samedi 4 mai 2013

Un génie de ce temps : Kemal Atatürk




"Un génie de ce temps : Kemal Atatürk", L'Illustration, n° 4994, 19 novembre 1938 :
Depuis de longs mois déjà, on savait que les jours de Kemal Atatürk étaient comptés. Un mal implacable minait cet homme robuste et dans toute la force de l'âge - il n'avait que cinquante-huit ans - qui aimait si passionnément la vie sous toutes ses formes. Les sommités médicales de tous les pays avaient été appelées auprès de lui. Il se trouvait sur son yacht Savarona quand, il y a quelques jours, son état s'aggrava encore, ne laissant plus d'espoir. On le transporta à Istamboul, dans son palais de Dolma Baghtché, et c'est là où il s'est éteint, le 10 novembre, à 9 heures du matin.

Avec lui disparaît le premier en date des dictateurs d'après-guerre. Mussolini et Hitler ne sont venus qu'après lui. Il serait assez vain de vouloir établir entre les trois hommes une hiérarchie de grandeur. Tous trois ont profondément transformé et réformé leur pays, accru son prestige et sa puissance. Mais il est possible que l'histoire, avec le recul qui lui permet de juger plus impartialement les valeurs, témoigne sa plus grande admiration au fondateur de la Turquie nouvelle. La situation devant laquelle il s'était trouvé était la plus désespérée. L'œuvre qu'il a entreprise avec une énergie indomptable et menée à son accomplissement était la plus hérissée de difficultés et dépasse d'envergure celle du fascisme et de l'hitlérisme lui-même.

Il ne s'agissait pas seulement de relever politiquement un peuple et de lui faire reprendre dans le concert des nations une place éminente. C'est l'âme même de ce peuple qu'il a fallu changer en la réveillant d'une léthargie séculaire. Si Moustapha Kemal n'avait eu à lutter que contre l'Europe, la tâche, déjà, aurait pu sembler surhumaine, car la Turquie, au lendemain de la grande guerre était à peu près anéantie par sa défaite. Mais, pour atteindre le but qu'il s'était assigné, il a eu à briser un cadre social, à bouleverser des mœurs, à déraciner des traditions et des préjugés demeurés immuables depuis le moyen âge. En dix ans, il a fait parcourir à la Turquie cinq ou six siècles. Et pourtant, il était seul, ou presque. Il n'a pas été, comme d'autres, porté par un grand mouvement national. Tout ce qui restait encore dans l'Etat turc de forces agissantes, matérielles ou spirituelles, était conjuré contre lui. Par sa ténacité il a surmonté tous les obstacles. Il a rallié autour de lui des partisans de plus en plus nombreux, il a galvanisé une nation à laquelle il a fait partager son enthousiasme et sa foi.

UNE PRODIGIEUSE CARRIERE

Moustapha Kemal sortait du peuple et il a toujours été fier de l'humilité de ses origines. Son père et sa mère vivaient à Salonique dans une très modeste condition. Sa mère, devenue veuve de bonne heure, eût souhaité qu'il se fît religieux. Mais il avait la vocation militaire. Il entra à l'école des cadets à Salonique, où il se distingua par sa vive intelligence et son goût pour les mathématiques. A dix-sept ans, il passait brillamment l'examen de sortie et il était envoyé à l'école militaire de Monastir. Dès cette époque il s'exerçait à la parole, écrivait des articles et des poésies dont le thème était toujours le même : défendre la liberté, délivrer la Turquie du joug des étrangers et du gouvernement corrompu du sultan. Breveté d'état-major avec le grade de capitaine en 1905, il s'affiliait à une société révolutionnaire dénommée « Vatan », c'est-à-dire la patrie, dont les membres s'engageaient par serment à renverser le Sultanat et à instaurer un gouvernement constitutionnel, fondé sur une assemblée populaire. Il fut arrêté comme conspirateur,  emprisonné à Constantinople et déporté en Syrie. Dans son exil même, il s'occupait de fonder une filiale du Vatan, revenait secrètement à Salonique, en passant par l'Egypte et la Grèce, et prenait part à la révolution de 1908 en qualité de commandant à l'état-major. En 1910, il était attaché à la mission du général Ali Riza, envoyée en France, et suivit avec elle les grandes manœuvres de Picardie. En 1911, il jouait un rôle brillant dans les guerres balkaniques. Mais, lorsque le ministre de la Guerre Enver Pacha décida de réorganiser l'armée turque et confia ce soin au général prussien Liman Sanders, Moustapha Kemal protesta : « C'est aux Turcs, disait-il, de gérer leurs affaires. On insulte la nation en faisant appel aux étrangers. » Une demi-disgrâce l'expédia à Sofia comme attaché militaire. C'est là que la guerre mondiale le surprit.

Il préconisait pour son pays la neutralité. C'est contre son vœu que la Turquie se rangea aux côtés des empires centraux. Il accomplit du moins son devoir militaire avec scrupule et fut le principal artisan de la victoire des Dardanelles, remportée par les Turcs sur les Alliés. Il alla ensuite combattre en Syrie. Il y était encore au moment de l'armistice. Il résigna alors son commandement et regagna Constantinople.

L'indépendance turque n'existait plus. La flotte anglaise tenait le Bosphore, les troupes françaises et italiennes occupaient la capitale, les lignes de chemin de fer, les forts, contrôlaient la démobilisation. Le gouvernement du sultan n'était plus qu'un fantôme. L'empire ottoman était détruit : la Syrie, la Palestine, l'Arabie étaient perdues. Les Grecs, avec l'assentiment du Conseil suprême, débarquaient à Smyrne le 15 mai 1919. Quatre jours plus tard, Moustapha Kemal arrivait en Anatolie, par le port de Samsoun, sur la mer Noire. Il ne s'était pas résigné à l'humiliation et à la déchéance de son pays, que le traité de Sèvres allait consacrer. Mais il avait compris qu'il n'y avait rien à faire à Constantinople et que la résistance devait émigrer ailleurs. Les montagnes anatoliennes lui offraient un refuge inaccessible. Il y installa son quartier général.

Alors commença la grande épopée - une des plus magnifiques pages que la résolution d'un homme ait inscrites dans l'histoire. Il serait inexact de se figurer qu'elle eut d'abord une phase militaire et que ce fut seulement après la victoire des armes, consommée au mois d'août 1922, que Moustapha Kemal entreprit son œuvre intérieure. Sans doute, celui qui était devenu le Ghazi (le Victorieux), soutenu par la reconnaissance du peuple qu'il avait sauvé, avait-il désormais les mains plus libres pour effectuer ses réformes capitales. Mais dès le premier moment il lui avait fallu mener de concert deux tâches écrasantes : la lutte armée et l'organisation politique, sociale, administrative d'un pays où il n'y avait plus rien que la décomposition anarchique.

Ce n'est pas en quelques lignes d'une nécrologie que l'on peut donner une idée, même succincte, de ce que Kemal a accompli. Bornons-nous pour aujourd'hui à saluer sa mémoire avec le respect admiratif que l'on doit à l'un des hommes les plus extraordinaires de notre époque, pourtant fertile en motifs d'étonnement.

LE NOUVEAU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Aussitôt après la mort de Kemal Atatürk, l'Assemblée nationale d'Ankara s'est préoccupée de lui donner un successeur comme président de la République turque. Le groupe parlementaire du parti gouvernemental a désigné comme candidat le général Ismet Inonu, qui a été élu, le 11 novembre, à l'unanimité. Le nouveau chef d'Etat, qui est âgé de cinquante-six ans, a été l'un des plus intimes collaborateurs d'Atatürk. Fils d'un magistrat, il avait suivi les échelons de la carrière militaire jusqu'au grade de colonel quand, en mars 1920, il arriva à Ankara. Il prit une part glorieuse à la campagne contre les Grecs, notamment aux deux batailles d'Inonu, dont il devait plus tard adjoindre le nom au sien.

Membre de la grande assemblée, il a été ministre des Affaires étrangères, président de la délégation turque à la conférence de Lausanne et deux fois président du Conseil. Il avait pris sa retraite comme général de division, en 1927, afin de se consacrer presque exclusivement à doter la Turquie d'un réseau ferré. Orateur de talent, c'est un esprit d'une vaste culture, fort aimé de la jeunesse, auprès de laquelle il jouit d'un grand ascendant moral.

Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?