dimanche 11 août 2013

L'Empire ottoman, empire européen

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :

"Notons qu'en 1386, date de la conversion de Ladislas Jagellon [au christianisme], les Ottomans, établis dans les Balkans depuis plus de trois décennies, venaient de lancer leurs premières incursions en Bosnie. Ils devaient bientôt remporter sur une coalition serbo-bosnienne la célèbre bataille de Kosovo Polje (1389). Nombre de Balkaniques islamisés, Grecs, Bulgares et Serbes de Macédoine, affluaient déjà dans les rangs de leurs armées. Ils constitueront l'essentiel des effectifs des troupes ottomanes qui prendront le contrôle de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine au cours du XVe siècle.

Lorsque la Réforme protestante, avec Luther, Zwingli et Calvin, et la Réforme catholique qui lui succéda (concile de Trente, 1545-1563) modifièrent de fond en comble la physionomie religieuse de l'Europe occidentale et centrale, les Balkans avaient déjà connu leurs premières vagues massives de conversion à l'Islam. Pour ne nous en tenir qu'à l'exemple bosniaque, les recensements ottomans (les defter) révèlent qu'en 1468, 0,88 % du pays étaient musulmans, en 1485 : 11,90 %, en 1489 : 14,52 %, et en 1520-1535 : 38,65 %, sans que l'on observe pour autant un afflux de colons turcs. A la même époque, la christianisation de l'Europe n'était pourtant pas achevée : en Scandinavie, la conversion des Lapons n'aura lieu qu'à partir des XVIe et XVIIe siècles, sous l'impulsion des missions protestantes et orthodoxes venues de Suède et de Russie." (p. 156)

"Mais, hormis la participation notable de Roumains de Valachie, issus d'un pays éloigné du lieu de la confrontation, que les chroniqueurs ottomans comptaient parmi les sept composantes du camp chrétien, le fait le plus remarquable concernant la bataille de Kosovo Polje réside dans la présence d'un nombre important de Croates venus combattre aux côtés du prince Lazar, alors même que leur pays était en proie à la guerre civile, tandis qu'à l'inverse, les Serbes de Macédoine étaient fortement représentés au sein de l'armée ottomane.

Devenus les vassaux du Sultan à la suite de la défaite de la Marica, les princes Marko et Andrijaš, fils du roi serbe Vukašin qui avait été vaincu et tué au cours de cette bataille, et le puissant seigneur de Macédoine orientale Konstantin Dragaš servirent loyalement leur suzerain et ne ménagèrent pas leurs efforts à Kosovo Polje pour qu'il l'emporte sur ses ennemis chrétiens2. (...)

2. Le fils du prince Lazar, Stefan Lazarević, réduit à son tour au statut de vassal du Sultan, devait faire preuve de la même loyauté à l'égard de celui-ci, en se portant à son secours quand l'Empire ottoman fut envahi par les armées de Tamerlan. Lors de la bataille d'Ankara de 1402, où se joua le sort de l'Empire, les Serbes résistèrent aux assauts ennemis avec plus de vaillance que les Turcs eux-mêmes, qui pour beaucoup firent défection ou se rallièrent à Tamerlan." (p. 109)

"En mai 1453, les Ottomans, qui avaient fait main basse sur la majeure partie des Balkans, s'emparèrent des derniers lambeaux de l'Empire byzantin réduit à sa capitale et à ses alentours immédiats. Or, quelques semaines seulement après être entré en vainqueur dans Constantinople, le sultan Mehmed II, conseillé en cela par son grand-vizir, le « Croate » Mahmûd Pacha Andjelović, fit procéder à l'élection canonique d'un nouveau patriarche œcuménique. Un théologien grec, Georges Scholarios Gennadios, opposé à l'union avec Rome à laquelle les derniers patriarches et les empereurs Jean VIII et Constantin IX avaient consenti afin de se ménager le soutien de l'Occident, fut alors désigné. Le 6 janvier 1454, le Sultan, paré de tous les attributs du basileus, procéda à l'intronisation officielle de ce patriarche conforme à ses vœux en lui remettant solennellement les emblèmes de la fonction et de la dignité patriarcales et en prononçant la formule traditionnelle, en apparence fort surprenante dans la bouche d'un musulman : « La Sainte-Trinité qui m'a confié cet empire t'a fait patriarche de la Nouvelle Rome ». Le nouveau patriarche lui répondit de façon non moins conventionnelle en l'assurant de sa gratitude et de sa loyauté et en le reconnaissant comme le successeur légitime du dernier basileus." (p. 57-58)

"A l'autre extrémité de l'Empire ottoman, l'occupation des Balkans renoua les liens anciens entre les Slaves et le monde musulman maintenant assujetti aux sultans d'Istanbul. Les Slaves du Sud partiellement islamisés furent si bien intégrés dans l'Empire qui les avait soumis qu'ils en devinrent en peu de temps, concurremment aux Albanais, la classe dirigeante. En leur sein furent choisis les soldats et les officiers des troupes d'élite, les généraux et les hauts fonctionnaires. Mais ils fournirent également à l'Empire nombre de théologiens et d'écrivains dont la perception de l'Islam et la contribution aux littératures turque, arabe et persane enrichirent considérablement la civilisation musulmane.

Il n'est pas exagéré de dire que l'Empire ottoman fut un empire européen, à cause de son ancrage territorial, du projet politique qui anima ses plus grand souverains et de l'origine géographique de l'élite qui le dirigea.

Les Ottomans ne restèrent pas longtemps confinés dans les limites territoriales du petit émirat turcoman contigu à l'Empire byzantin, placé à l'extrémité nord-occidentale de l'Anatolie, dont leur prince éponyme, Osmân, avait été le fondateur. Associés par les Byzantins, qui firent plusieurs fois appel à leurs services, aux vicissitudes de leur histoire politique, ils s'implantèrent rapidement dans les Balkans où ils installèrent leur capitale, Andrinople, en 1366. En quelques décennies, ils se saisirent de la plus grande partie de la péninsule, vassalisant tour à tour les Bulgares et les Serbes. En Anatolie, en revanche, ils se heurtèrent à une très forte opposition de la part des autres émirats turcomans. De toute évidence, le centre de gravité de l'Empire ottoman naissant se situait en Europe, dans ce que les Ottomans appelaient leurs possessions de « Roumélie ».

La bataille d'Ankara en 1402 confirma le caractère nettement européen de l'Empire. Les troupes ottomanes, avec à leur tête le sultan Bâyezîd lui-même, furent mises en déroute par l'armée de Tamerlan. Mais c'est à la défection de leurs contingents turcs anatoliens, passés à l'ennemi, que les Ottomans durent leur défaite. Les contingents européens, en particulier les Serbes commandés par le prince Stefan Lazarević, résistèrent jusqu'au bout aux guerriers timourides. Au lendemain de ce désastre, la Roumélie resta fidèle aux Ottomans tandis que la plus grande partie de l'Anatolie recouvrait son indépendance. « Après la bataille d'Ankara, l'empire ottoman est un empire européen qui, depuis Andrinople, refait la conquête de l'Asie. On ne saurait trop insister sur ce point, que, pour des raisons nationalistes évidentes, l'historiographie européenne des deux derniers siècles ne s'est pas complu à souligner.

A défaut de réellement l'expliquer, cette fidélité des récents sujets européens des Sultans éclaire la longévité de la domination qu'ils vont établir en Europe. » La perte de ses dernières possessions européennes (Sandjak, Kosovo, Macédoine et Thrace occidentale) en 1912-1913 précéda de peu la disparition de l'Empire : l'ottomanité était trop tributaire de l'univers balkanique pour qu'il en aille autrement.

Au contact étroit de Byzance, dont ils copièrent presque intégralement la structure politico-administrative, les Ottomans, tout comme, avant eux, les Bulgares et les Serbes, héritiers chrétiens orthodoxes de l'idéologie byzantine, conçurent le projet d'arracher l'Empire des mains des Grecs pour en assumer, à leur place, le destin. Au-delà de Constantinople, c'est l'Empire romain tout entier, au faîte de sa puissance et de son extension territoriale qu'ils voulaient restaurer. « Depuis leur capitale Andrinople, les Sultans proclamaient à qui voulait l'entendre, et notamment aux ambassadeurs européens, qu'ils s'assignaient trois fins : d'abord, la conquête de la capitale de l'Empire romain d'Orient, Constantinople ; ensuite, celle de la nouvelle capitale de l'Empire romain d'Occident, Vienne ; enfin la conquête de l'ancienne capitale de l'Empire romain d'Occident et siège du grand mufti des chrétiens, Rome (...) il ne s'agissait en son fond de rien d'autre que du vieux rêve impériale qui avait hanté l'Europe depuis l'effondrement de l'Empire romain d'Occident. C'était lui qui avait amené le roi de Germanie à ceindre la couronne impériale et à tenter de reconstituer, à partir de l'Allemagne, l'antique unité perdue. (Mehmed II) ne désirait rien d'autre, unique différence, cette unité, au lieu de s'accomplir de l'Empire romain d'Occident vers celui d'Orient, s'effectuerait dans l'autre sens. La religion elle-même ne faisait pas difficulté : l'Islam se concevait comme un accomplissement du christianisme, tout comme l'Empire chrétien que Charlemagne puis Othon le Grand avaient érigé avait été conçu comme un accomplissement de l'Empire païen. » Mettant leur projet à exécution, les Ottomans capturèrent Constantinople en 1453, firent le siège de Vienne en 1529 et en 1683 sans parvenir à s'en emparer mais contraignirent l'empereur germanique à leur payer tribut plusieurs décennies durant. Ils ne purent assiéger Rome en dépit de quelques incursions sur le sol italien : la résistance albanaise, sous Skanderbeg, et croate, la suprématie vénitienne en Adriatique, en leur barrant la route vers la ville Eternelle, les en empêchèrent. L'ambition ottomane fut ici déçue et l'unité de la romanité d'Orient et de la romanité d'Occident, l'unité de l'Europe qu'ils souhaitaient réaliser sous l'égide de l'Islam ne put s'accomplir.

Les Ottomans étaient des dynastes turcs. Mais l'élite politique et militaire à laquelle ils confièrent le sort de l'Empire, fut dès le XVe siècle presque exclusivement recrutée dans l'Europe balkanique.

Pour contrebalancer puis anéantir la puissance des seigneurs de leur entourage, souvent indociles, les sultans, imitant en partie les autres souverains musulmans, décidèrent de sélectionner les cadres de leur armée parmi les prisonniers de guerre et les populations chrétiennes sujettes. Totalement soumis au Sultan et dépendants de son bon vouloir, maintenus dans un statut d'esclaves de la Porte auquel ils ne pouvaient se soustraire, ces nouveaux cadres permirent aux sultans d'affirmer leur pouvoir absolu. Pourtant, ils finirent peu à peu par devenir, aux côtés des sultans et ensuite en leur lieu et place, les véritables maîtres de l'Empire.

L'institution du devchirme, l'enrôlement forcé d'enfants chrétiens des Balkans dans l'armée ottomane, a été créée par le sultan Murâd 1er ou son successeur Bâyezîd 1er, au début du XVe siècle, en même temps que le corps des janissaires. Les enfants ainsi enlevés à leurs familles devaient, en effet, fournir ses effectifs à ce corps d'élite, qui compta assez vite 12 000 (sous Mehmed II) puis 20 000 membres (sous Süleymân 1er). Lors de tournées régulières dans les villages des Balkans, les recruteurs ottomans jetaient leur dévolu sur les enfants qui leur paraissaient aptes à remplir ce rôle. Ces enfants étaient placés dans des familles turques et islamisés. Après avoir été astreints à des travaux de force destinés à les endurcir, ils recevaient une formation militaire et étaient versés dans le corps des janissaires. Les plus doués d'entre eux, tant physiquement qu'intellectuellement, étaient affectés au palais du Sultan où ils recevaient plusieurs années durant un enseignement des plus complets en toutes matières. Ils entraient ensuite dans la cavalerie de la Porte ou dans la haute administration de l'Empire. C'est dans cette pépinière de cadres de souche européenne que les sultans choisissaient leurs grands vizirs. Le grand-vizir, véritable chef du gouvernement ottoman, était investi d'une autorité considérable. Il lui arrivait soit de seconder le Sultan, auquel il était souvent lié par des attaches matrimoniales (le Sultan offrant l'une de ses sœurs ou de ses filles en mariage à son grand-vizir), soit de se substituer purement et simplement à lui dans la direction de l'Empire.

Pendant plusieurs siècles, à l'apogée de l'Empire, tous les grands vizirs ou presque furent des Européens. Georges Castellan relève qu'« entre 1453 et 1623, sur quarante-sept grands vizirs qui se succédèrent, trente-sept étaient d'origine chrétienne, et presque tous provenaient du devchirme. Paradoxe souvent souligné d'un Empire fondé sur une foi religieuse et dominé par des esclaves qui étaient à leur naissance étrangers à cette même foi. » Smail Balić recense vingt grands vizirs bosniaques, et Vatro Murvar vingt-cinq grands vizirs croates entre 1453 et 1794 (au nombre desquels figuraient les personnalités énumérées par Smail Balić).

La différence entre ces chiffres et ceux relevés pars Georges Castellan s'explique par le fait que beaucoup de ces grands vizirs étaient issus non de milieux chrétiens, mais de milieux déjà islamisés. Les jeunes Bosniaques musulmans, au même titre que les enfants chrétiens raflés, pouvaient accéder au plus hauts postes de l'Empire par la voie du devchirme. Dispensés des difficiles épreuves auxquelles étaient soumis les chrétiens dans les premières années de leur captivité, ils accédaient directement au palais du Sultan sur la recommandation de parents ou de proches. Le devchirme devint de cette manière le moyen par lequel l'élite croate ou bosniaque musulmane, qui, de fait, s'était assuré la maîtrise de l'Empire ottoman, chercha à assurer le maintien de sa domination. Signe de la prééminence des Croates dans l'Empire : le croate, langue officielle de la province ottomane de Bosnie, était en usage à la chancellerie impériale (elle tenait lieu de langue diplomatique pour les Ottomans) et à la Cour elle-même. Les sultans Mehmed II et Süleyman 1er, élevés au palais en compagnie des jeunes recrues croates, parlaient couramment leur langue.

Cette domination ne fut guère contestée que par le concurrent albanais dont l'influence allait croissant au cœur des institutions impériales. La seconde moitié du XVIIe siècle vit ainsi les représentants de la famille Qyprilli monopoliser le grand vizirat et parvenir à mettre un terme un provisoire à la corruption qui minait l'Empire et à son déclin, tâche à laquelle certains grands vizirs croates s'étaient attelés avant eux en vain.

Le recours au devchirme s'espaça au XVIIe siècle jusqu'à tomber totalement en désuétude, et l'accès au corps des janissaires devint héréditaire. Non content de garantir aux fils des anciens janissaires qu'ils pourraient succéder à leurs pères, le corps s'ouvrit de plus en plus et accueillit un nombre considérable de nouveaux membres au point qu'une grande partie des citadins bosniaques musulmans, artisans et commerçants, y appartenaient au moment de sa suppression." (p. 163-166)

Voir également : L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Les Ottomans et l'Europe

La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans

Le raffinement des conquérants ottomans

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

L'influence turco-ottomane en Europe

Le développement d'un syncrétisme religieux dans les Balkans ottomans

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

La culture turque anatolienne et l'Europe du Sud-Est

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman