lundi 4 novembre 2013

La minorité turque dans la Bulgarie communiste

Pierre Rigoulot, "L'Internationale au goût bulgare", Est & Ouest, n° 17, avril 1985 :
Un million de Turcs au moins vivent en Bulgarie sur une population globale d'environ dix millions d'habitants. Il est en fait difficile de donner autre chose qu'un ordre de grandeur puisque, comme par hasard, les recensements ne font plus mention (et cela depuis 1965) de la nationalité. Certaines études démographiques font état de chiffres nettement supérieurs, approchant les deux millions.

Cette minorité turque est soumise, depuis la transformation du pays en « démocratie populaire », à une politique d'assimilation à la fois progressive et radicale. C'est en effet à la religion, mais aussi à la langue et enfin aux propres noms des Turcs que le pouvoir communiste s'est attaqué.

Les premières étapes qu'on peut distinguer sont les suivantes :

- 1947 : suppression des écoles turques autonomes ;

- 1958 : interdiction de donner des cours en turc ;

- 1974 : interdiction de tout enseignement du turc.

La pression s'est accentuée encore ces dernières années, au point que revendiquer son appartenance à une communauté turque (dans le cadre d'une citoyenneté bulgare) est pour le moins périlleux : on court le risque de ne pas être embauché dans une entreprise étatisée et d'être rejeté vers les emplois les plus durs. Si l'on est déjà salarié de l'Etat, c'est le licenciement que l'on risque et l'impossibilité d'obtenir une promotion. Difficulté à demeurer dans le même village, impossibilité de se rendre à l'étranger, telles sont quelques autres des difficultés auxquelles se heurtent les Turcs de Bulgarie. La répression de la langue s'est également poursuivie. La lecture des journaux turcs, l'écoute de la radio ou de la télévision turques sont interdites. Le fait que ces programmes proviennent de l'étranger n'est pas seul en cause : depuis février 1985, un seul journal bilingue turco-bulgare, l'Aube, paraît en bulgare.

La religion est également réprimée : les 1 320 mosquées auraient été fermées ; une seule reste ouverte au culte à Sofia. Mais c'est, si l'on ose dire, presque normal dans les Etats communistes, où l'on a oublié depuis longtemps que Marx, dont on prétend réaliser l'œuvre, désignait la religion comme « le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un même sans-cœur et l'espoir d'une situation dépourvue d'esprit ».

Ce qui frappe, c'est le radicalisme des mesures prises par le gouvernement bulgare. Son comité central ne déclarait-il pas récemment que la nationalité, en tant qu'élément de la bourgeoisie, était un simple « résidu du passé » et que ce résidu, « à travers la purification et l'homogénéisation de la population », disparaîtrait complètement « au profit d'une société bulgare socialiste unie » ?

C'est dans cette perspective que se situe la campagne récente, entamée surtout depuis décembre 1984, pour obliger les Turcs à troquer leurs patronymes turcs contre des noms bulgares.

Les moyens utilisés par l'Etat bulgare sont les suivants : pas de certificat de naissance aux parents d'origine turque tant qu'ils ne donnent pas à leur enfant un nom bulgare. Même procédé pour enregistrer les mariages. Ceux-ci ne sont reconnus légalement que lorsque les époux ont adopté un nom bulgare. Parfois, les autorités prennent les devants et n'attendent pas ces demandes de papiers officiels : la presse occidentale a rapporté des cas de villages encerclés par la troupe, avec passage dans chaque famille pour procéder à un changement immédiat de nom. Des habitants se sont révoltés. Des heurts, parfois violents, ont eu lieu et l'on évoque ici et là des morts par centaines. Il est difficile là aussi d'être plus précis : les journalistes et diplomates en poste à Sofia se sont vu interdire l'accès des régions où les affrontements avaient eu lieu, soit le Sud et le Nord-Est du pays. En février 1985, par exemple, les routes de cette région étaient bloquées. Aux correspondants qui s'en étonnaient, les autorités bulgares affirmèrent que les routes étaient barrées seulement à cause de la neige. Prétendre le contraire, c'était participer à « une conspiration internationale orchestrée par le président Reagan et écrite par les Etats-Unis » (1).

La Turquie proteste évidemment contre cette politique de l'Etat bulgare. Son ministre, M. Turgut Özal, a même déclaré que son pays était prêt à accueillir plus de 500 000 Turcs, mais, outre les réticences de la Bulgarie, on se doute que l'hypothèse d'un rapatriement massif n'est pas fait pour enthousiasmer la Turquie, qui compte déjà 20 % de chômeurs, sans compter les risques de déstabilisation que comporterait la présence d'un certain nombre d'agents bulgares parmi ces réfugiés.

La Turquie peut-elle faire plus, d'ailleurs, que protester et en appeler aux instances internationales ? Déjà repère de la mafia turque et point de passage de 90 % des armes qui pénètrent en Turquie, la Bulgarie joue, avec la minorité turque, une nouvelle carte pour poser des problèmes au gouvernement turc : l'extrême-droite, on s'en doute, ne manquera pas de s'en prendre à lui et de l'accuser de faiblesse. Mais que faire ? Il faut savoir qu'une grande partie du transit commercial routier entre l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie passe par la Bulgarie et la Turquie. Une crise grave entre les deux pays risquerait de tarir cette source de revenus.

Reconnaissons aussi que cette affaire ne doit pas être réduite à une manœuvre délibérée du gouvernement bulgare. La minorité grecque de Macédoine est également soumise au nationalisme égalisateur de l'Etat bulgare. La minorité turque lui pose aussi de réels problèmes : elle est, davantage que la majorité de la population, en contact avec le reste de l'Europe ; grâce au million de travailleurs turcs émigrés allant en et revenant de France, d'Allemagne, etc, chaque année, via la Bulgarie, elle sait ce que vaut la représentation de l'Occident par la propagande du gouvernement bulgare. Enfin, et on retrouve là un problème existant aussi en Asie centrale soviétique, la population musulmane se développe beaucoup plus rapidement que la population d'origine slave. Ces « rouages »-là conviennent mal à la « grande machine d'Etat » communiste bulgare.

(1) The Times du 20-2-85. Dans la dénégation, les autorités bulgares ont fait mieux (et plus drôle) : un communiqué, signé de plusieurs muphtis locaux, a été adressé à la presse occidentale, pour qu'on sache bien que, aux yeux des Turcs eux-mêmes, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes bulgares. Malheureusement, l'un des signataires porte le prénom de « Christos » - un peu comme si le pape s'appelait Mohamed !

Voir également : La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques