mercredi 8 mai 2013

Alain Chouet

Alain Chouet, Au coeur des services spéciaux : la menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers, chapitre 5 : "Le rôle central des Frères musulmans", sous-partie : "Les incertitudes du « modèle turc »", Paris, La Découverte, 2011 :

"C'est une attitude [de laisser le processus électoral aller à son terme] que l'armée turque a eu la sagesse d'adopter...?

Oui, c'est toujours ce qu'elle a fait. Mais je ne sais pas combien de temps cela va pouvoir encore durer. L'AKP (Parti de la justice et du développement), le parti islamiste, est arrivé au pouvoir régulièrement par les urnes, en 2002. Au sein de l'AKP, les Frères musulmans représentent une mouvance très importante, mais ils doivent composer avec des populistes musulmans turcs de tradition hanéfite, plutôt tolérants et ouverts sur le monde. On commence cependant en 2011 à aborder les vrais problèmes, car les Frères ont entrepris de toucher à la Constitution sur des points mineurs avec une grande habileté manœuvrière.

Dans le monde entier, les Frères ont en effet développé une remarquable maîtrise dans l'exploitation de toutes les failles des systèmes juridiques locaux. Ils pourraient en remontrer à des avocats anglo-saxons. Ainsi, dans les années 1990 en Egypte, ils avaient introduit un recours en annulation du mariage d'un jeune universitaire, Nasser Hamid Abou-Zeïd, qu'ils accusaient d'apostasie (donc insusceptible d'épouser une musulmane) pour avoir fourni une interprétation non conforme à celle des Frères. Le procédé est habile, puisque, au travers d'un problème particulier de droit civil, il mettait les juges en demeure de trancher globalement sur les titulaires du droit d'interprétation.

En Turquie, ils ont demandé la levée de l'interdiction constitutionnelle du port du voile dans les administrations. C'est suffisant pour démontrer que la Constitution n'est pas intangible, mais pas assez significatif pour que l'armée prenne le mors aux dents, surtout dans le contexte actuel où les militaires turcs sont tenus par l'Occident à une certaine réserve. L'Europe, qui claque systématiquement la porte au nez de la Turquie, condamnerait sans doute avec véhémence un putsch militaire dirigé contre une dérive aussi « feutrée ». Les islamistes turcs le savent. Ils ont mis le pied dans la porte et surfent sur cette vague de rejet européen, qui lie les mains de l'armée en même temps qu'elle suscite dans la population un repli identitaire sur les valeurs de l'islam. Il est difficile de savoir comment l'armée turque va réagir sur le long terme.

Les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ont donc raison ?


Au contraire. C'est en fermant la porte de l'Europe à la Turquie qu'on fait le lit de l'islamisme politique dans ce pays, puisqu'on l'oblige ainsi à un repli identitaire, à se tourner vers ses voisins du sud et de l'est et à en adopter les codes. Les islamistes turcs l'ont bien compris, qui s'emploient à détricoter les solidarités occidentales traditionnelles du pays pour mieux l'isoler. L'affaire de la flottille « humanitaire » turque expédiée à Gaza fin 2010 est exemplaire de ce point de vue et témoigne de leur grande habileté à exploiter les contradictions occidentales. Personne ne pouvait décemment critiquer cette initiative « humanitaire », mais il était tout aussi certain que les Israéliens ne pouvaient la tolérer sans ouvrir la porte à toutes les initiatives du même genre qui n'auraient pas manqué de suivre de la part de leurs pires adversaires. Les Israéliens s'y sont très mal pris et ont aggravé la situation, mais cela ne change rien au fait qu'une telle entreprise ne pouvait que briser le lien fort qui existait entre les politiques de défense de la Turquie et d'Israël.

Après la Première Guerre mondiale, c'est l'isolement politique et financier de l'Allemagne, les sanctions économiques et l'ostracisme diplomatique qui ont poussé ce pays dans les bras des nazis et dans l'aventure de la Seconde Guerre mondiale. Après 1945, c'est le plan Marshall, l'assistance au redressement allemand, la mise en place de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) et l'intégration européenne qui ont neutralisé les potentiels de conflit sur le continent. Isoler la Turquie aujourd'hui, c'est faire le jeu des islamistes qui cherchent eux-mêmes à l'isoler pour mieux la contrôler. En tant que professionnel de la sécurité, il me semble que, tant qu'à avoir une frontière problématique avec le monde musulman, il vaudrait mieux, puisque l'occasion nous en est donnée, l'éloigner de plus de 2 000 kilomètres de sa position actuelle. Et je suis tout de même un peu surpris de voir les contestataires du caractère « européen » de la Turquie envisager favorablement l'adhésion à terme de la Géorgie ou de l'Arménie. Ces pays du Caucase seraient-ils plus « européens » que la Turquie ? Ou bien est-ce plus simplement parce qu'ils ont l'heur d'être chrétiens ? Voilà des contradictions que ne peuvent manquer d'exploiter les islamistes."