vendredi 30 mars 2012

Alphonse de Lamartine contre Victor Hugo




Victor Hugo, poème "L'enfant grec" dans Les Orientales, 1829 :

"Les Turcs sont passés par là. Tout est ruine et deuil."


Alphonse de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833, Paris, Pagnerre, 1856, p. 356-357 :

"A gauche, en entrant sous ce vestibule qui ouvre sur le parvis même de la nef, dans l'enfoncement d'une large et profonde niche qui portait jadis des statues, les Turcs ont établi leur divan ; ils sont les gardiens du Saint-Sépulcre qu'eux seuls ont le droit de fermer ou d'ouvrir. Quand je passai, cinq ou six figures vénérables de Turcs, à longues barbes blanches, étaient accroupies sur ce divan recouvert de riches tapis d'Alep ; des tasses à café et des pipes étaient autour d'eux sur ces tapis ; ils nous saluèrent avec dignité et grâce, et donnèrent ordre à un des surveillants de nous accompagner dans toutes les parties de l'église. Je ne vis rien sur leurs visages, dans leurs propos ou dans leurs gestes, de cette irrévérence dont on les accuse. Ils n'entrent pas dans l'église, ils sont à la porte ; ils parlent aux chrétiens avec la gravité et le respect que le lieu et l'objet de la visite comportent. Possesseurs, par la guerre, du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n'en jettent pas la cendre au vent ; ils le conservent, ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes, qui se le disputent, sont bien loin d'y garder elles-mêmes. Ils veillent à ce que la relique commune de tout ce qui porte le nom de chrétien soit préservée pour tous, afin, que chaque communion jouisse, à son tour, du culte qu'elle veut rendre au saint tombeau. Sans les Turcs, ce tombeau que se disputent les Grecs et les catholiques, et les innombrables ramifications de l'idée chrétienne, aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions haineuses et rivales, aurait tour à tour passé exclusivement de l'une à l'autre, et aurait été interdit, sans doute, aux ennemis de la communion triomphante. Je ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale dont les ignorants les accusent, ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d'autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l'idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s'incline et il respecte. Il pense que l'idée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait, si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba. Les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie, y vénérer en paix les monuments conservés de l'islamisme ?"

dimanche 18 mars 2012

La justice dans l'Empire ottoman

Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 208-209 :

"Les kadis ottomans se distinguent de ceux des autres régimes musulmans par le caractère fortement structuré de l'institution, mais, semble-t-il, aussi par la place essentielle qu'ils occupent dans le fonctionnement de l'Etat. Dans le cadre de leurs circonscriptions, les kazâ ou kâdïlïk qui subdivisent les sandjak, ils disposent de l'exercice exclusif de la justice, ayant à connaître de toutes les affaires publiques ou privées, et de l'application du kânûn aussi bien que de la cherî'a. Il est vrai que la justice du kadi concernait principalement les musulmans, l'Etat reconnaissant une certaine autonomie judiciaire en matière civile et pénale aux communautés non musulmanes. Mais il restait loisible à tout zimmî de recourir au kadi, et ce recours devenait même très probable quand s'opposaient deux infidèles appartenant à des communautés différentes ; en outre, il était impératif dans tout procès intercommunautaire où un musulman se trouvait impliqué."

Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008, p. 102 :

"Les voyageurs européens ont été surpris de la rapidité, mais aussi de l'impartialité des juges turcs devant qui musulmans, chrétiens ou juifs, sans distinction de religion, peuvent exposer leurs plaintes « sans qu'il soit besoin de l'éloquence d'un advocat pour deffendre la vérité »."

Voir également : Le régime politique ottoman : culture de consultation et respect viscéral des libertés de chacun

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman