dimanche 29 décembre 2013

Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile




Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 149-150 :

"Le père du nationalisme croate, Ante Starčević (1823-1896), dont l'ambition était précisément d'arracher la politique croate au provincialisme et de susciter l'émergence d'un Etat et d'une communauté nationale croates élargies à leurs frontières historiques, ne partageait aucunement les préjugés anti-musulmans de beaucoup de ses compatriotes. L'Etat et la communauté nationale qu'il appelait de ses vœux avaient vocation à intégrer les Croates de toutes confessions, catholiques, orthodoxes et musulmans, juifs et protestants. Mais son approche de l'islam bosniaque ne se réduisait pas au fait de le compter au nombre des composantes essentielles de la nation croate. Starčević avait quitté le séminaire en 1848, après avoir estimé que « seule la foi turque valait quelque chose ; toutes les autres étant dépourvues d'intérêt ». Il envisagea en 1853 de s'établir à Sarajevo, d'y créer une maison d'édition et d'y mener campagne dans le but d'inciter les sujets chrétiens du Sultan à lui rester loyaux2. Starčević considérait avec justesse que l'Empire ottoman était plus tolérant que n'importe quel Etat chrétien et que l'ordre social y était plus supportable qu'en bien d'autres pays d'Europe dans la mesure où les paysans n'y étaient pas attachés à la glèbe et les non-musulmans n'y étaient pas astreints au service militaire. Aussi refusa-t-il de prendre le parti des insurgés bosniaques en 1875 et de soutenir les projets d'annexion de la Bosnie-Herzégovine à l'Empire austro-hongrois. Il qualifiait les Bosniaques musulmans de Croates à part entière et disait d'eux qu'ils étaient « la plus ancienne et la plus pure noblesse d'Europe ». A l'inverse des nationalistes serbes, y compris les mieux attentionnés à l'égard des Bosniaques musulmans, les disciples de Starčević n'exigeaient donc pas de ces derniers qu'ils renoncent à leur religion, qu'ils renient leur culture et leur histoire, puisqu'elles témoignaient à leurs yeux de leur hyper-croacité. Les romanciers de l'école réaliste croate acquis aux idées nationalistes dépeignaient volontiers les Bosniaques musulmans comme des figures positives. Le public croate était ainsi invité à voir en l'islam bosniaque un parangon des vertus nationales. Cette prise de position se situait aux antipodes du dénigrement systématique auquel se livraient la plupart des auteurs serbes, pour lesquels les Bosniaques musulmans n'étaient, à tout prendre, que des « renégats ».

L'écrivain oustachi Mile Budak, ministre des Cultes de l'Etat indépendant de Croatie, illustrait bien cette islamophilie des milieux nationalistes croates lorsqu'il énonçait en 1941 que « le NDH est un Etat islamique partout où notre peuple appartient à la foi musulmane. »

La Croatie offrait donc un exemple unique de nationalisme européen célébrant les valeurs de l'islam comme des valeurs profondément enracinées dans son peuple. (...)

2. Les révolutionnaires polonais en exil, sous l'égide du prince Czartoryski, poursuivaient les mêmes objectifs que Starčević : contrecarrer l'influence autrichienne et russe dans les Balkans en exhortant les chrétiens à trouver un compromis avec la Sublime Porte, et cette dernière à leur accorder d'importantes concessions (M. Kukiel, op. cit., p. 245-246 et 275)."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane