dimanche 17 mars 2013

La Turquie entre trois mondes

François Schlosser, "L'Occident malade de la Turquie", Le Nouvel Observateur, 25 février 1980, p. 38 :

"(...) Ankara avait noué beaucoup de liens amicaux avec le monde qui l'entoure. Le gouvernement turc, quoique résolument laïque, a pourtant redécouvert ses affinités culturelles islamiques avec les pays arabes, producteurs de pétrole. D'excellents rapports ont été établis avec l'Irak, l'Arabie saoudite et la Libye avec laquelle on a signé un juteux accord de coopération technique et industrielle. Enfin, le voisin soviétique n'est pas resté insensible à l'intéressante évolution des Turcs. Moscou n'a pas lésiné sur l'aide : un milliard de dollars de crédits pour construire des routes, un complexe sidérurgique, une raffinerie de pétrole (et quatre milliards en projets, notamment pour une centrale atomique). La Turquie livre ses surplus de grains à l'U.R.S.S., qui lui fournit 10 % du pétrole qu'elle consomme, et en Anatolie orientale des lignes électriques sont directement branchées sur les réseaux soviétiques.

Bien sûr, les Turcs n'ont pas pour autant envie de changer de camp, ni même de tâter du neutralisme (du moins en ce qui concerne le gouvernement en place et l'armée). Mais les événements d'Iran et d'Afghanistan leur ont permis de rappeler aux Occidentaux l'importance vitale que présente leur appartenance à l'Alliance. Ils ont rendu aux Américains, en janvier dernier, les bases militaires qu'ils avaient placées sous leur propre commandement lorsque le Sénat américain leur avait coupé les vivres. Mais ils ne veulent plus redevenir un simple pion dans la stratégie occidentale. (...)

Depuis qu'on a travaillé à Ankara, au cours de ces dernières années, sur l'hypothèse d'un « nouveau concept de sécurité », en réponse à l'indifférence de l'Europe et de l'Amérique, aucun responsable turc ne veut plus prendre le risque d'une rupture profonde ni avec le monde islamique ni avec l'Union soviétique. Intérêt national oblige : il n'y aura plus d'alignement inconditionnel sur Washington."

Voir également : Chronologie de la géopolitique turque

samedi 9 mars 2013

Les Tanzimat




Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996, p. 288-291 :

"A Istanbul, l'incompétence, la passivité des nouveaux dirigeants, leurs rivalités favorisent le regroupement des réformateurs et des notables qui font appel à l'homme fort du moment, Mustafa Bayraktar, alors maître de la Bulgarie orientale et de la Thrace. Arrivé dans la capitale, ce dernier ne peut empêcher l'assassinat de Selîm [III], mais parvient à faire déposer Mustafa IV et à faire accéder au sultanat le prince Mahmûd, fils de Abdül-Hamîd Ier.

Mahmûd II met en route un vaste programme de réformes, (1808-1839) ouvrant la période dite des Tanzîmât. Jusqu'à son avènement, en dépit des tentatives de modernisation, le gouvernement est resté sous l'influence d'une administration sclérosée, corrompue et inefficace, de plus en plus marquée par le népotisme et le clientélisme. Les agents de l'Etat, instruits dans les medrese, ont continué à suivre un enseignement qui n'a pas évolué depuis deux siècles. Voulant à mettre fin à tant de pesanteurs, Mahmûd II s'emploie à rénover le système administratif et à modifier les mentalités des milieux influents, mais sa politique se heurte à de nombreuses résistances. Dès son accession au pouvoir, il réunit à Istanbul les principaux notables de l'Empire : malgré la défection de plusieurs d'entre eux, le 7 octobre 1808 et signé un accord (sened-i ittifâk) qui aurait pu servir de base à une Constitution de l'Etat ottoman mais qui ne sera pas entériné. Peu après, une révolte des janissaires entraîne la mort du grand vizir Mustafa Bayraktar. Le calme revenu, le sultan agit avec plus de prudence. S'inspirant des réformes mises en oeuvre par Mohammed Alî, le gouverneur d'Egypte, le sultan place peu à peu ses partisans aux postes de responsabilité du gouvernement et de l'armée. (...)

La guerre d'indépendance des Grecs a des répercussions à Istanbul même. En réponse au massacre de Turcs dans le Péloponnèse, les janissaires s'emparent du patriarche orthodoxe et le pendent en même temps que nombre d'autres religieux et se livrent à la chasse aux Grecs. Leurs violences, leur incapacité à défendre l'Empire conduisent le sultan à prendre des mesures contre eux (12 juin 1826), mais les janissaires se révoltent, pillent le palais du grand vizir et réclament la tête des réformateurs. En guise de réponse, Mahmûd II, avec l'appui des officiers fidèles et même des oulémas, fait bombarder les casernes où les janissaires se sont rassemblés et fait exécuter les survivants. A la suite de ce qu'on a appelé le vaka'i hayriye (l'« événement heureux »), le corps des janissaires est supprimé, de même que celui des sipahis. Les chefs de la confrérie des Bektachis, considérés comme les inspirateurs de la révolte, sont également arrêtés et exécutés.

Peu de temps après, Mahmûd II prend des mesures en faveur des écoles d'ingénieurs de l'armée et de la marine. En trois ans, une armée de type moderne est mise sur pied, entraînée par des instructeurs étrangers. Cette nouvelle armée est la concrétisation d'une volonté politique commune à plusieurs dirigeants : le sultan bien sûr, mais aussi deux grands vizirs, Rechîd Mehmed Pacha (1829-1833) et Mehmed Emîn Rââf Pacha (1833-1839), et surtout le leader du mouvement réformiste, Mustafa Rechîd Pacha, ambassadeur à Paris (1834-1835 et 1835-1836), à Londres (1836-1837), ministre des Affaires étrangères (1837-1839) et grand vizir à plusieurs reprises après 1839.

Surtout, la volonté de changement s'exprime dans la charte impériale de Gülhane, du nom du jardin du palais de Topkapï où celle-ci est présentée devant les autorités de l'Etat, des communautés religieuses et les représentants des grandes puissances, ce qui lui confère un caractère d'engagement solennel. La charte déclare que tous les sujets de l'Empire ottoman sont désormais égaux, sans distinction de religion ou de nationalité, que la justice est la même pour tous, que toute condamnation sommaire est abolie, que chacun versera directement à l'Etat ses impôts en fonction de sa fortune et de ses revenus. Son application se heurte à l'opposition des oulémas, ainsi qu'à celle des notables et des grands propriétaires qui y voient une atteinte aux principes de l'islam et aux traditions ottomanes (mais aussi à leurs fortunes).

De fait, cette première vague de réformes ne touche que quelques milieux administratifs stambouliotes. Elle marque néanmoins un véritable tournant dans la conception même du fonctionnement de l'Etat et se répercute dans la vie sociale qui peu à peu commence à s'occidentaliser. Au sein du gouvernement, une des transformations les plus notables est la création de ministères et départements « à l'européenne », l'instauration d'un Conseil des ministres et d'un Conseil de la Sublime Porte. Les agents de l'Etat ne portent plus le titre de kul (« serviteur du sultan ») mais celui de memûr (« fonctionnaire ») et sont répartis en trois catégories : le personnel civile (kâlemiye, plus tard mülkiye), le personnel militaire (seyfiye) et le personnel juridico-religieux (ilmiye). Le ministère des Affaires étrangères se voit doté d'une école de traducteurs et d'un bureau de traductions où travaillent essentiellement des Turcs et non plus des Grecs.

Les successeurs de Mahmûd II, Abdül-Medjîd (1839-1861), Abdül-Azîz (1861-1876) et Murâd V (1876), vont continuer sur la voie de la modernisation. Plus ouverts sur le monde extérieur, plus présents auprès de leurs sujets, ils manifestent une grande curiosité pour la culture occidentale et maîtrisent la langue française. En 1867, Abdül-Azîz entreprend même un voyage dans plusieurs pays européens : c'est là une initiative politique jusqu'alors inconcevable. Leurs ministres, qui ont sur franchir le pas des études traditionnelles et acquérir des connaissances modernes, jouent un rôle important dans ces innovations. S'appuyant sur des jeunes intellectuels nourris de culture occidentale, ils prennent en compte sinon l'opinion publique, du moins celle qui s'exprime dans les journaux des diverses communautés et s'efforcent de promouvoir, à Istanbul en particulier, une instruction publique moderne de type occidental. Ce nouvel état d'esprit porte bientôt ses fruits. Fonctionnaires, enseignants, juristes, techniciens, officiers participent désormais à la conception des réformes et sont disposés à soutenir leur application. La publication, en 1856, d'une nouvelle charte impériale réaffirmant le principe d'égalité entre tous les sujets de l'Empire accélère le renouvellement des élites politique et administrative."