lundi 8 octobre 2012

Auguste Comte




Auguste Comte, Système de politique positive, ou traité de sociologie, instituant la religion de l'Humanité, Paris, Carilian-Goeury et Vor Dalmont
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"En Orient, la décomposition spirituelle resta toujours spontanée, et commença nécessairement, sans être jamais équivoque, aussitôt que l'enthousiasme militaire se trouva radicalement éteint par l'accomplissement des principales conquêtes. Si l'islamisme semble avoir conservé sa plénitude plus longtemps que le catholicisme, c'est uniquement parce que son début fut plus tardif. Préservé de l'affranchissement incomplet, l'esprit musulman parvint bientôt à la pleine émancipation, qui resta spontanément concentrée chez les classes dirigeantes, en évitant à la fois l'anarchie et la rétrogradation. C'est ainsi que l'Orient se prépara spécialement à l'adoption décisive de la religion universelle, quand elle aurait été suffisamment élaborée en Occident, en vertu d'une solidarité déjà développée, et même sentie, des deux parts, avant la fin de la seconde phase.

Le mouvement positif, d'où devait surgir une telle solution, devint dès lors commun aux deux parties du monde romain, d'après la noble disposition des Turcs à s'incorporer le progrès occidental, d'abord prolongé sous l'intervention arabe. De part et d'autre, l'évolution régénératrice, à la fois théorique, esthétique et pratique, au lieu de l'accomplissement spontané qui caractérisa la phase précédente, reçut des encouragements de plus en plus systématiques, dont Colbert fournit le meilleur type." (tome III, 1853, p. 562)

"Quand mon traité fondamental institua la philosophie de l'histoire, elle ne pouvait d'abord être assez précise, ni même assez complète, pour me permettre une suffisante appréciation du monothéisme oriental. Je dois d'ailleurs avouer que, à mon insu, je participais alors aux préventions émanées contre lui du milieu catholique, et qui se propagent involontairement chez les esprits les mieux émancipés, sans excepter le grand Diderot. Telle fut la double source du jugement, radicalement erroné, que je portai d'abord sur l'influence sociale de l'islamisme, tant à l'est qu'à l'ouest du monde romain. Mais le volume précédent a directement prouvé que je regarde définitivement les deux monothéismes comme ayant également complété, chacun à sa manière, la préparation humaine. Les deux synthèses transitoires, successivement instituées par saint Paul et Mahomet, offrent une équivalente destination; quoique pareillement épuisées, elles sont diversement propres à seconder l'avènement de la religion filiale, dignement pressentie citez les meilleurs organes du Grand-Être.

Je conçois les deux systèmes comme respectivement destinés à dominer les deux parties essentielles du monde romain, qui durent élaborer, d'abord l'essor spéculatif, puis le mouvement social. Quoique ralliées au même monothéisme, la seconde fut seule propre à développer l'ébauche fondamentale de la division des deux pouvoirs, qui constitua le but de la concentration théologique et la source de ses caractères dogmatiques. Mais l'avortement social du byzantisme, d'après l'ensemble des antécédents grecs, obligea le vrai catholicisme à se qualifier de romain, de manière à faire bientôt pressentir, par un langage contradictoire, l'inanité filiale de ses prétentions à l'universalité.

Sous l'impulsion d'un tel contraste, déjà sensible pendant la première phase du moyen âge, Mahomet institua le monothéisme des chefs, en consolidant la confusion des deux puissances, comme saint Paul avait institué le monothéisme des sujets en les séparant. Tous deux aspirent à régler la vie humaine, d'après l'ensemble des préparations accomplies, en disciplinant, l'un le commandement, l'autre l'obéissance. Ils convenaient donc aux besoins respectifs de la partie intellectuelle et de la partie sociale du monde incorporé par la domination romaine. Autant les Latins, toujours disciplinables, exigeaient un sacerdoce indépendant, qui pût faire dignement prévaloir la morale universelle sur les volontés pratiques, autant les Grecs, jamais disciplinés, réclamaient une énergique concentration, que l'islamisme pouvait seul systématiser. Je n'hésite point à regarder les musulmans comme ayant dû succéder aux Romains, dans le gouvernement de la population qui, sacrifiée à l'essor intellectuel, ne deviendra capable de se conduire que d'après la régénération positive.

Une telle destination peut seule expliquer l'ensemble des caractères, intellectuels et sociaux, de l'islamisme, instituant un peuple de patriciens, afin de régir, par le monothéisme dominateur, ceux que le sénat romain absorba sous le polythéisme social. Aussi convenable à l'Est que le monothéisme défensif l'était à l'Ouest, il supposait une population subjuguée, comme l'autre un peuple disciplinable. Mais l'empirique répartition du monde romain ne pouvait éviter de longs conflits, qui durent d'abord émaner de la foi la plus active et la mieux concentrée. L'équilibre ne devint possible que quand les croisades eurent fait sentir au catholicisme l'impossibilité de surmonter une croyance plus parfaite, et détourné l'islamisme de la conquête occidentale. Dès lors, surgit, avant la, fin de la première phase moderne, une transaction, tacite mais décisive, qui régularisa la dernière préparation humaine, en laissant les musulmans compléter leur établissement grec, malgré les invocations byzantines de l'appui latin.

Cet accord spontané marque le vrai début de la diplomatie stationnaire, qu'une étude irrationnelle de la révolution occidentale fait seulement remonter à la décomposition du catholicisme. De plus en plus confirmée par l'ensemble des événements ultérieurs, cette répartition a mieux incorporé les Turcs au système occidental que n'auraient jamais pu l'être les Grecs. Mais, en dissipant irrévocablement tout espoir respectif d'une véritable universalité, ce concours a graduellement manifesté l'égal épuisement du monothéisme défensif et du monothéisme dominateur, diversement destinés à préparer le positivisme.

En précisant davantage une telle appréciation, il faut regarder le régime turc comme essentiellement propre à l'Europe orientale, quoiqu'une opinion empirique lui réserve seulement l'Asie occidentale. Jusqu'à ce que la transition positive soit assez avancée, on ne saurait pas plus concevoir les Grecs sans les Turcs que les Turcs sans les Grecs, d'après l'impuissance des uns à se nourrir et des autres à se gouverner. Mais, quoique cette théorie rectifie une politique vicieuse, dont les méprises sont aujourd'hui senties, elle est ici destinée à caractériser le danger et l'impossibilité de prolonger l'existence des deux monothéismes. Non moins incapables de se suffire que de se combiner, malgré la tolérance nécessaire de la foi dominatrice, ils doivent également attendre l'universel ascendant de la religion positive, qu'ils concoururent diversement à préparer. Cependant la coopération à la transition organique émanera surtout des Turcs, plus disposés que les Grecs à seconder une doctrine maintenant destinée aux chefs comme l'islamisme, quoiqu'elle sépare mieux les deux pouvoirs que le catholicisme.

Il faut donc concevoir la Turquie commençant, sous l'impulsion occidentale, la transition complémentaire, qui, dans une génération, doit succéder à la transition principale que la France dirige sans autre guide que l'Humanité. Mais la théorie historique de l'islamisme conduit également à terminer par la Perse la transition organique des monothéistes. Car les musulmans de l'Est diffèrent radicalement de ceux de l'Ouest en ce qu'ils ont nécessairement manqué de la vocation exceptionnelle qui seule convenait à la foi dominatrice pour gouverner des populations incapables de discipline. Faute d'une telle destination, bornée à la partie grecque du monde romain, l'islamisme devint, en Perse, à la fois oppressif et subversif, de manière à développer ses imperfections naturelles, que les Turcs surent ordinairement éluder." (tome IV, 1854, p. 505-509)