportations de textiles à destination des pays membres jusqu'en 1988. (...)

Un notable empressement...

Le dernier rapport d'Amnesty International consacré à la Turquie, qui fait état notamment de l'usage persistant de la torture contre les prisonniers, paraît aujourd'hui peser de peu de poids devant des considérations d'ordre stratégique ou pragmatique, comme les potentialités d'un marché de 50 millions d'habitants ou les besoins de l'armée turque. Le nouveau gouvernement français a mis un notable empressement, et même une certaine ostentation, à négocier le virage.

En fait, les socialistes français avaient eux aussi recherché, dès 1984, une amélioration de leurs rapports avec la Turquie. Mais ils l'avaient fait prudemment, en veillant à ne pas blesser ceux qui nourrissaient contre ce pays des griefs jugés légitimes : à des titres divers, les défenseurs des droits de l'homme, les Arméniens et les Grecs. Le nouveau gouvernement ne semble pas désireux de s'encombrer de tels égards. Les Arméniens ont dû s'en rendre compte en diverses occasions, de même que, la semaine dernière, le président de la République grecque en visite à Paris."

"Relance entre Paris et Ankara", Le Monde, 27 mai 1986 :

"M. André Giraud, ministre de la défense, a effectué une visite en Turquie, vendredi 23 et samedi 24 mai. Il était le premier membre d'un gouvernement français à se rendre à Ankara depuis onze ans. Il a eu des "entretiens chaleureux et amicaux", notamment avec le président Evren et le premier ministre, M. Turgut Ozal. Il leur a affirmé que la France soutenait la Turquie, déjà associée à la Communauté économique européenne, dans son projet de s'y intégrer pleinement. M. Giraud a également indiqué que des contrats de vente d'armes pourraient bientôt être conclus entre les deux Etats. Une délégation turque se rendra à Paris "dans les prochains mois" en vue d'une éventuelle commande de Mirage 2000 en concurrence avec le Tornado européen. Enfin, la commission culturelle mixte se réunira à Paris le 1er et 2 juillet à l'échelon ministériel."

Voir également : La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)

L'amitié franco-turque