dimanche 29 décembre 2013

Nicolae Iorga (historien et homme politique roumain)




Byzance après Byzance. Continuation de l'"Histoire de la vie byzantine", Bucarest, Institut d'études byzantines, 1935, p. 45 :

"La conquête devait changer le caractère de Constantinople. Non seulement pour remplacer ceux qui avaient succombé pendant la défense et le massacre "légal" de trois jours, mais pour avoir une capitale pleine de monde, Mahomet II s'empressa de repeupler la ville conquise. En matière de nationalité et de religion il fut assez large : à côté des Turcs colonisés, comme avant lui, sur le Bas Danube, il fit venir des "exilés", des sourgouns grecs d'Agathopolis, de Mésembrie, de Sélymbrie, d'Héraclée, de Panidos, d'Orestias, d'Andrinople même "et de beaucoup d'autres endroits", "leur donnant aussi des maisons, à chacun d'après son rang" : ils achetèrent pour rien des possessions magnifiques. Après plus de mille ans le Sultan turc refaisait l'oeuvre de Constantin-le-Grand. La nomination même d'un patriarche aurait été, d'après un Grec du XVI-e, en relation avec ce désir de repeupler la ville déchue sous les Paléologues pauvres et menacés."

Etudes byzantines, volume I, Bucarest, Institut d'études byzantines, 1939, p. 156-157 :

"Les vaincus de l'expansion musulmane au commencement du XV-e siècle, de la conquête de Constantinople n'ont pas été donc les Grecs, qui vivaient d'une existence purement nominale, ni ces Slaves des Balcans dont les Etats n'existaient que comme faibles fragments d'une domination incapable de se maintenir. Il s'agit bien de cette action latine, qui, commençant avec les châtelains de Charles d'Anjou en Albanie et les Hongrois des Angevins, ne s'est arrêtée qu'à la défense de Caffa, au dernier point de domination vénitienne dans la Morée, aux efforts suprêmes de Chypre, héritée des Lusignans français par la grande République italienne, et de la Crète, reliée à Venise. 

Cette forme latine, bien vive, est celle qui avait été écartée par la conquête de Constantinople, plus tard par l'établissement des Turcs en Morée et dans les régions occidentales de la péninsule des Balcans.

Mais écarter ne signifie pas vaincre définitivement, et, si le procès était terminé avec Byzance, surtout par le fait que la domination ottomane ne signifiait qu'une nouvelle Byzance, d'un autre caractère religieux pour la dynastie et l'armée, s'il l'était aussi à l'égard des Slaves, incapables de se refaire et de regagner les positions politiques perdues, il ne faisait que commencer à l'égard de l'Occident."

Ante Starčević : père du nationalisme croate et turcophile




Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 149-150 :

"Le père du nationalisme croate, Ante Starčević (1823-1896), dont l'ambition était précisément d'arracher la politique croate au provincialisme et de susciter l'émergence d'un Etat et d'une communauté nationale croates élargies à leurs frontières historiques, ne partageait aucunement les préjugés anti-musulmans de beaucoup de ses compatriotes. L'Etat et la communauté nationale qu'il appelait de ses vœux avaient vocation à intégrer les Croates de toutes confessions, catholiques, orthodoxes et musulmans, juifs et protestants. Mais son approche de l'islam bosniaque ne se réduisait pas au fait de le compter au nombre des composantes essentielles de la nation croate. Starčević avait quitté le séminaire en 1848, après avoir estimé que « seule la foi turque valait quelque chose ; toutes les autres étant dépourvues d'intérêt ». Il envisagea en 1853 de s'établir à Sarajevo, d'y créer une maison d'édition et d'y mener campagne dans le but d'inciter les sujets chrétiens du Sultan à lui rester loyaux2. Starčević considérait avec justesse que l'Empire ottoman était plus tolérant que n'importe quel Etat chrétien et que l'ordre social y était plus supportable qu'en bien d'autres pays d'Europe dans la mesure où les paysans n'y étaient pas attachés à la glèbe et les non-musulmans n'y étaient pas astreints au service militaire. Aussi refusa-t-il de prendre le parti des insurgés bosniaques en 1875 et de soutenir les projets d'annexion de la Bosnie-Herzégovine à l'Empire austro-hongrois. Il qualifiait les Bosniaques musulmans de Croates à part entière et disait d'eux qu'ils étaient « la plus ancienne et la plus pure noblesse d'Europe ». A l'inverse des nationalistes serbes, y compris les mieux attentionnés à l'égard des Bosniaques musulmans, les disciples de Starčević n'exigeaient donc pas de ces derniers qu'ils renoncent à leur religion, qu'ils renient leur culture et leur histoire, puisqu'elles témoignaient à leurs yeux de leur hyper-croacité. Les romanciers de l'école réaliste croate acquis aux idées nationalistes dépeignaient volontiers les Bosniaques musulmans comme des figures positives. Le public croate était ainsi invité à voir en l'islam bosniaque un parangon des vertus nationales. Cette prise de position se situait aux antipodes du dénigrement systématique auquel se livraient la plupart des auteurs serbes, pour lesquels les Bosniaques musulmans n'étaient, à tout prendre, que des « renégats ».

L'écrivain oustachi Mile Budak, ministre des Cultes de l'Etat indépendant de Croatie, illustrait bien cette islamophilie des milieux nationalistes croates lorsqu'il énonçait en 1941 que « le NDH est un Etat islamique partout où notre peuple appartient à la foi musulmane. »

La Croatie offrait donc un exemple unique de nationalisme européen célébrant les valeurs de l'islam comme des valeurs profondément enracinées dans son peuple. (...)

2. Les révolutionnaires polonais en exil, sous l'égide du prince Czartoryski, poursuivaient les mêmes objectifs que Starčević : contrecarrer l'influence autrichienne et russe dans les Balkans en exhortant les chrétiens à trouver un compromis avec la Sublime Porte, et cette dernière à leur accorder d'importantes concessions (M. Kukiel, op. cit., p. 245-246 et 275)."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

Une tragédie humaine occultée : les massacres et expulsions de musulmans ottomans et ex-ottomans dans les Balkans

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 140-141 :

"Alors que les musulmans, des autochtones convertis pour l'écrasante majorité d'entre eux, représentaient au XVIIe siècle plus du tiers de la population balkanique, cette proportion devait rapidement décroître dès le siècle suivant. Les musulmans des Balkans furent les premières victimes des guerres incessantes que l'Empire ottoman, désormais sur la défensive, dut mener pour assurer sa survie, et des épidémies de peste et de typhus qui en résultaient inévitablement : à la différence des chrétiens, ils étaient, en effet, soumis aux obligations militaires et, vivant en ville pour la plupart, plus exposés qu'eux aux épidémies.

Les soulèvements nationaux anti-ottomans s'accompagnèrent le plus souvent de massacres de musulmans, suivis de la fuite ou de l'expulsion des survivants. Le premier massacre de ce type eut lieu au Monténégro à la veille de la Noël 1709 quand le métropolite de l'Eglise orthodoxe locale, Danilo Petrović-Njegoš, donna l'ordre aux membres des tribus Ceklići, Ceklin et Cetinje placés sous son autorité spirituelle et temporelle d'exterminer ceux de leurs frères de sang qui avaient épousé l'islam, afin d'extirper « l'esprit turc » du Monténégro et « la malignité de la bergerie ». Le 30 novembre 1806, lors de l'insurrection serbe à la tête de laquelle s'était placé Karadjordje Petrović, le même sort fut réservé aux habitants musulmans de Belgrade tombée aux mains des insurgés. Puis ce fut au tour de la totalité des musulmans vivant dans la principauté de Serbie nouvellement formée (garnisons ottomanes exceptées) et des Albanais de la vallée de la Toplica, arrachée de haute lutte aux Ottomans, d'être chassés du pays, en 1833 et 1878 respectivement. La guerre de libération nationale hellénique, même si l'opinion occidentale n'en a retenu que les tueries commises par la soldatesque ottomane (on pense ici à la célèbre peinture de Delacroix sur le massacre de Chios d'avril 1822), donna lieu aux mêmes excès et aux mêmes atrocités de la part des insurgés.

Enfin, les guerres balkaniques de 1912 et 1913, dont, paradoxalement, les populations orthodoxes peuplant les zones que se disputaient les alliés de la Ligue balkanique eurent plus à pâtir que les musulmans, s'avérèrent également très meurtrières pour ces derniers, en particulier pour les Albanais du Kosovo et de Macédoine occidentale."

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 267-272 :

"Si la notion de « nettoyage ethnique » est récente, la pratique ne l'est pas dans les Balkans. Elle fut mise en œuvre dès la création des Etats nationaux. Elle a été répétée lors de chaque annexion au territoire « national ». Ce qui est remarquable, c'est que la logique jacobine, produit de la Révolution française et de la pensée socialiste du XVIIIe siècle (Morelly, d'Holbach, Helvétius, etc.), a été la première source d'inspiration des élites nationalistes dans les Balkans. Dans une région où des peuples aux identités fortes, avec des cultures et des langues différentes, cohabitent sans qu'il fût possible de définir de « territoires ethniques » à peu près homogènes plus gros que des cantons, cette logique conduirait à des catastrophes.

Les catastrophes, on les voit dès les insurrections de la première moitié du XIXe siècle qui conduisent à la mise en place d'un Etat national serbe et d'un Etat national grec. Bien souvent, les massacres de musulmans, mais aussi de juifs, sans parler des destructions de mosquées et de synagogues, n'ont pas de justification stratégique. Ils n'aident pas à libérer le territoire de l'occupation étrangère. Ils s'inscrivent plutôt dans une logique d'exutoire, voire de pillage. En même temps s'installe l'idée qu'il n'y a pas de salut hors de la nation : la nation, c'est la liberté et le progrès ! Ceux qui ne sont pas « nationaux » représentent le passé. Ils doivent partir ou accepter l'assimilation (adopter la foi chrétienne selon l'orthodoxie locale, et apprendre la langue nationale). Dans le cas de la création de l'Etat-nation grec, Georges Prévélakis note fort justement que la politique de « purification » était « parfaitement acceptable (et acceptée) par les puissances européennes "protectrices" ». En 1830, le territoire grec de l'indépendance qui ne comprenait encore pourtant ni la Thessalie, ni l'Epire, ni la Macédoine, avait une population musulmane non négligeable, en partie hellénophone. Elle fut chassée et dut s'installer de l'autre côté de la frontière, du côté ottoman. Le même principe était à l'œuvre en Serbie. Sans remonter à Karadjordje dont les méthodes étaient encore, en quelque sorte, pré-modernes, il suffit de rappeler que, sous le prince Milan Obrenović qui avait doté la Serbie d'institutions libérales, les expulsions des Albanais (musulmans) de la région de Niš furent massives lors de l'annexion entérinée au congrès de Berlin en 1878.

La constitution de la communauté nationale, tant en Serbie qu'en Grèce, reposait en fait sur deux principes : l'expulsion et l'intégration. Ce qui ne paraissait pas intégrable devait être expulsé. Cela signifiait une rupture avec la tradition ottomane faite de cohabitation dans l'espace des langues, des cultures et des religions. Le même phénomène s'est produit plus tard avec l'indépendance bulgare (de facto en 1878, de jure en 1908). On observera que si la nation est une notion moderne, le premier critère de sa définition dans les Balkans fut un élément pré-moderne : l'appartenance religieuse. En Serbie comme en Grèce, ce n'est pas l'appartenance à l'« ethnie » qui était le critère principal, mais le lien avec la religion « nationale ». Sous la domination ottomane, l'Eglise fut, chez les Serbes comme chez les Grecs, un refuge identitaire. La libération nationale, la constitution du peuple en nation ne pouvaient se faire contre l'Eglise. Celle-ci était au contraire au centre. Elle légitimait la nation. Le sentiment national était associé à l'idée de résistance dont l'Eglise avait été le vecteur sous l'occupation. Jusqu'à nos jours, le confessionnel et le national sont très liés en Grèce, tout comme en Serbie et en Bulgarie malgré près d'un demi-siècle de pouvoir communiste.

Le critère religieux était en fait un critère discriminant : il signifiait que les musulmans ne pouvaient appartenir à la nation. Ils devaient partir (ou être expulsés). Leur langue maternelle pouvait bien être, dans de nombreux cas, le serbe ou le grec, ils étaient désignés comme des « Turcs ». Cela faisait qu'ils n'étaient pas intégrables (à moins d'abandonner la foi musulmane). Tout autre était l'attitude à l'égard des populations chrétiennes qui ne parlaient pas la langue nationale. Dans la Grèce de 1830, il y avait des populations non hellénophones comme les Arvanites (Albanais), installés surtout dans le Péloponnèse, et des Valaques. Ces populations, généralement chrétiennes de rite grec, furent intégrées dans la communauté nationale « grecque » et ont progressivement cessé de parler leurs langues d'origine. Le « nettoyage » n'était donc pas à proprement parler « ethnique ».

L'importance du confessionnel dans la définition du national fut poussée jusqu'à l'absurde dans les « échanges » de populations entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920 : beaucoup de « Turcs » expulsés de Grèce avaient pour langue maternelle le grec, et beaucoup de « Grecs » expulsés d'Asie mineure avaient pour langue maternelle le turc. Dans la Serbie du XIXe siècle, si les musulmans désignés comme « Turcs » furent massivement expulsés, il y eut aussi un processus d'intégration de populations chrétiennes dont la langue n'était pas le serbe. C'est le cas, en particulier, des Valaques (Tzintzars), souvent de rite orthodoxe grec ; ils furent progressivement serbisés et intégrés dans l'Eglise orthodoxe serbe. (...)

Cette vision dans laquelle le confessionnel et le national étaient intimement liés explique que les « nettoyages » (destructions de villages, maisons incendiées, pillages et massacres de masse) étaient avant tout de type « religieux » au XIXe siècle. Lorsqu'ils revêtaient un caractère objectivement « ethnique » (comme celui dont les Albanais de la région de Niš furent victimes en 1878), ils n'en restaient pas moins dirigés contre une religion qui était considérée comme non intégrable dans la nation.

L'ethnicité était une notion très étendue dans la vision nationaliste de Vuk Karadžić. Elle l'était également chez les nationalistes grecs pour lesquels étaient « grecs » tous les chrétiens rattachés à l'orthodoxie grecque. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à l'époque de la bataille des cartes ethnographiques entre Serbes, Grecs et Bulgares (et ses prolongements dans les universités et les chancelleries européennes), chacun avait intérêt, pour justifier ses prétentions territoriales, à étendre au maximum la définition ethnique. C'est ainsi (nous l'avons noté) que, chez Cvijic, les Albanais de la région de Shköder devinrent des « Serbes albanisés ».

Ce n'est qu'avec l'effondrement de l'Empire ottoman, à partir des guerres balkaniques de 1912-13, et surtout après la Première Guerre mondiale que les déplacements de populations définies sur une base « ethnique » furent de grande ampleur. On estime qu'en tout, entre 1913 et la fin des années 1920, 2 millions de personnes environ furent déplacées, en relation avec ce qu'on peut appeler un « nettoyage ethnique », sur les territoires de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie. Dès 1913, la plupart des Turcs de Bulgarie furent expulsés vers la Turquie, et en sens inverse les Bulgares de Turquie vers la Bulgarie. En novembre 1919, un traité bulgaro-grec organisa le transfert de la plupart des Bulgares de la Macédoine et de la Thrace grecques vers la Bulgarie, et, inversement, des Grecs de Bulgarie vers la Grèce. Mais c'est dans les années 1920 que les échanges furent les plus spectaculaires ; ils concernèrent la Grèce et la Turquie. La plupart des musulmans de la Macédoine et de la Thrace grecques ainsi qu'une partie de ceux d'Epire (généralement albanais) durent aller s'établir en Turquie. En sens inverse, ce furent environ 1 100 000 Grecs d'Asie mineure et de Thrace orientale qui allèrent s'établir en Grèce. Ces échanges de populations étaient généralement approuvés par les diplomates, en Europe occidentale et à la Société des Nations. Rendant la Grèce, la Bulgarie et la Turquie plus « ethniquement homogènes », ils étaient censés être une condition de la paix dans la région.

La Grèce paracheva ce processus en 1944 en expulsant vers l'Albanie la plupart des Albanais musulmans (les Tchames) encore présents en Epire. Le chiffre concernant ce dernier exode serait d'environ 30 000 personnes. De la sorte, la Grèce apparaît aujourd'hui comme un pays dont la population est unie dans l'orthodoxie. L'article premier de la Constitution affirme d'ailleurs que celle-ci est la « religion dominante » du pays. L'équation « Grec égale orthodoxe » semble par ailleurs tellement aller de soi que la religion est aujourd'hui encore mentionnée sur la carte d'identité de chaque citoyen grec. La Grèce est-elle pour autant un pays essentiellement de « sang grec », qui aurait achevé sa « purification ethnique » ? Nous pensons avoir montré l'inanité de cette question depuis notre réflexion sur les Indo-Européens. Le « nettoyage » mis en œuvre entre 1830 et 1944 était lié à la formation d'une identité nationale dans le contexte balkanique. Il fut organisé sur des critères essentiellement religieux. Si l'ont met à part les échanges avec la Bulgarie sur la base du traité de 1919 (qui ont porté en tout sur environ 120 000 personnes), c'est une population présumée inassimilable dans la nation, parce que musulmane, qui fut expulsée, et une population assimilable, parce que partageant la foi orthodoxe grecque, qui est restée ou qui est arrivée."

Voir également : Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

La nature des violences dans les Balkans ottomans

L'Empire ottoman, empire européen

L'immigraton des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant

La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

samedi 28 décembre 2013

L'Empire ottoman et le monde protestant




Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 178-179 :

"L'administration ottomane semble avoir été plus attentive que les érudits au schisme entre protestants et catholiques et à ses conséquences peut-être avantageuses pour la cause islamique. Cet intérêt résultait peut-être en partie des renseignements fournis par les réfugiés musulmans d'Espagne, en partie des efforts déployés par certains émissaires des puissances protestantes pour se présenter comme d'austères monothéistes, plus proches de l'islam que les catholiques polythéistes et iconolâtres, et donc dignes de considération dans les affaires commerciales et peut-être à d'autres égards. Les Ottomans ne semblent pas avoir été sensibles à ces arguments ; pourtant ils les mirent parfois à l'épreuve. Lorsque les morisques se soulevèrent en Espagne en 1568-1570, le sultan leur envoya un émissaire pour attirer leur attention sur la lutte menée par les luthériens contre « ceux qui sont soumis au pape et à son école ». Il conseillait aux rebelles d'établir des contacts secrets avec les luthériens et, lorsque ces derniers déclareraient la guerre au pape, d'entreprendre dans leur région des actions contre les provinces et la soldatesque catholiques. Selim II alla jusqu'à dépêcher un agent secret auprès des chefs protestants des Pays-Bas espagnols. Une lettre royale ottomane parle de la communauté d'intérêts entre musulmans et luthériens qui font aussi la guerre aux catholiques et en rejettent l'idolâtrie : « Parce que vous avez levé les armes contre les papistes et les avez véritablement tués, votre région a eu droit à tous égards à notre compassion impériale et notre royale attention. Comme, de votre côté, vous n'adorez pas d'idoles, vous avez établi votre foi en proclamant que Dieu Tout-Puissant est Un et que le Saint Jésus est Son Prophète et Serviteur, et maintenant, de toute votre âme, vous recherchez et appelez la vraie foi ; mais l'infidèle qu'ils appellent Papa ne reconnaît pas l'unicité de son créateur, car il accorde la divinité au Saint Jésus (Que la paix soit sur lui !) et adore des idoles et des images qu'il a faites de ses propres mains, jetant ainsi le doute sur l'Unicité de Dieu et incitant combien de serviteurs de Dieu à suivre le chemin de l'erreur. » Dans une correspondance échangée plus tard entre la Sublime Porte et la reine d'Angleterre Elisabeth, les protestants suscitent un intérêt similaire, non pas (à Dieu ne plaise) en tant qu'alliés, mais en tant qu'utiles fauteurs de troubles chez les puissances catholiques."

Voir également : Martin Luther

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

L'Empire ottoman, terre d'asile pour les minorités religieuses persécutées

Le mythe absurde de l'intolérance ottomane

mardi 19 novembre 2013

La France giscardienne et la Turquie

Louis de Guiringaud (ministre des Affaires étrangères français), allocution en l'honneur d'İhsan Sabri Çağlayangil (ministre des Affaires étrangères turc), 4 novembre 1976 :

"Sur les grands problèmes de notre monde, j'ai suivi vos propos avec beaucoup d'attention.

D'abord parce que votre pays, membre comme la France, de l'Alliance atlantique, occupe une position et joue un rôle d'une importance exceptionnelle à la jonction de l'Europe et du Moyen-Orient, aux portes des détroits dont il est le gardien, entre la mer Noire et la Méditerranée. Ensuite parce que la Turquie et la France ont en commun un même attachement à l'indépendance nationale comme le rappelait en octobre 1968 le général de Gaulle à Ankara.

Ou encore parce que, dans nombre de grandes questions internationales d'actualité (je pense en particulier au conflit du Proche-Orient ou aux dialogues qui s'établissent pour instaurer la coopération à l'échelle de notre monde et de notre temps), nous avons des positions qui sont très proches et parfois concordantes.

Enfin parce que votre pays, en raison justement de la situation particulière dont je parlais à l'instant, peut jouer un rôle de pont entre l'Europe et le Moyen-Orient et favoriser entre l'une et l'autre la compréhension et la coopération."

Philippe Lemaitre, "La Communauté européenne est prête à faire un effort financier", Le Monde, 4 avril 1979 :

"Bruxelles. - Le conseil "a très fortement marqué la détermination de la Communauté d'apporter une contribution aux difficultés que traverse la Turquie", a déclaré le ministre français des affaires étrangères, M. François-Poncet, qui préside les travaux des Neuf, à l'issue de la réunion. L'enjeu est de taille : la Turquie, voisine de l'Iran, se trouve en état de cessation de paiement et cherche désespérément l'oxygène nécessaire pour éviter le chaos. Le terrorisme politique s'ajoute à la très grave crise économique pour menacer le gouvernement social-démocrate et pro-occidental de M. Ecevit.

A l'automne dernier, les autorités d'Ankara ont demandé aux Neuf de relancer l'association C.E.E.-Turquie (laquelle date de 1964) et de mieux l'adapter aux circonstances. La Turquie demandait un gel, pendant cinq ans, de ses obligations tarifaires à l'égard de la C.E.E., un meilleur accès pour ses exportations agricoles, un effort supplémentaire en faveur des travailleurs turcs employés dans la Communauté et une aide financière accrue. Les Neuf avaient déjà parlé, entre eux, des deux premiers volets : ils sont d'accord pour que la Turquie suspende, provisoirement, la mise en œuvre du calendrier de démantèlement des droits de douane prévu par le traité d'association. En revanche, ce n'est qu'à l'issue de cette période de gel de cinq ans qu'ils veulent bien envisager d'ouvrir davantage leur marché aux produits agricoles turcs.

Ils ont délibéré lundi des volets social et financier, mais sans être encore en mesure de soumettre un ensemble de propositions aux Turcs. (...)

Sur le plan financier, la Communauté, tout en restant très loin de ce que demandent les Turcs, est prête à faire un effort. Le "troisième protocole financier", acquis depuis longtemps, d'un montant de 310 millions d'unités de compte (1,76 milliard de francs), va entrer immédiatement en application. Il viendra à expiration fin 1981. Pour éviter qu'il y ait une interruption des prêts européens à ce moment (à cause des délais de ratification par les Parlements nationaux), les Neuf sont d'accord pour engager, dès l'automne prochain, la négociation d'un quatrième protocole financier, dont il est entendu que le montant devrait être sensiblement plus élevé que le précédent.

En outre, les Neuf ont retenu l'idée d'une aide exceptionnelle d'urgence. Son montant a été fixé semble-t-il (les discussions se sont déroulées en séance restreinte) à 75 millions d'unités de compte (427 millions de francs). Cette aide communautaire d'urgence s'inscrirait dans le programme de soutien occidental à la Turquie. Ce programme, coordonné par l'O.C.D.E., auquel contribueraient, de manière individuelle cette fois, à l'enseigne des Etats-Unis, la France, l'Allemagne fédérale et peut-être le Royaume-Uni, se situerait aux alentours de 600 millions de dollars. Un conseil d'association C.E.E.-Turquie est prévu pour le mois de mai."

Jean François-Poncet (ministre des Affaires étrangères français), communiqué officiel sur les relations franco-turques, 27 février 1980 :

"Je souligne l'importance que la France attache à ses rapports avec un allié dont la stabilité est essentielle à l'équilibre de la région. Constatant les difficultés que rencontre ce pays en raison de la crise économique internationale et les efforts courageux du gouvernement turc pour y faire face, j'indique que la France apportera dans le cadre d'une action internationale concertée, sa contribution au succès de ces efforts."

Philippe Lemaitre, "Les Neuf maintiennent leur coopération avec Ankara", Le Monde, 17 septembre 1980 :

"A propos des événements de Turquie, les ministres des affaires étrangères ont fait preuve d'une grande circonspection. Le coup d'état militaire n'est pas condamné, tant s'en faut. Les Neuf expriment, certes, leurs préoccupations, et après avoir relevé l'intention manifestée par les généraux turcs de rendre dès que possible le pouvoir aux civils, insistent pour que les droits de l'homme soient respectés. Mais ils se prononcent ensuite pour le maintien d'une coopération étroite entre la Communauté et la Turquie. En d'autres termes, l'aide financière promise par les Neuf sera donc fournie. "Cela est nécessaire, ne serait-ce que pour donner les meilleures chances au processus de retour à la démocratie parlementaire", a déclaré M. François-Poncet."

"Le séjour de M. Turkmen à Paris : "La France soutient la tâche de redressement national dans laquelle la Turquie s'est engagée" déclare M. François-Poncet", Le Monde, 11 février 1981 :

""Encourageants", selon les Turcs, "approfondis et cordiaux", selon les Français. Les entretiens du ministre turc des affaires étrangères avec son collègue français, M. François-Poncet, et le président Giscard d'Estaing, lundi 9 et ce mardi, consacrés selon l'usage aux relations bilatérales et aux affaires internationales, ne pouvaient faire abstraction de la situation intérieure turque résultant du coup d'Etat du 12 septembre dernier.

Recevant M. Turkmen à dîner, M. François-Poncet a déclaré : "La France soutient par son aide et sa coopération la tâche de redressement national dans laquelle la Turquie s'est engagée. Elle forme des vœux pour que, forte de l'assainissement de son économie, du rétablissement d'institutions démocratiques stables, la Turquie retrouve pleinement sa place, son rôle et son rang." Dans sa réponse, M. Turkmen a justifié le coup d'Etat par la nécessité de lutter "contre le terrorisme et la paralysie". "Notre gouvernement est décidé, a-t-il dit, à assurer le retour à la démocratie et au système parlementaire dans les plus brefs délais."

Le ministre turc, qui improvisait en excellent français, a cependant insisté, courtoisement mais fermement, sur les "nuages" qui, selon lui, affectent les relations bilatérales. Il a évoqué à cet égard le rétablissement par la France des visas pour les citoyens turcs, et le terrorisme. La décision française, a-t-il dit, a créé "un sentiment de frustration parmi l'opinion publique turque", et il a demandé à M. François-Poncet de réexaminer ce dossier "dans un esprit constructif". Quant au terrorisme dont ont été victimes plusieurs diplomates turcs, M. Turkmen a affirmé notamment :

"Tous ces actes doivent être catégoriquement condamnés. Rien ne justifie ce terrorisme, ni un passé révolu ni des distorsions de l'histoire." Le ministre faisait allusion au terrorisme arménien mais ne l'a pas mentionné nommément.

Le gouvernement français est cependant décidé à ne pas supprimer les visas qui n'ont été rétablis qu'après une décision similaire en Allemagne fédérale pour éviter que les travailleurs turcs sans emploi outre-Rhin n'affluent en France. Le gouvernement a, d'autre part, souligne-t-on du côté français, "vigoureusement condamné" le terrorisme.

Enfin, M. François-Poncet est intervenu auprès de M. Turkmen pour une mesure de clémence en faveur de M. Lamaignière, Français condamné en mai 1978 en Turquie à trente ans de prison, pour détention de stupéfiants (le Monde du 10 février).

Sur la situation internationale (Proche-Orient, guerre irako-iranienne, situation dans le Golfe, Afghanistan, relations Est-Ouest) les conversations, a dit M. François-Poncet dans son allocution, "ont confirmé la similitude des appréciations" des deux pays. M. Turkmen a "très complètement" informé son collègue français du déroulement du sommet islamique de Taef, auquel il participait. M. François-Poncet a précisé les idées françaises pour une conférence internationale sur la non-ingérence en Afghanistan."

Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002, p. 54 :

"En France, Paris réprime en 1978 les manifestations du 24 avril organisées par les Arméniens, jusqu'à indigner Jean-Paul Sartre et d'autres intellectuels français. Le gouvernement de R. Barre avance que le terrorisme arménien, qui inonde l'Europe de ses images d'horreurs, oblige les forces de l'ordre à surveiller tous ceux qui peuvent soutenir ces actes de violences."

Voir également : La normalisation des relations franco-turques (1986)
  
L'amitié franco-turque

jeudi 14 novembre 2013

lundi 4 novembre 2013

La minorité turque dans la Bulgarie communiste

Pierre Rigoulot, "L'Internationale au goût bulgare", Est & Ouest, n° 17, avril 1985 :
Un million de Turcs au moins vivent en Bulgarie sur une population globale d'environ dix millions d'habitants. Il est en fait difficile de donner autre chose qu'un ordre de grandeur puisque, comme par hasard, les recensements ne font plus mention (et cela depuis 1965) de la nationalité. Certaines études démographiques font état de chiffres nettement supérieurs, approchant les deux millions.

Cette minorité turque est soumise, depuis la transformation du pays en « démocratie populaire », à une politique d'assimilation à la fois progressive et radicale. C'est en effet à la religion, mais aussi à la langue et enfin aux propres noms des Turcs que le pouvoir communiste s'est attaqué.

Les premières étapes qu'on peut distinguer sont les suivantes :

- 1947 : suppression des écoles turques autonomes ;

- 1958 : interdiction de donner des cours en turc ;

- 1974 : interdiction de tout enseignement du turc.

La pression s'est accentuée encore ces dernières années, au point que revendiquer son appartenance à une communauté turque (dans le cadre d'une citoyenneté bulgare) est pour le moins périlleux : on court le risque de ne pas être embauché dans une entreprise étatisée et d'être rejeté vers les emplois les plus durs. Si l'on est déjà salarié de l'Etat, c'est le licenciement que l'on risque et l'impossibilité d'obtenir une promotion. Difficulté à demeurer dans le même village, impossibilité de se rendre à l'étranger, telles sont quelques autres des difficultés auxquelles se heurtent les Turcs de Bulgarie. La répression de la langue s'est également poursuivie. La lecture des journaux turcs, l'écoute de la radio ou de la télévision turques sont interdites. Le fait que ces programmes proviennent de l'étranger n'est pas seul en cause : depuis février 1985, un seul journal bilingue turco-bulgare, l'Aube, paraît en bulgare.

La religion est également réprimée : les 1 320 mosquées auraient été fermées ; une seule reste ouverte au culte à Sofia. Mais c'est, si l'on ose dire, presque normal dans les Etats communistes, où l'on a oublié depuis longtemps que Marx, dont on prétend réaliser l'œuvre, désignait la religion comme « le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un même sans-cœur et l'espoir d'une situation dépourvue d'esprit ».

Ce qui frappe, c'est le radicalisme des mesures prises par le gouvernement bulgare. Son comité central ne déclarait-il pas récemment que la nationalité, en tant qu'élément de la bourgeoisie, était un simple « résidu du passé » et que ce résidu, « à travers la purification et l'homogénéisation de la population », disparaîtrait complètement « au profit d'une société bulgare socialiste unie » ?

C'est dans cette perspective que se situe la campagne récente, entamée surtout depuis décembre 1984, pour obliger les Turcs à troquer leurs patronymes turcs contre des noms bulgares.

Les moyens utilisés par l'Etat bulgare sont les suivants : pas de certificat de naissance aux parents d'origine turque tant qu'ils ne donnent pas à leur enfant un nom bulgare. Même procédé pour enregistrer les mariages. Ceux-ci ne sont reconnus légalement que lorsque les époux ont adopté un nom bulgare. Parfois, les autorités prennent les devants et n'attendent pas ces demandes de papiers officiels : la presse occidentale a rapporté des cas de villages encerclés par la troupe, avec passage dans chaque famille pour procéder à un changement immédiat de nom. Des habitants se sont révoltés. Des heurts, parfois violents, ont eu lieu et l'on évoque ici et là des morts par centaines. Il est difficile là aussi d'être plus précis : les journalistes et diplomates en poste à Sofia se sont vu interdire l'accès des régions où les affrontements avaient eu lieu, soit le Sud et le Nord-Est du pays. En février 1985, par exemple, les routes de cette région étaient bloquées. Aux correspondants qui s'en étonnaient, les autorités bulgares affirmèrent que les routes étaient barrées seulement à cause de la neige. Prétendre le contraire, c'était participer à « une conspiration internationale orchestrée par le président Reagan et écrite par les Etats-Unis » (1).

La Turquie proteste évidemment contre cette politique de l'Etat bulgare. Son ministre, M. Turgut Özal, a même déclaré que son pays était prêt à accueillir plus de 500 000 Turcs, mais, outre les réticences de la Bulgarie, on se doute que l'hypothèse d'un rapatriement massif n'est pas fait pour enthousiasmer la Turquie, qui compte déjà 20 % de chômeurs, sans compter les risques de déstabilisation que comporterait la présence d'un certain nombre d'agents bulgares parmi ces réfugiés.

La Turquie peut-elle faire plus, d'ailleurs, que protester et en appeler aux instances internationales ? Déjà repère de la mafia turque et point de passage de 90 % des armes qui pénètrent en Turquie, la Bulgarie joue, avec la minorité turque, une nouvelle carte pour poser des problèmes au gouvernement turc : l'extrême-droite, on s'en doute, ne manquera pas de s'en prendre à lui et de l'accuser de faiblesse. Mais que faire ? Il faut savoir qu'une grande partie du transit commercial routier entre l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie passe par la Bulgarie et la Turquie. Une crise grave entre les deux pays risquerait de tarir cette source de revenus.

Reconnaissons aussi que cette affaire ne doit pas être réduite à une manœuvre délibérée du gouvernement bulgare. La minorité grecque de Macédoine est également soumise au nationalisme égalisateur de l'Etat bulgare. La minorité turque lui pose aussi de réels problèmes : elle est, davantage que la majorité de la population, en contact avec le reste de l'Europe ; grâce au million de travailleurs turcs émigrés allant en et revenant de France, d'Allemagne, etc, chaque année, via la Bulgarie, elle sait ce que vaut la représentation de l'Occident par la propagande du gouvernement bulgare. Enfin, et on retrouve là un problème existant aussi en Asie centrale soviétique, la population musulmane se développe beaucoup plus rapidement que la population d'origine slave. Ces « rouages »-là conviennent mal à la « grande machine d'Etat » communiste bulgare.

(1) The Times du 20-2-85. Dans la dénégation, les autorités bulgares ont fait mieux (et plus drôle) : un communiqué, signé de plusieurs muphtis locaux, a été adressé à la presse occidentale, pour qu'on sache bien que, aux yeux des Turcs eux-mêmes, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes bulgares. Malheureusement, l'un des signataires porte le prénom de « Christos » - un peu comme si le pape s'appelait Mohamed !

Voir également : La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

Jean-François Revel

Jean-François Revel, Le regain démocratique, Paris, Fayard, 1992, p. 387 :

"L'histoire de la Turquie moderne prouve que la construction d'un Etat laïque, puis démocratique, dans une société musulmane est possible. Nous avons ainsi affaire, dans le cas de la Turquie, à la nation musulmane qui, sans renoncer à ses traditions religieuses, a le plus nettement choisi les valeurs occidentales sur les plans politique, économique et (ce qui n'est pas le moins important) civil, notamment pour le mariage et le divorce."

vendredi 4 octobre 2013

La situation des minorités (notamment turques) dans les Etats-nations balkaniques

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 314-316 :

"De ce qui est à la fois continuité avec le millet et dépassement de celui-ci dans l'Etat-Nation souverain, on peut indiscutablement dégager la logique des conflits nationaux balkaniques, laquelle repose à la fois sur la revendication par les principaux Etats de la région (Serbie, Grèce et Bulgarie) des territoires et des populations orthodoxes qui relevaient jadis de la juridiction du millet auquel chacun d'eux avait succédé, et qui, de ce fait, étaient réputés « serbes », « grecs » ou « bulgares », et sur l'exclusion ou l'assimilation forcée des populations non orthodoxes vivant dans ces territoires.

L'exemple serbe est, concernant ce dernier point, particulièrement édifiant. Mais à certains égards, les cas bulgare et grec ne le paraissent pas moins.

Le sort des minorités musulmanes, albanaise et slave, et catholiques, hongroise et croate, en Serbie, dans les anciennes provinces autonomes du Kosovo et de Voïvodine et dans le Sandjak, est suffisamment connu pour que nous n'y insistions pas, pas plus que sur la récente guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. On remarquera cependant que si ces minorités sont, pour certaines, des minorités ethniques, il s'agit dans tous les cas de minorités religieuses et c'est sans doute l'appartenance à une autre religion que l'orthodoxie qui conditionne l'hostilité que les autorités et les groupes paramilitaires serbes leur manifestent. Le cas particulier que constituent les Valaques orthodoxes ne peut que nous en convaincre : en effet, ceux-ci, en voie d'assimilation (la plupart des Valaques ont déjà été assimilés au cours des siècles précédents) et nettement serbophiles (puisque l'écrasante majorité d'entre eux se déclare de nationalité serbe), semblent parfaitement bien intégrés et bien acceptés dans la société serbe. Certainement faut-il voir dans les bonnes relations qui règnent entre Serbes et Valaques le résultat d'une longue co-existence au sein du millet serbe. Précisons que de telles relations auraient été impensables avant l'ère ottomane qui a placé, statutairement, les différents peuples chrétiens sur un pied d'égalité : les Valaques étaient dans la Serbie médiévale maintenus dans un état inférieur, le Code du tsar Dušan prohibant même les unions entre Serbes et Valaques !

La Bulgarie, évoquée dans le texte cité plus haut de Kemal H. Karpat, a, pour sa part, pratiqué, à l'initiative de Todor Jivkov, une politique d'assimilation forcée à l'égard de ses citoyens musulmans, obligeant entre 1971 et 1973 les Pomaques à désislamiser leurs noms et à choisir des patronymes bulgares (à consonance orthodoxe), puis imposant, à partir de décembre 1984, à l'importante minorité turque qui comptait près d'un million de personnes de faire de même. Ces mesures, combinées à d'autres destinées à restreindre la liberté de culte, à interdire l'usage de la langue turque dans les lieux publics ou le port de costumes traditionnels turcs, provoquèrent l'exode de 1989 au cours duquel plus de 300 000 musulmans quittèrent la Bulgarie pour la Turquie, après qu'en mai le gouvernement bulgare leur eut permis d'émigrer. Cet exode prit fin en septembre lorsque la Turquie, débordée par cet afflux de réfugiés, ferma sa frontière avec la Bulgarie. L'éviction du leader communiste Todor Jivkov, en novembre 1989, et la libéralisation du régime qui s'en suivit, avec l'annulation des mesures édictées contre les musulmans, turcs et pomaques, et la possibilité à eux offerte de restaurer leurs noms d'origine, convainquirent une grande partie de ceux qui avaient quitté la Bulgarie d'y revenir : ils étaient déjà 130 000 dans ce cas en janvier 1990.

Quant à l'Etat grec, il se refuse toujours à reconnaître un statut de minorités aux Valaques et aux Slaves qui vivent dans le nord de son territoire et qu'il a baptisés « Grecs valaquophones » ou « slavophones » du seul fait qu'ils relèvent de l'Eglise orthodoxe grecque. Deux citoyens qui avaient revendiqué leur appartenance à la minorité slave macédonienne ont été ainsi condamnés le 1er avril 1993 à cinq mois de prison pour propagation de fausses nouvelles et incitation à la division nationale. Obéissant à la même logique, le gouvernement d'Athènes, l'Eglise orthodoxe grecque, représentée notamment par Monseigneur Sevastianos, évêque de Kanitsa, et les principaux partis politiques soutinrent plus ou moins ouvertement les menées irrédentistes dans la partie méridionale de l'Albanie, l'« Epire du Nord » selon la terminologie employée par les Grecs, que Sotiris Kouvelas, ministre du gouvernement Mitsotakis de 1990 à 1993, qualifiait de « terre grecque non libérée ». Un mystérieux Front de libération de l'Epire du Nord y opéra récemment et s'y distingua en avril 1994 par l'attaque d'une caserne de l'armée albanaise au cours de laquelle deux soldats furent tués. En réponse à cette action, des militants du parti des Grecs d'Albanie, Omonia, furent arrêtés et lourdement condamnés. La situation finit toutefois par se détendre entre les deux pays avec la visite en Albanie du ministre grec des Affaires étrangères au mois de mars 1995 et celle, quelques mois plus tard, du président grec venu signer avec son homologue albanais un accord de coopération et d'amitié. Il n'en demeure pas moins que les habitants de l'Albanie du Sud sont eux aussi considérés comme grecs au motif qu'il s'agit principalement de fidèles de l'Eglise orthodoxe locale dont la langue liturgique est le grec et l'archevêque, Mgr Anastasios Yanoulloutos, un ressortissant de la République hellénique. Pourtant, les Grecs de souche ne représentent de toute évidence qu'une minorité de ces habitants et de ces fidèles, face à une majorité d'Albanais et de Valaques.

Musulmans et catholiques font, par ailleurs, en Grèce l'objet de mesures discriminatoires dénoncées avec force par l'archevêque catholique d'Athènes, Monseigneur Nikolaos Foscolos, dans un message de carême publié en mars 1995. L'article 3 de la Constitution de 1975 définit l'orthodoxie comme « la religion dominante en Grèce », les autres confessions, qualifiées de « cultes étrangers », n'étant que « tolérées » par le Code pénal grec. Une série de lois, édictées sous la dictature du général Metaxas à la fin des années 30 (les lois 1363/1938 et 1672/1939) et toujours en vigueur aujourd'hui, a pour but de maintenir dans les faits cette position dominante de l'orthodoxie en interdisant le « prosélytisme », c'est-à-dire tous les actes visant à convertir ses fidèles à d'autres cultes. C'est en application de ces lois qu'entre 1983 et 1994, 2 221 Témoins de Jéhovah ont été arrêtés et 67 condamnés à des peines de prison de 4 à 6 mois. La puissance de l'Eglise orthodoxe et la prégnance de l'orthodoxie dans la société grecque sont telles que lorsque le gouvernement avait essayé au printemps 1993 de rendre facultative la mention de la religion sur les cartes d'identité, il s'était heurté à l'opposition quasi-unanime de la classe politique, après que dans une encyclique le Saint-Synode eut appelé les Grecs « à prendre conscience de la menace qui [pesait] sur l'orthodoxie et l'hellénisme ». A cette occasion, le député socialiste Georges Prasianakis affirma constater « une complète identification entre l'orthodoxie et l'hellénisme » et le député d'extrême-gauche Manolis Drettakis déclara que si la Grèce existait, c'était « grâce à l'orthodoxie »."

mardi 1 octobre 2013

La nature des violences dans les Balkans ottomans

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 191 :

"A l'époque ottomane, les auteurs des razzias qui dévastaient les confins militaires, de part et d'autre de la frontière séparant les domaines de l'Empereur germanique de ceux du Sultan, tout comme leurs victimes, appartenaient à un seul et même groupe ethno-confessionnel, celui des Valaques orthodoxes établis dans ces confins en tant que colons militaires par les deux puissances ennemies. Il ne fait pas de doute, d'autre part, que les exactions des « grands » à l'égard du « menu peuple » en Bosnie ottomane (exactions que nous avons détaillées dans le chapitre 3 de la présente partie) visaient musulmans et chrétiens sans distinction. Quant aux haïdouks, les bandits chrétiens, et aux janissaires en rupture de ban, ils s'attaquaient avec une certaine prédilection, pour les premiers, aux paysans et aux commerçants chrétiens, et, pour les seconds, aux notables musulmans, les ayân."

Voir également : Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans
 
Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

mercredi 11 septembre 2013

La normalisation des relations franco-turques (1986)

Claire Tréan, "Le prochain voyage de M. Giraud à Ankara : Paris confirme sa volonté de normaliser les relations avec la Turquie", Le Monde, 20 mai 1986 :

"Le ministre français de la défense, M. André Giraud, doit se rendre, vendredi 23 et samedi 24 mai, à Ankara. C'est la première fois depuis une douzaine d'années qu'un membre du gouvernement français est reçu dans la capitale turque, et l'on peut y voir un signe supplémentaire de la volonté du gouvernement Chirac de normaliser les relations avec ce pays, après les années de froid consécutif au coup d'Etat militaire de septembre 1980 et à l'arrivée des socialistes au pouvoir à Paris quelques mois plus tard.

D'autres chefs de gouvernement européens avaient déjà ouvert la voie du rapprochement bilatéral avec Ankara : M. Helmut Kohl, en s'y rendant en visite officielle, et, plus récemment, Mme Thatcher, en recevant à Londres, en février dernier, le premier ministre de ce pays, M. Turgut Ozal. Officiellement, il s'agit de prendre acte des progrès accomplis vers le rétablissement d'une "certaine" démocratie en Turquie et d'encourager cette évolution.

Les partisans du rapprochement voient en outre une contradiction entre le fait de considérer la Turquie comme un pilier du dispositif de l'OTAN en Méditerranée orientale et la rigidité du "club" européen au moment où Ankara frappe à sa porte. Enfin, à défaut d'avoir toujours été pro-européen, M. Ozal est, en matière économique, un libéral convaincu, ce qui séduit quiconque fait du développement des échanges commerciaux une priorité.

Qui plus est, l'armée turque (820 000 hommes) est en train de se moderniser et souhaite diversifier ses fournisseurs, jusqu'à présent presque exclusivement américains. Il fut question, à Londres, de l'achat éventuel de 40 avions de combat Tornado produits par le consortium anglo-germano-italien Panavia. Lors de son séjour, en avril, à Paris, où il présidait une réunion de l'OCDE, M. Ozal a réaffirmé que son pays étudiait un projet d'achat de Mirage-2000, ce qui justifie le voyage de M. Giraud cette semaine. La Turquie envisagerait aussi de faire construire par Alsthom une importante centrale électrique dans la région d'Izmir.

M. Ozal a, de son côté, entrepris depuis quelques mois une vaste offensive diplomatique en direction de la CEE. L'objectif est l'intégration, même si le premier ministre turc n'envisage de candidature que dans un délai assez éloigné (une dizaine d'années). Dans l'immédiat, M. Ozal demande que soit débloquée l'aide communautaire à son pays, gelée depuis le coup d'Etat de 1980, et seule la Grèce fait aujourd'hui obstacle à la négociation d'un nouveau protocole financier. L'un des principaux points conflictuels des relations entre la CEE et la Turquie a trouvé une solution en avril, Ankara ayant accepté de contingenter ses exportations de textiles à destination des pays membres jusqu'en 1988. (...)

Un notable empressement...

Le dernier rapport d'Amnesty International consacré à la Turquie, qui fait état notamment de l'usage persistant de la torture contre les prisonniers, paraît aujourd'hui peser de peu de poids devant des considérations d'ordre stratégique ou pragmatique, comme les potentialités d'un marché de 50 millions d'habitants ou les besoins de l'armée turque. Le nouveau gouvernement français a mis un notable empressement, et même une certaine ostentation, à négocier le virage.

En fait, les socialistes français avaient eux aussi recherché, dès 1984, une amélioration de leurs rapports avec la Turquie. Mais ils l'avaient fait prudemment, en veillant à ne pas blesser ceux qui nourrissaient contre ce pays des griefs jugés légitimes : à des titres divers, les défenseurs des droits de l'homme, les Arméniens et les Grecs. Le nouveau gouvernement ne semble pas désireux de s'encombrer de tels égards. Les Arméniens ont dû s'en rendre compte en diverses occasions, de même que, la semaine dernière, le président de la République grecque en visite à Paris."

"Relance entre Paris et Ankara", Le Monde, 27 mai 1986 :

"M. André Giraud, ministre de la défense, a effectué une visite en Turquie, vendredi 23 et samedi 24 mai. Il était le premier membre d'un gouvernement français à se rendre à Ankara depuis onze ans. Il a eu des "entretiens chaleureux et amicaux", notamment avec le président Evren et le premier ministre, M. Turgut Ozal. Il leur a affirmé que la France soutenait la Turquie, déjà associée à la Communauté économique européenne, dans son projet de s'y intégrer pleinement. M. Giraud a également indiqué que des contrats de vente d'armes pourraient bientôt être conclus entre les deux Etats. Une délégation turque se rendra à Paris "dans les prochains mois" en vue d'une éventuelle commande de Mirage 2000 en concurrence avec le Tornado européen. Enfin, la commission culturelle mixte se réunira à Paris le 1er et 2 juillet à l'échelon ministériel."

Voir également : La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)

L'amitié franco-turque

dimanche 11 août 2013

L'Empire ottoman, empire européen

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :

"Notons qu'en 1386, date de la conversion de Ladislas Jagellon [au christianisme], les Ottomans, établis dans les Balkans depuis plus de trois décennies, venaient de lancer leurs premières incursions en Bosnie. Ils devaient bientôt remporter sur une coalition serbo-bosnienne la célèbre bataille de Kosovo Polje (1389). Nombre de Balkaniques islamisés, Grecs, Bulgares et Serbes de Macédoine, affluaient déjà dans les rangs de leurs armées. Ils constitueront l'essentiel des effectifs des troupes ottomanes qui prendront le contrôle de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine au cours du XVe siècle.

Lorsque la Réforme protestante, avec Luther, Zwingli et Calvin, et la Réforme catholique qui lui succéda (concile de Trente, 1545-1563) modifièrent de fond en comble la physionomie religieuse de l'Europe occidentale et centrale, les Balkans avaient déjà connu leurs premières vagues massives de conversion à l'Islam. Pour ne nous en tenir qu'à l'exemple bosniaque, les recensements ottomans (les defter) révèlent qu'en 1468, 0,88 % du pays étaient musulmans, en 1485 : 11,90 %, en 1489 : 14,52 %, et en 1520-1535 : 38,65 %, sans que l'on observe pour autant un afflux de colons turcs. A la même époque, la christianisation de l'Europe n'était pourtant pas achevée : en Scandinavie, la conversion des Lapons n'aura lieu qu'à partir des XVIe et XVIIe siècles, sous l'impulsion des missions protestantes et orthodoxes venues de Suède et de Russie." (p. 156)

"Mais, hormis la participation notable de Roumains de Valachie, issus d'un pays éloigné du lieu de la confrontation, que les chroniqueurs ottomans comptaient parmi les sept composantes du camp chrétien, le fait le plus remarquable concernant la bataille de Kosovo Polje réside dans la présence d'un nombre important de Croates venus combattre aux côtés du prince Lazar, alors même que leur pays était en proie à la guerre civile, tandis qu'à l'inverse, les Serbes de Macédoine étaient fortement représentés au sein de l'armée ottomane.

Devenus les vassaux du Sultan à la suite de la défaite de la Marica, les princes Marko et Andrijaš, fils du roi serbe Vukašin qui avait été vaincu et tué au cours de cette bataille, et le puissant seigneur de Macédoine orientale Konstantin Dragaš servirent loyalement leur suzerain et ne ménagèrent pas leurs efforts à Kosovo Polje pour qu'il l'emporte sur ses ennemis chrétiens2. (...)

2. Le fils du prince Lazar, Stefan Lazarević, réduit à son tour au statut de vassal du Sultan, devait faire preuve de la même loyauté à l'égard de celui-ci, en se portant à son secours quand l'Empire ottoman fut envahi par les armées de Tamerlan. Lors de la bataille d'Ankara de 1402, où se joua le sort de l'Empire, les Serbes résistèrent aux assauts ennemis avec plus de vaillance que les Turcs eux-mêmes, qui pour beaucoup firent défection ou se rallièrent à Tamerlan." (p. 109)

"En mai 1453, les Ottomans, qui avaient fait main basse sur la majeure partie des Balkans, s'emparèrent des derniers lambeaux de l'Empire byzantin réduit à sa capitale et à ses alentours immédiats. Or, quelques semaines seulement après être entré en vainqueur dans Constantinople, le sultan Mehmed II, conseillé en cela par son grand-vizir, le « Croate » Mahmûd Pacha Andjelović, fit procéder à l'élection canonique d'un nouveau patriarche œcuménique. Un théologien grec, Georges Scholarios Gennadios, opposé à l'union avec Rome à laquelle les derniers patriarches et les empereurs Jean VIII et Constantin IX avaient consenti afin de se ménager le soutien de l'Occident, fut alors désigné. Le 6 janvier 1454, le Sultan, paré de tous les attributs du basileus, procéda à l'intronisation officielle de ce patriarche conforme à ses vœux en lui remettant solennellement les emblèmes de la fonction et de la dignité patriarcales et en prononçant la formule traditionnelle, en apparence fort surprenante dans la bouche d'un musulman : « La Sainte-Trinité qui m'a confié cet empire t'a fait patriarche de la Nouvelle Rome ». Le nouveau patriarche lui répondit de façon non moins conventionnelle en l'assurant de sa gratitude et de sa loyauté et en le reconnaissant comme le successeur légitime du dernier basileus." (p. 57-58)

"A l'autre extrémité de l'Empire ottoman, l'occupation des Balkans renoua les liens anciens entre les Slaves et le monde musulman maintenant assujetti aux sultans d'Istanbul. Les Slaves du Sud partiellement islamisés furent si bien intégrés dans l'Empire qui les avait soumis qu'ils en devinrent en peu de temps, concurremment aux Albanais, la classe dirigeante. En leur sein furent choisis les soldats et les officiers des troupes d'élite, les généraux et les hauts fonctionnaires. Mais ils fournirent également à l'Empire nombre de théologiens et d'écrivains dont la perception de l'Islam et la contribution aux littératures turque, arabe et persane enrichirent considérablement la civilisation musulmane.

Il n'est pas exagéré de dire que l'Empire ottoman fut un empire européen, à cause de son ancrage territorial, du projet politique qui anima ses plus grand souverains et de l'origine géographique de l'élite qui le dirigea.

Les Ottomans ne restèrent pas longtemps confinés dans les limites territoriales du petit émirat turcoman contigu à l'Empire byzantin, placé à l'extrémité nord-occidentale de l'Anatolie, dont leur prince éponyme, Osmân, avait été le fondateur. Associés par les Byzantins, qui firent plusieurs fois appel à leurs services, aux vicissitudes de leur histoire politique, ils s'implantèrent rapidement dans les Balkans où ils installèrent leur capitale, Andrinople, en 1366. En quelques décennies, ils se saisirent de la plus grande partie de la péninsule, vassalisant tour à tour les Bulgares et les Serbes. En Anatolie, en revanche, ils se heurtèrent à une très forte opposition de la part des autres émirats turcomans. De toute évidence, le centre de gravité de l'Empire ottoman naissant se situait en Europe, dans ce que les Ottomans appelaient leurs possessions de « Roumélie ».

La bataille d'Ankara en 1402 confirma le caractère nettement européen de l'Empire. Les troupes ottomanes, avec à leur tête le sultan Bâyezîd lui-même, furent mises en déroute par l'armée de Tamerlan. Mais c'est à la défection de leurs contingents turcs anatoliens, passés à l'ennemi, que les Ottomans durent leur défaite. Les contingents européens, en particulier les Serbes commandés par le prince Stefan Lazarević, résistèrent jusqu'au bout aux guerriers timourides. Au lendemain de ce désastre, la Roumélie resta fidèle aux Ottomans tandis que la plus grande partie de l'Anatolie recouvrait son indépendance. « Après la bataille d'Ankara, l'empire ottoman est un empire européen qui, depuis Andrinople, refait la conquête de l'Asie. On ne saurait trop insister sur ce point, que, pour des raisons nationalistes évidentes, l'historiographie européenne des deux derniers siècles ne s'est pas complu à souligner.

A défaut de réellement l'expliquer, cette fidélité des récents sujets européens des Sultans éclaire la longévité de la domination qu'ils vont établir en Europe. » La perte de ses dernières possessions européennes (Sandjak, Kosovo, Macédoine et Thrace occidentale) en 1912-1913 précéda de peu la disparition de l'Empire : l'ottomanité était trop tributaire de l'univers balkanique pour qu'il en aille autrement.

Au contact étroit de Byzance, dont ils copièrent presque intégralement la structure politico-administrative, les Ottomans, tout comme, avant eux, les Bulgares et les Serbes, héritiers chrétiens orthodoxes de l'idéologie byzantine, conçurent le projet d'arracher l'Empire des mains des Grecs pour en assumer, à leur place, le destin. Au-delà de Constantinople, c'est l'Empire romain tout entier, au faîte de sa puissance et de son extension territoriale qu'ils voulaient restaurer. « Depuis leur capitale Andrinople, les Sultans proclamaient à qui voulait l'entendre, et notamment aux ambassadeurs européens, qu'ils s'assignaient trois fins : d'abord, la conquête de la capitale de l'Empire romain d'Orient, Constantinople ; ensuite, celle de la nouvelle capitale de l'Empire romain d'Occident, Vienne ; enfin la conquête de l'ancienne capitale de l'Empire romain d'Occident et siège du grand mufti des chrétiens, Rome (...) il ne s'agissait en son fond de rien d'autre que du vieux rêve impériale qui avait hanté l'Europe depuis l'effondrement de l'Empire romain d'Occident. C'était lui qui avait amené le roi de Germanie à ceindre la couronne impériale et à tenter de reconstituer, à partir de l'Allemagne, l'antique unité perdue. (Mehmed II) ne désirait rien d'autre, unique différence, cette unité, au lieu de s'accomplir de l'Empire romain d'Occident vers celui d'Orient, s'effectuerait dans l'autre sens. La religion elle-même ne faisait pas difficulté : l'Islam se concevait comme un accomplissement du christianisme, tout comme l'Empire chrétien que Charlemagne puis Othon le Grand avaient érigé avait été conçu comme un accomplissement de l'Empire païen. » Mettant leur projet à exécution, les Ottomans capturèrent Constantinople en 1453, firent le siège de Vienne en 1529 et en 1683 sans parvenir à s'en emparer mais contraignirent l'empereur germanique à leur payer tribut plusieurs décennies durant. Ils ne purent assiéger Rome en dépit de quelques incursions sur le sol italien : la résistance albanaise, sous Skanderbeg, et croate, la suprématie vénitienne en Adriatique, en leur barrant la route vers la ville Eternelle, les en empêchèrent. L'ambition ottomane fut ici déçue et l'unité de la romanité d'Orient et de la romanité d'Occident, l'unité de l'Europe qu'ils souhaitaient réaliser sous l'égide de l'Islam ne put s'accomplir.

Les Ottomans étaient des dynastes turcs. Mais l'élite politique et militaire à laquelle ils confièrent le sort de l'Empire, fut dès le XVe siècle presque exclusivement recrutée dans l'Europe balkanique.

Pour contrebalancer puis anéantir la puissance des seigneurs de leur entourage, souvent indociles, les sultans, imitant en partie les autres souverains musulmans, décidèrent de sélectionner les cadres de leur armée parmi les prisonniers de guerre et les populations chrétiennes sujettes. Totalement soumis au Sultan et dépendants de son bon vouloir, maintenus dans un statut d'esclaves de la Porte auquel ils ne pouvaient se soustraire, ces nouveaux cadres permirent aux sultans d'affirmer leur pouvoir absolu. Pourtant, ils finirent peu à peu par devenir, aux côtés des sultans et ensuite en leur lieu et place, les véritables maîtres de l'Empire.

L'institution du devchirme, l'enrôlement forcé d'enfants chrétiens des Balkans dans l'armée ottomane, a été créée par le sultan Murâd 1er ou son successeur Bâyezîd 1er, au début du XVe siècle, en même temps que le corps des janissaires. Les enfants ainsi enlevés à leurs familles devaient, en effet, fournir ses effectifs à ce corps d'élite, qui compta assez vite 12 000 (sous Mehmed II) puis 20 000 membres (sous Süleymân 1er). Lors de tournées régulières dans les villages des Balkans, les recruteurs ottomans jetaient leur dévolu sur les enfants qui leur paraissaient aptes à remplir ce rôle. Ces enfants étaient placés dans des familles turques et islamisés. Après avoir été astreints à des travaux de force destinés à les endurcir, ils recevaient une formation militaire et étaient versés dans le corps des janissaires. Les plus doués d'entre eux, tant physiquement qu'intellectuellement, étaient affectés au palais du Sultan où ils recevaient plusieurs années durant un enseignement des plus complets en toutes matières. Ils entraient ensuite dans la cavalerie de la Porte ou dans la haute administration de l'Empire. C'est dans cette pépinière de cadres de souche européenne que les sultans choisissaient leurs grands vizirs. Le grand-vizir, véritable chef du gouvernement ottoman, était investi d'une autorité considérable. Il lui arrivait soit de seconder le Sultan, auquel il était souvent lié par des attaches matrimoniales (le Sultan offrant l'une de ses sœurs ou de ses filles en mariage à son grand-vizir), soit de se substituer purement et simplement à lui dans la direction de l'Empire.

Pendant plusieurs siècles, à l'apogée de l'Empire, tous les grands vizirs ou presque furent des Européens. Georges Castellan relève qu'« entre 1453 et 1623, sur quarante-sept grands vizirs qui se succédèrent, trente-sept étaient d'origine chrétienne, et presque tous provenaient du devchirme. Paradoxe souvent souligné d'un Empire fondé sur une foi religieuse et dominé par des esclaves qui étaient à leur naissance étrangers à cette même foi. » Smail Balić recense vingt grands vizirs bosniaques, et Vatro Murvar vingt-cinq grands vizirs croates entre 1453 et 1794 (au nombre desquels figuraient les personnalités énumérées par Smail Balić).

La différence entre ces chiffres et ceux relevés pars Georges Castellan s'explique par le fait que beaucoup de ces grands vizirs étaient issus non de milieux chrétiens, mais de milieux déjà islamisés. Les jeunes Bosniaques musulmans, au même titre que les enfants chrétiens raflés, pouvaient accéder au plus hauts postes de l'Empire par la voie du devchirme. Dispensés des difficiles épreuves auxquelles étaient soumis les chrétiens dans les premières années de leur captivité, ils accédaient directement au palais du Sultan sur la recommandation de parents ou de proches. Le devchirme devint de cette manière le moyen par lequel l'élite croate ou bosniaque musulmane, qui, de fait, s'était assuré la maîtrise de l'Empire ottoman, chercha à assurer le maintien de sa domination. Signe de la prééminence des Croates dans l'Empire : le croate, langue officielle de la province ottomane de Bosnie, était en usage à la chancellerie impériale (elle tenait lieu de langue diplomatique pour les Ottomans) et à la Cour elle-même. Les sultans Mehmed II et Süleyman 1er, élevés au palais en compagnie des jeunes recrues croates, parlaient couramment leur langue.

Cette domination ne fut guère contestée que par le concurrent albanais dont l'influence allait croissant au cœur des institutions impériales. La seconde moitié du XVIIe siècle vit ainsi les représentants de la famille Qyprilli monopoliser le grand vizirat et parvenir à mettre un terme un provisoire à la corruption qui minait l'Empire et à son déclin, tâche à laquelle certains grands vizirs croates s'étaient attelés avant eux en vain.

Le recours au devchirme s'espaça au XVIIe siècle jusqu'à tomber totalement en désuétude, et l'accès au corps des janissaires devint héréditaire. Non content de garantir aux fils des anciens janissaires qu'ils pourraient succéder à leurs pères, le corps s'ouvrit de plus en plus et accueillit un nombre considérable de nouveaux membres au point qu'une grande partie des citadins bosniaques musulmans, artisans et commerçants, y appartenaient au moment de sa suppression." (p. 163-166)

Voir également : L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Les Ottomans et l'Europe

La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans

Le raffinement des conquérants ottomans

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

L'influence turco-ottomane en Europe

Le développement d'un syncrétisme religieux dans les Balkans ottomans

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

La culture turque anatolienne et l'Europe du Sud-Est

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

jeudi 6 juin 2013

Dominique Jamet

Débat avec Jacques Marlaud : "Pour ou contre la Turquie", Eléments, n° 115, hiver 2004-2005 :

"Géographiquement, je ne crois pas qu'il y ait matière à controverse. Si l'on excepte ce qui lui reste de ses possessions en Europe, la Turquie fait partie du continent asiatique. De ce point de vue, l'Europe n'inclut pas la Turquie. Mais il s'agit de savoir si l'on parle de l'Europe ou de l'Union européenne, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. L'Europe est définie par la géographie, et aussi par l'histoire. L'Union européenne est une construction humaine résultant d'une volonté politique, où, il me semble, la Turquie peut avoir son mot à dire, du fait de la conjonction de deux aspirations: celle de certains pays membres de l'Union européenne, et non des moindres comme la Grande-Bretagne où l'Allemagne, favorables à l'intégration, celle des Turcs eux-mêmes qui, islamistes ou laïques, sont très majoritairement désireux d'entrer dans l'Union. Si l'on admet que ce désir de la Turquie (population et gouvernement) est la marque d'une volonté d'intégration progressive, tant politique que culturelle, à cette construction, si l'on considère aussi le chemin accompli par la Turquie depuis Atatürk et ce qu'elle demeure aujourd'hui, même sous un gouvernement de tendance islamique, si l'on reconnaît les gages qu'elle n'a cessé de donner de sa volonté de s'assimiler avant de s'intégrer à l'Union européenne, alors la Turquie peut y être admise. Après tout, dans certaines instances culturelles ou sportives, Israël est bien  intégré au bloc européen. Autre exemple, qui montre que la géographie est moins déterminante que la volonté humaine, ces contrées tout de même assez lointaines qui, telles la Guadeloupe, la Martinique, la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie, font partie de l'Union du fait de leur appartenance à la République française."

"L'erreur à mon sens capitale (peut-être même criminelle) des partisans d'une Europe à la fois fédérale et élargie consiste à associer prématurément un nombre de plus en plus grand à un parlement et à un gouvernement de l'Europe. Compte tenu du poids démographique de la Turquie, on pourrait en effet imaginer, par exemple, dans une Europe fédérée, un président turc entraînant sur la base de telle ou telle coalition l'Europe dans une direction où les autres pays membres ne voudraient pas aller... On n'en est pas là, et je ne souhaite pas qu'on y aille."

"Sous la contrainte, la Turquie a fait avec Atatürk le choix brutal et décisif de l'occidentalisation. Et puis, pendant toutes les années de la guerre froide, ce qui n'est pas rien, elle a vraiment monté la garde aux frontières de l'Occident. Elle a été son alliée, elle a été intégrée à l'Otan. C'est pourquoi, me semble-t-il, la Turquie est un pays qu'il serait dangereux de mécontenter, de braquer contre nous, auquel il ne faut marchander ni sa reconnaissance ni son amitié. Il ne faut pas la précipiter dans les bras de l'islamisme. Mais, pour autant, je ne crois pas qu'il faille étendre l'intégration de la Turquie au-delà des domaines économique et culturel, ce qui pose d'ailleurs, j'y reviens, la question de la définition de l'Union européenne. Dans l'état actuel des choses, il conviendrait peut-être de définir plusieurs cercles d'intégration. Je verrais bien un cercle d'intégration économique, culturel et stratégique assez large, qui inclurait les nouveaux pays « entrants » (dont potentiellement la Turquie), et un cercle d'intégration politique plus étroit, qui réunirait au fond les pays fondateurs de la communauté européenne. Leur association pose déjà tellement de problèmes qu'il ne me paraît pas raisonnable, dans un premier temps, d'y inclure d'autres membres. Aussi grande soit aujourd'hui notre amitié avec l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne ou même le Bénélux, des différends graves ne manqueraient pas de surgir au sein de ce cercle restreint sur certaines orientations politiques cruciales, en particulier en politique étrangère. Il se trouve que, par une chance historique inouïe, la France et l'Allemagne ont été du même côté dans l'affaire irakienne, ce qui n'était pas acquis d'avance. S'il y avait eu un gouvernement chrétien-démocrate en Allemagne, celle-ci se serait peut-être alignée sur les Etats-Unis... Qu'en serait-il si ce cercle était élargi! Donc, amitié avec la Turquie, entrée de la Turquie dans le club des 32, et peut-être, même, très vite, de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, mais distinction entre le cercle large de l'Union européenne et cercle restreint de coopération renforcée entre pays de civilisation, de niveau et d'intérêts communs."

"S'il y a un point sur lequel je pourrais donner raison aux adversaires de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, c'est évidemment celui de l'histoire. J'ai lu ces derniers temps cet argument assez renversant en faveur de son entrée: « La Turquie, ça fait 500 ans qu'elle est impliquée dans les affaires européennes... Sa frontière a failli être Vienne... Elle a été un moment à Belgrade... Elle a été en bordure de l'Adriatique... La Turquie ayant été très longtemps une puissance européenne, pourquoi n'aurait-elle pas sa place dans l'Union européenne ? » C'est toute de même un peu fort. Certes, la Turquie a été largement présente en Europe depuis la fin du XVe siècle jusqu'au début du XXe, mais par la force et la violence, comme puissance occupante ! Mais la Turquie n'est plus la Sublime Porte, à aucun égard. La Turquie a changé. Non seulement parce qu'elle a été chassée des pays qu'elle occupait, mais encore parce qu'elle n'a plus, que je sache, de visée expansionniste, ni de volonté de revanche. Elle accepte les choses telles quelles sont. Et les choses telles quelles sont, c'est, sur les ruines de l'Empire ottoman, la construction d'une Turquie moderne, avec l'aide notamment de pays d'Europe comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne et même la France. D'autre part, la Turquie, c'est aussi une portion du continent européen, avec Istambul. Et Istambul, ce n'est pas rien, c'est une tradition de cosmopolitisme, de tolérance, d'ouverture, qui laisse bien augurer de ce que pourrait être une Turquie tournée vers notre continent. La Turquie qui entrerait dans l'Union européenne, ce n'est pas la Turquie des hauts plateaux, la Turquie réactionnaire, la Turquie islamiste, c'est la Turquie laïque et occidentalisée d'Atatürk. Le cauchemar, ce serait une Turquie rejetée par l'Europe et basculant dans l'islamisme, s'intéressant de très près au sort des républiques musulmanes de l'ex-URSS, développant un impérialisme dans cette région du monde et, pour terminer, se dotant de l'arme nucléaire."

"Je vais employer une comparaison extrêmement simple et, me semble-t-il, tout à fait éclairante. Nous venons d'acquérir une maison de campagne dans un petit village et nous allons pendre la crémaillère. Nous invitons la famille, naturellement, et les amis, mais aussi les voisins, et nous faisons une grande fête, à douze, à vingt-cinq, à trente-deux, et tout le monde est content... Même si nous ne nous sommes pas toujours bien entendus avec eux, nous n'allons pas dire aux voisins: on va pendre la crémaillère, mais vous n'en serez pas... Nous n'allons pas nous brouiller. Nous n'allons pas transformer des relations de bon voisinage, et même des relations amicales, en relations tendues et peut-être, même, en relations de haine. Et puis, une fois la pendaison de crémaillère faite avec trente-deux personnes, nous faisons un repas de famille entre nous, à cinq, six ou sept, auquel les autres ne sont pas invités. Alors, veillons à ne pas braquer la Turquie, à ne pas récuser la Turquie, à associer la Turquie à la grande fête européenne... Ce qui n'empêche pas que, dans un cercle plus restreint, certains choix soient faits en dehors de la Turquie."


"Emeutes d'Istanbul : vive le printemps turc !", Bvoltaire.fr, 3 juin 2013 :

"Des années, que dis-je, des décennies durant, la Turquie a humblement et désespérément gratté à la porte de l’Europe. La Turquie « nouvelle », telle que l’avait refondée Atatürk, laïque, républicaine, progressiste, membre de l’OTAN, meilleur et plus sûr allié des Etats-Unis à l’époque de la guerre froide, seul pays majoritairement musulman à entretenir des liens amicaux avec Israël, sentinelle avancée de l’Occident et de la modernité dans une région instable et hostile. A la candidature turque, l’Union européenne n’a répondu que par des sarcasmes, des faux-fuyants, des moratoires, bref des fins de non-recevoir plus ou moins déguisées. Je suis de ceux qui pensent qu’il y a eu là une grande occasion manquée."

dimanche 12 mai 2013

Jacqueline Thome-Patenôtre

Jacqueline Thome-Patenôtre, "Nouvelles données du problème turc", Revue des deux Mondes, juillet 1986, p. 46-48 :
En juin 1985, rentrant de Turquie, j'avais pu observer l'état médiocre des relations de la Turquie avec les pays de la C.E.E., confirmé lors d'un débat du Parlement européen, en octobre 1985, où une majorité de députés, à laquelle je m'honore de ne pas avoir appartenu, avait adopté le rapport du travailliste anglais d'extrême gauche, M. Balfe, qui était hostile à la reprise des relations C.E.E.-Turquie, jugeant insuffisant le respect des droits de l'homme dans ce pays.

Pourtant, j'ai pu personnellement constater que le premier ministre turc, M. Türgut Ozal, agissait dans le sens d'une réelle et rapide démocratisation : adoption d'une nouvelle constitution en 1982, levée quasi générale de la loi martiale, formation de partis politiques, expression libre dans la presse, alors même que l'environnement menaçant pourrait constituer un handicap insurmontable.

Voilà, en effet, un pays de 780 000 km2, de 50 millions d'habitants, s'étendant sur deux continents, ayant des frontières avec l'U.R.S.S. (600 km), l'Iran (450 km), l'Irak, la Syrie, la Grèce, la Bulgarie.

La Turquie est, en outre, confrontée à la tentation séparatiste kurde, trop souvent sous-estimée et que certains tendent à exploiter.

Elle se voit reprocher son attitude à propos du « génocide » arménien de 1915, alors que ceux qui en demandent la reconnaissance officielle par le gouvernement turc n'hésiteront pas, dans une étape ultérieure, à réclamer la création d'une république arménienne autonome, atteignant ainsi leur but réel de déstabilisation.

Malgré cela, ou grâce à cela, la Turquie tourne encore ses espoirs vers l'Europe et l'Occident (Alliance atlantique, Conseil de l'Europe, association avec la C.E.E.). Il est impératif, dans l'intérêt même des nations européennes, qu'elle ne soit pas déçue dans cette attente, car la fierté de ce peuple européophile pourrait l'amener, à force d'indifférence ou de critiques de notre part, à se tourner vers d'inquiétants partenaires.

Déjà, cette république laïque, cas exceptionnel parmi les pays musulmans, est traversée par des courants islamiques intégristes, qui battent en brèche l'héritage de Mustapha Kemal. Si l'Atatürk est toujours vénéré, sa pensée politique, largement tournée vers l'Europe est, aujourd'hui, dans les faits, et malgré un unanimisme de façade, partiellement contestée.

Une évolution favorable
En revanche, en mai 1986, à nouveau invitée en Turquie dans le cadre d'une délégation parlementaire où j'étais seule à représenter notre pays, j'ai fait part au président de la République, le général Evren, au premier ministre, M. Türgut Ozal, et au président de la Grande Assemblée nationale turque, M. Necmettin Karaduman, d'un certain nombre de signes récents et favorables que j'ai discernés en Europe, notamment en France, et j'ai pu me rendre compte combien les entretiens positifs tenus à Paris quelques jours auparavant entre M. Jacques Chirac et son homologue, M. Türgut Ozal, avaient été appréciés par les Turcs.

Cette attitude nouvelle contrastait singulièrement avec les relations inamicales ayant existé entre nos gouvernements socialistes successifs et le gouvernement civil et républicain de M. Ozal.

Déjà, en ce qui concerne l'Europe, la Turquie a obtenu un réel succès diplomatique au Conseil de l'Europe, puisqu'elle y a retrouvé son rang au Comité des affaires étrangères des vingt et un, dont elle devrait assurer la présidence à partir de novembre prochain : seuls six pays sur vingt et un ont voté contre le principe de la présidence turque, parmi lesquels seulement trois membres de la C.E.E. : la Grèce (bien sûr), le Luxembourg et le Danemark.

(J'ai volontairement peu évoqué, dans ce court article, les rapports difficiles turco-grecs, et notamment la question cypriote, car ils demanderaient de longs développements sans constituer cependant « une nouvelle donnée » du problème turc.)

Sur le plan français, le premier ministre Jacques Chirac, indiquant clairement qu'il entendait tenir un rôle actif dans le domaine des relations internationales, a donné une impulsion et une orientation nouvelles aux rapports franco-turcs, dont témoigne la visite, les 23 et 24 mai, en Turquie, de notre ministre de la Défense qui a abordé, en plus du domaine qui lui est propre, l'ensemble des relations économiques et culturelles entre les deux pays.

Il importe que cette évolution objective heureuse, tant sur le plan européen que national, se poursuive et s'amplifie ; que des échanges interparlementaires aient lieu et que les Français connaissent mieux les Turcs, qui possèdent un remarquable sens de l'hospitalité, qui habitent un pays superbe où les monuments grecs le disputent aux paysages surprenants de la Cappadoce, au fourmillement intense d'Istanbul ou encore aux beautés de la côte, d'Izmir (l'antique Smyrne) au golfe d'Antalya.

Au-delà de cette évocation touristique, je voudrais insister, en conclusion, sur le fait que ces « nouvelles données » montrent l'importance de la Turquie, de son rôle et de son engagement vis-à-vis des nations occidentales ainsi que la nécessité, de la part de l'Europe, de montrer plus de lucidité et de réalisme à l'égard d'un pays menacé, convoité et fragilisé par notre propre inertie.

mercredi 8 mai 2013

Alain Chouet

Alain Chouet, Au coeur des services spéciaux : la menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers, chapitre 5 : "Le rôle central des Frères musulmans", sous-partie : "Les incertitudes du « modèle turc »", Paris, La Découverte, 2011 :

"C'est une attitude [de laisser le processus électoral aller à son terme] que l'armée turque a eu la sagesse d'adopter...?

Oui, c'est toujours ce qu'elle a fait. Mais je ne sais pas combien de temps cela va pouvoir encore durer. L'AKP (Parti de la justice et du développement), le parti islamiste, est arrivé au pouvoir régulièrement par les urnes, en 2002. Au sein de l'AKP, les Frères musulmans représentent une mouvance très importante, mais ils doivent composer avec des populistes musulmans turcs de tradition hanéfite, plutôt tolérants et ouverts sur le monde. On commence cependant en 2011 à aborder les vrais problèmes, car les Frères ont entrepris de toucher à la Constitution sur des points mineurs avec une grande habileté manœuvrière.

Dans le monde entier, les Frères ont en effet développé une remarquable maîtrise dans l'exploitation de toutes les failles des systèmes juridiques locaux. Ils pourraient en remontrer à des avocats anglo-saxons. Ainsi, dans les années 1990 en Egypte, ils avaient introduit un recours en annulation du mariage d'un jeune universitaire, Nasser Hamid Abou-Zeïd, qu'ils accusaient d'apostasie (donc insusceptible d'épouser une musulmane) pour avoir fourni une interprétation non conforme à celle des Frères. Le procédé est habile, puisque, au travers d'un problème particulier de droit civil, il mettait les juges en demeure de trancher globalement sur les titulaires du droit d'interprétation.

En Turquie, ils ont demandé la levée de l'interdiction constitutionnelle du port du voile dans les administrations. C'est suffisant pour démontrer que la Constitution n'est pas intangible, mais pas assez significatif pour que l'armée prenne le mors aux dents, surtout dans le contexte actuel où les militaires turcs sont tenus par l'Occident à une certaine réserve. L'Europe, qui claque systématiquement la porte au nez de la Turquie, condamnerait sans doute avec véhémence un putsch militaire dirigé contre une dérive aussi « feutrée ». Les islamistes turcs le savent. Ils ont mis le pied dans la porte et surfent sur cette vague de rejet européen, qui lie les mains de l'armée en même temps qu'elle suscite dans la population un repli identitaire sur les valeurs de l'islam. Il est difficile de savoir comment l'armée turque va réagir sur le long terme.

Les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ont donc raison ?


Au contraire. C'est en fermant la porte de l'Europe à la Turquie qu'on fait le lit de l'islamisme politique dans ce pays, puisqu'on l'oblige ainsi à un repli identitaire, à se tourner vers ses voisins du sud et de l'est et à en adopter les codes. Les islamistes turcs l'ont bien compris, qui s'emploient à détricoter les solidarités occidentales traditionnelles du pays pour mieux l'isoler. L'affaire de la flottille « humanitaire » turque expédiée à Gaza fin 2010 est exemplaire de ce point de vue et témoigne de leur grande habileté à exploiter les contradictions occidentales. Personne ne pouvait décemment critiquer cette initiative « humanitaire », mais il était tout aussi certain que les Israéliens ne pouvaient la tolérer sans ouvrir la porte à toutes les initiatives du même genre qui n'auraient pas manqué de suivre de la part de leurs pires adversaires. Les Israéliens s'y sont très mal pris et ont aggravé la situation, mais cela ne change rien au fait qu'une telle entreprise ne pouvait que briser le lien fort qui existait entre les politiques de défense de la Turquie et d'Israël.

Après la Première Guerre mondiale, c'est l'isolement politique et financier de l'Allemagne, les sanctions économiques et l'ostracisme diplomatique qui ont poussé ce pays dans les bras des nazis et dans l'aventure de la Seconde Guerre mondiale. Après 1945, c'est le plan Marshall, l'assistance au redressement allemand, la mise en place de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) et l'intégration européenne qui ont neutralisé les potentiels de conflit sur le continent. Isoler la Turquie aujourd'hui, c'est faire le jeu des islamistes qui cherchent eux-mêmes à l'isoler pour mieux la contrôler. En tant que professionnel de la sécurité, il me semble que, tant qu'à avoir une frontière problématique avec le monde musulman, il vaudrait mieux, puisque l'occasion nous en est donnée, l'éloigner de plus de 2 000 kilomètres de sa position actuelle. Et je suis tout de même un peu surpris de voir les contestataires du caractère « européen » de la Turquie envisager favorablement l'adhésion à terme de la Géorgie ou de l'Arménie. Ces pays du Caucase seraient-ils plus « européens » que la Turquie ? Ou bien est-ce plus simplement parce qu'ils ont l'heur d'être chrétiens ? Voilà des contradictions que ne peuvent manquer d'exploiter les islamistes."

mardi 7 mai 2013

La France gaulliste, la Turquie et la Méditerranée

"Il n'y a plus d'Atlantique", Le Nouvel Observateur, 4 avril 1969, p. 20 :

"Michel Debré est allé loin en déclarant que les forces américaines devaient être maintenues et en Allemagne et en Méditerranée. Mais il est allé moins loin que ne le fit le Général lors des entretiens avec Richard Nixon. Sur le Viêtnam, de Gaulle a écouté avec une compréhension bien nouvelle les « difficultés » des Etats-Unis pour parvenir à une paix qui ne soit pas une capitulation. Sur le Proche-Orient, l'entente a été quasi totale. En Méditerranée, de Gaulle a fait un exposé cosmique. La mer latine est devenue, selon lui, un bocal où deux gros requins se frôlent et qui risque de déborder. Pour le moment, il est souhaitable que la présence américaine soit maintenue, mais dans l'avenir, de Gaulle rêve d'une sorte de « club Méditerranée » gaullien, de l'Espagne à la Turquie. Un obstacle : l'Algérie. Cette Algérie qui était la pierre angulaire de sa politique africaine, voici qu'elle flirte de manière inquiétante avec l'Union soviétique. Tout se passe comme si l'U.R.S.S. (avec la perfide complicité de la Grande-Bretagne) voulait constituer un axe Alger-Lagos pour séparer en deux l'Afrique francophone."

Voir également : Charles de Gaulle

Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)

L'amitié franco-turque

samedi 4 mai 2013

Un génie de ce temps : Kemal Atatürk




"Un génie de ce temps : Kemal Atatürk", L'Illustration, n° 4994, 19 novembre 1938 :
Depuis de longs mois déjà, on savait que les jours de Kemal Atatürk étaient comptés. Un mal implacable minait cet homme robuste et dans toute la force de l'âge - il n'avait que cinquante-huit ans - qui aimait si passionnément la vie sous toutes ses formes. Les sommités médicales de tous les pays avaient été appelées auprès de lui. Il se trouvait sur son yacht Savarona quand, il y a quelques jours, son état s'aggrava encore, ne laissant plus d'espoir. On le transporta à Istamboul, dans son palais de Dolma Baghtché, et c'est là où il s'est éteint, le 10 novembre, à 9 heures du matin.

Avec lui disparaît le premier en date des dictateurs d'après-guerre. Mussolini et Hitler ne sont venus qu'après lui. Il serait assez vain de vouloir établir entre les trois hommes une hiérarchie de grandeur. Tous trois ont profondément transformé et réformé leur pays, accru son prestige et sa puissance. Mais il est possible que l'histoire, avec le recul qui lui permet de juger plus impartialement les valeurs, témoigne sa plus grande admiration au fondateur de la Turquie nouvelle. La situation devant laquelle il s'était trouvé était la plus désespérée. L'œuvre qu'il a entreprise avec une énergie indomptable et menée à son accomplissement était la plus hérissée de difficultés et dépasse d'envergure celle du fascisme et de l'hitlérisme lui-même.

Il ne s'agissait pas seulement de relever politiquement un peuple et de lui faire reprendre dans le concert des nations une place éminente. C'est l'âme même de ce peuple qu'il a fallu changer en la réveillant d'une léthargie séculaire. Si Moustapha Kemal n'avait eu à lutter que contre l'Europe, la tâche, déjà, aurait pu sembler surhumaine, car la Turquie, au lendemain de la grande guerre était à peu près anéantie par sa défaite. Mais, pour atteindre le but qu'il s'était assigné, il a eu à briser un cadre social, à bouleverser des mœurs, à déraciner des traditions et des préjugés demeurés immuables depuis le moyen âge. En dix ans, il a fait parcourir à la Turquie cinq ou six siècles. Et pourtant, il était seul, ou presque. Il n'a pas été, comme d'autres, porté par un grand mouvement national. Tout ce qui restait encore dans l'Etat turc de forces agissantes, matérielles ou spirituelles, était conjuré contre lui. Par sa ténacité il a surmonté tous les obstacles. Il a rallié autour de lui des partisans de plus en plus nombreux, il a galvanisé une nation à laquelle il a fait partager son enthousiasme et sa foi.

UNE PRODIGIEUSE CARRIERE

Moustapha Kemal sortait du peuple et il a toujours été fier de l'humilité de ses origines. Son père et sa mère vivaient à Salonique dans une très modeste condition. Sa mère, devenue veuve de bonne heure, eût souhaité qu'il se fît religieux. Mais il avait la vocation militaire. Il entra à l'école des cadets à Salonique, où il se distingua par sa vive intelligence et son goût pour les mathématiques. A dix-sept ans, il passait brillamment l'examen de sortie et il était envoyé à l'école militaire de Monastir. Dès cette époque il s'exerçait à la parole, écrivait des articles et des poésies dont le thème était toujours le même : défendre la liberté, délivrer la Turquie du joug des étrangers et du gouvernement corrompu du sultan. Breveté d'état-major avec le grade de capitaine en 1905, il s'affiliait à une société révolutionnaire dénommée « Vatan », c'est-à-dire la patrie, dont les membres s'engageaient par serment à renverser le Sultanat et à instaurer un gouvernement constitutionnel, fondé sur une assemblée populaire. Il fut arrêté comme conspirateur,  emprisonné à Constantinople et déporté en Syrie. Dans son exil même, il s'occupait de fonder une filiale du Vatan, revenait secrètement à Salonique, en passant par l'Egypte et la Grèce, et prenait part à la révolution de 1908 en qualité de commandant à l'état-major. En 1910, il était attaché à la mission du général Ali Riza, envoyée en France, et suivit avec elle les grandes manœuvres de Picardie. En 1911, il jouait un rôle brillant dans les guerres balkaniques. Mais, lorsque le ministre de la Guerre Enver Pacha décida de réorganiser l'armée turque et confia ce soin au général prussien Liman Sanders, Moustapha Kemal protesta : « C'est aux Turcs, disait-il, de gérer leurs affaires. On insulte la nation en faisant appel aux étrangers. » Une demi-disgrâce l'expédia à Sofia comme attaché militaire. C'est là que la guerre mondiale le surprit.

Il préconisait pour son pays la neutralité. C'est contre son vœu que la Turquie se rangea aux côtés des empires centraux. Il accomplit du moins son devoir militaire avec scrupule et fut le principal artisan de la victoire des Dardanelles, remportée par les Turcs sur les Alliés. Il alla ensuite combattre en Syrie. Il y était encore au moment de l'armistice. Il résigna alors son commandement et regagna Constantinople.

L'indépendance turque n'existait plus. La flotte anglaise tenait le Bosphore, les troupes françaises et italiennes occupaient la capitale, les lignes de chemin de fer, les forts, contrôlaient la démobilisation. Le gouvernement du sultan n'était plus qu'un fantôme. L'empire ottoman était détruit : la Syrie, la Palestine, l'Arabie étaient perdues. Les Grecs, avec l'assentiment du Conseil suprême, débarquaient à Smyrne le 15 mai 1919. Quatre jours plus tard, Moustapha Kemal arrivait en Anatolie, par le port de Samsoun, sur la mer Noire. Il ne s'était pas résigné à l'humiliation et à la déchéance de son pays, que le traité de Sèvres allait consacrer. Mais il avait compris qu'il n'y avait rien à faire à Constantinople et que la résistance devait émigrer ailleurs. Les montagnes anatoliennes lui offraient un refuge inaccessible. Il y installa son quartier général.

Alors commença la grande épopée - une des plus magnifiques pages que la résolution d'un homme ait inscrites dans l'histoire. Il serait inexact de se figurer qu'elle eut d'abord une phase militaire et que ce fut seulement après la victoire des armes, consommée au mois d'août 1922, que Moustapha Kemal entreprit son œuvre intérieure. Sans doute, celui qui était devenu le Ghazi (le Victorieux), soutenu par la reconnaissance du peuple qu'il avait sauvé, avait-il désormais les mains plus libres pour effectuer ses réformes capitales. Mais dès le premier moment il lui avait fallu mener de concert deux tâches écrasantes : la lutte armée et l'organisation politique, sociale, administrative d'un pays où il n'y avait plus rien que la décomposition anarchique.

Ce n'est pas en quelques lignes d'une nécrologie que l'on peut donner une idée, même succincte, de ce que Kemal a accompli. Bornons-nous pour aujourd'hui à saluer sa mémoire avec le respect admiratif que l'on doit à l'un des hommes les plus extraordinaires de notre époque, pourtant fertile en motifs d'étonnement.

LE NOUVEAU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Aussitôt après la mort de Kemal Atatürk, l'Assemblée nationale d'Ankara s'est préoccupée de lui donner un successeur comme président de la République turque. Le groupe parlementaire du parti gouvernemental a désigné comme candidat le général Ismet Inonu, qui a été élu, le 11 novembre, à l'unanimité. Le nouveau chef d'Etat, qui est âgé de cinquante-six ans, a été l'un des plus intimes collaborateurs d'Atatürk. Fils d'un magistrat, il avait suivi les échelons de la carrière militaire jusqu'au grade de colonel quand, en mars 1920, il arriva à Ankara. Il prit une part glorieuse à la campagne contre les Grecs, notamment aux deux batailles d'Inonu, dont il devait plus tard adjoindre le nom au sien.

Membre de la grande assemblée, il a été ministre des Affaires étrangères, président de la délégation turque à la conférence de Lausanne et deux fois président du Conseil. Il avait pris sa retraite comme général de division, en 1927, afin de se consacrer presque exclusivement à doter la Turquie d'un réseau ferré. Orateur de talent, c'est un esprit d'une vaste culture, fort aimé de la jeunesse, auprès de laquelle il jouit d'un grand ascendant moral.

Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?