samedi 18 août 2012

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"On est souvent tenté de voir une tendance chauviniste dans certains faits et gestes de la nouvelle Turquie. Mais, peut-on parler de chauvinisme lorsque presque dans tous les ministères, dans toutes les administrations et les entreprises économiques de l'Etat, dans toutes les écoles, les facultés et les universités, les spécialistes étrangers se comptent par dizaines ? Des centaines d'étudiants sont envoyés chaque année dans divers pays d'Europe parfaire leurs études. On a beau exalter l'amour propre et l'orgueil national, on n'a jamais perdu contact avec la réalité des faits. Le bon sens n'a jamais perdu ses droits. On n'a jamais perdu l'équilibre et la mesure. Des fougueux, des exaltés, il en surgit toujours, comme partout ailleurs, qui veulent singer tel dictateur des temps modernes, qui prêchent l'ostracisme économique contre les sociétés, la fermeture pure et simple des écoles étrangères, etc., mais ces excès de paroles n'ont pas dépassé le cercle d'une petite clique, qui n'a jamais réussi à influencer les principes immuables du Kemalisme. Ce dernier ne se départit jamais de l'esprit réaliste et de la politique strictement utilitaire, sans jamais se payer de mots, de phrases et de formules creuses.  

Quant à la question des minorités nationales, la Turquie kemaliste n'en a jamais admis le principe. La nouvelle Turquie ne reconnaît dans ses citoyens que des Turcs. Ceux qui ne le sont pas de race peuvent l'être ou le devenir en adoptant sa culture. Si aujourd'hui, la nouvelle Turquie, comme survivance du passé, compte quelques centaines de milliers de citoyens qui ne se sont pas encore approprié la culture turque, il est certain qu'il n'y en aura plus dans quelques dizaines d'années. Le régime kemaliste est basé sur l'unité nationale. Ceux qui ne veulent pas s'exclure eux-mêmes des bénéfices de la communauté et de l'unité nationales ne peuvent pas manquer de s'y inféoder en s'en appropriant la culture.

Adopter la culture nationale turque ne signifie pas renoncer au particularisme kurde, laze, arménien ou juif. Toutes les Nations occidentales comptent dans leur sein des éléments ethniques ayant des particularismes assez prononcés, mais qui ne pensent pas un seul instant à revendiquer un traitement minoritaire.

Ainsi, par exemple, les grands pays occidentaux, comme la France, l'Angleterre et l'Italie, se sont débarrassés depuis longtemps de la mentalité minoritaire, grâce à une assimilation sincère et profonde. Il y a en Grande-Bretagne des Ecossais, des Gallois, etc., en France des Bretons, des Corses, etc., qui conservent jalousement leurs particularités nationales plus ou moins prononcées. Certaines de ces nationalités ont tout ce qu'il faut pour avoir une existence nationale indépendante, mais jamais il n'est venu à l'esprit d'un politicien quelconque de considérer ces nationalités comme des minorités nationales. Puisque tous les Français ont la même culture, le même idéal et la même langue, quel mal y a-t-il si certains d'entre eux conservent leur patois, leurs us et coutumes et d'autres particularités ?

Il peut y avoir entre ces éléments ethniques certains sentiments de solidarité comme il y en a dans tous les pays entre personnes originaires de la même région. Ceci ne porte pas ombrage à l'unité nationale. Considérer, par exemple, un Breton comme un élément minoritaire parce qu'il a son patois, parce qu'il a un intérêt spécial pour ses co-régionaux, parce qu'il conserve certaines particularités traditionnelles, ce serait une hérésie qui ne traverse pas l'esprit d'un Français ou d'un Anglais.

Il est évident que nulle part en Occident, il n'existe une question de minorités telle qu'elle apparaît en Orient et dans certains nouveaux pays où elle forme la pierre angulaire de la politique intérieure et extérieure. Les traités de paix, où l'on a intercalé des chapitres spéciaux concernant la protection des minorités, n'ont pas apporté une solution quelconque à cette question, mais, au contraire, ils l'ont aggravée et envenimée.

A l'instar des autres traités de paix, le Traité de Lausanne aussi comporte un chapitre spécial contenant un grand nombre de clauses consacrées à la protection des minorités. Ismet Inönü s'est déclaré disposé à signer des deux mains ces paragraphes parce qu'il savait très bien qu'ils seraient restés lettre morte, que la révolution kemaliste les rendrait caducs et inopérants.

En effet, les minorités ethniques elles-mêmes n'ont pas tardé à reconnaître l'inopportunité de ce chapitre relatif aux minorités et l'ont déclaré caduc par des déclarations signées des représentants des Conseils communaux. De son côté, le Gouvernement, par ses lois laïques, a unifié la législation sur le statut personnel et supprimé toute différence entre éléments musulmans et non-musulmans. La loi fondamentale a reconnu comme Turcs tous les citoyens du pays sans distinction de race ou de religion, et a préparé le terrain pour une intégration complète des éléments minoritaires au turquisme.

Nous devons avouer, cependant, que la fusion des éléments visée par la loi fondamentale n'est pas encore sortie de son stade idéologique. Les Grecs, les Arméniens et les Juifs qui sont des Turcs d'après la loi fondamentale et d'après les principes idéologiques du Kemalisme ne le sont pas encore en réalité. Les cloisons étanches qui les séparaient avant le Kemalisme ne sont pas encore complètement renversées.

Il y en a qui se demandent comment se fait-il que le Kemalisme tolère encore ce dualisme entre son idéologie et la réalité. Le Kemalisme, qui a fait de l'Osmanli oriental un Turc occidental ayant une autre langue, une autre mentalité et une autre façon de vivre, de penser et d'agir, serait-il incapable d'assimiler quelques centaines de milliers de concitoyens qui ne demandent pas mieux que de vivre dans leur propre pays, dans les mêmes conditions matérielles et morales que leurs concitoyens pour ainsi dire majoritaires ?

C'est là vraiment une situation anormale, dont on ne peut attribuer la faute ni au Kemalisme, dont les principes idéologiques sont imprégnés de la plus parfaite sincérité, ni aux éléments minoritaires parfaitement conscients de leurs intérêts au point de vue moral, aussi bien qu'au point de vue matériel. La faute ne peut être attribuée qu'à l'ombre, au fantôme du chapitre du Traité de Lausanne sur la protection des minorités.

Ainsi que nous l'avons souvent dit et répété, le Kemalisme est un mouvement qui ne tient aucun compte des réalités existantes, fussent-elles même séculaires, si ces réalités semblent pernicieuses. Il remplace d'un trait de plume ce qui est par ce qui doit être dans l'intérêt suprême de la collectivité. Il emploie à cet effet toutes les ressources de l'Etat et le dynamisme de la révolution. Mais, dans cette question des minorités, l'Etat turc ne peut employer ni la loi, ni le prestige de ses chefs, ni aucune mesure coercitive ou éducative. L'esprit qui a présidé à l'élaboration du chapitre fantôme sur les minorités dans le Traité de Lausanne l'en empêche.

Obliger, par la force, un Grec, un Arménien ou un Juif à devenir Turc, serait une violation des règles et des lois internationales.

Voilà l'ancienne Turquie tyrannique ressuscitée ! clameraient les démagogues de tous les pays.

Quant aux minorités elles-mêmes, elles ne disposent d'aucune force pour lutter contre les faits. Elles sont subjuguées par le passé séculaire, par ce qui est enraciné au fond de leur conscience, elles sont les esclaves des institutions et des mentalités léguées par la période pré-kemaliste. Elles voudraient bien s'en affranchir, mais elles ne disposent d'aucune autorité, ni morale ni matérielle pour changer les mentalités des masses populaires.

Il n'y a pas de doute que le temps fera le nécessaire pour trancher aussi cette question restée nécessairement en marge de la réalité kemaliste. Comme nous l'avons dit plus haut, une ou deux générations suffiront pour que la turquisation des minorités passe du stade idéologique au stade de la réalité vivante. Déjà aujourd'hui, la langue et la culture turques constituent la base de l'enseignement dans toutes les écoles minoritaires. Un grand nombre d'enfants minoritaires reçoivent leur éducation directement dans les écoles turques, officielles ou privées.

Avec le temps, l'unité nationale, l'assimilation des éléments allogènes deviendra une réalité et ceci constituera la seule réalisation que le Kemalisme révolutionnaire aura obtenu par voie d'évolution." (p. 267-271)


"Qui aurait pu s'imaginer, il y a quelques années, que la Turquie et la Grèce se tendraient une main fraternelle et sincère par-dessus les centaines de milliers de cadavres qui, hier encore, ont ensanglanté le sol de l'Anatolie. Des millions de Turcs et de Grecs, victimes d'une hostilité séculaire, qui ont dû abandonner leur pays natal, pour vivre en réfugiés parmi leurs co-nationaux, sont encore vivants et traînent derrière eux la nostalgie du coin de terre qui les a vu naître. Comment donc aurait-on pensé qu'il devînt possible d'oublier un passé si proche et si sanglant ? Eh bien, aujourd'hui, ce rapprochement considéré impossible est une réalité. La Turquie et la Grèce sont devenues, non seulement des amies mais des alliées sincères. Le passé d'hier est mort et, enterré à jamais. On dirait qu'il ne s'est jamais rien produit entre ces deux peuples, hier encore considérés comme ennemis séculaires et inexorables. 

Inutile de rappeler que la pierre angulaire de l'entente balkanique, qui constitue un des meilleurs éléments de la Paix mondiale, c'est toujours cette fraternité turco-grecque, érigée sur la tombe des inimitiés séculaires, et sur celles de centaines de milliers de cadavres. Les passages suivants du message d'Atatürk communiqué par téléphone à Ismet Inönü, au cours du banquet donné le 25 mai 1937 à Athènes en son honneur constitue une garantie inébranlable pour la paix dans les Balkans : « Les frontières des Etats balkaniques amis constituent une frontière unique, et ceux qui ont des visées sur ces frontières seront atteints comme par les rayons brûlants du soleil. Je conseillerai à ceux-là de tâcher de se prévenir eux-mêmes. »

La paix mondiale gagnerait beaucoup si certaines puissances occidentales de haute culture prenaient exemple sur la Turquie et sur la Grèce, et basaient leur politique sur des facteurs réalistes, en abandonnant à tout jamais certains éléments sentimentaux mystiques et ombrageux." (p. 152-153)


Voir également : La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"