samedi 28 décembre 2013

L'Empire ottoman et le monde protestant




Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 178-179 :

"L'administration ottomane semble avoir été plus attentive que les érudits au schisme entre protestants et catholiques et à ses conséquences peut-être avantageuses pour la cause islamique. Cet intérêt résultait peut-être en partie des renseignements fournis par les réfugiés musulmans d'Espagne, en partie des efforts déployés par certains émissaires des puissances protestantes pour se présenter comme d'austères monothéistes, plus proches de l'islam que les catholiques polythéistes et iconolâtres, et donc dignes de considération dans les affaires commerciales et peut-être à d'autres égards. Les Ottomans ne semblent pas avoir été sensibles à ces arguments ; pourtant ils les mirent parfois à l'épreuve. Lorsque les morisques se soulevèrent en Espagne en 1568-1570, le sultan leur envoya un émissaire pour attirer leur attention sur la lutte menée par les luthériens contre « ceux qui sont soumis au pape et à son école ». Il conseillait aux rebelles d'établir des contacts secrets avec les luthériens et, lorsque ces derniers déclareraient la guerre au pape, d'entreprendre dans leur région des actions contre les provinces et la soldatesque catholiques. Selim II alla jusqu'à dépêcher un agent secret auprès des chefs protestants des Pays-Bas espagnols. Une lettre royale ottomane parle de la communauté d'intérêts entre musulmans et luthériens qui font aussi la guerre aux catholiques et en rejettent l'idolâtrie : « Parce que vous avez levé les armes contre les papistes et les avez véritablement tués, votre région a eu droit à tous égards à notre compassion impériale et notre royale attention. Comme, de votre côté, vous n'adorez pas d'idoles, vous avez établi votre foi en proclamant que Dieu Tout-Puissant est Un et que le Saint Jésus est Son Prophète et Serviteur, et maintenant, de toute votre âme, vous recherchez et appelez la vraie foi ; mais l'infidèle qu'ils appellent Papa ne reconnaît pas l'unicité de son créateur, car il accorde la divinité au Saint Jésus (Que la paix soit sur lui !) et adore des idoles et des images qu'il a faites de ses propres mains, jetant ainsi le doute sur l'Unicité de Dieu et incitant combien de serviteurs de Dieu à suivre le chemin de l'erreur. » Dans une correspondance échangée plus tard entre la Sublime Porte et la reine d'Angleterre Elisabeth, les protestants suscitent un intérêt similaire, non pas (à Dieu ne plaise) en tant qu'alliés, mais en tant qu'utiles fauteurs de troubles chez les puissances catholiques."

Voir également : Martin Luther

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

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Le mythe absurde de l'intolérance ottomane