dimanche 24 juin 2012

Théophile Gautier




Théophile Gautier, préface à La Turquie pittoresque : histoire, moeurs, description de William Alexander Duckett, Paris, Victor Lecou, 1855, p. XI-XIII :

"Les Turcs, quoique se croyant en possession de la vraie foi, n'ont pas d'aversion pour les religions différentes de la leur ; ce qu'ils méprisent, ce sont les athées ou les idolâtres. L'islamisme, débarrassé de son fatras de commentaires, a la grandeur austère et un peu nue du protestantisme. Allah règne seul dans sa terrible unité au fond d'un ciel solitaire, au-dessus des houris vertes, rouges et blanches, concession de l'âpre génie de Mahomet aux sensualités asiatiques ; c'est, en dehors du christianisme, la plus pure conception de Dieu. En parcourant les mosquées, il est impossible de ne pas être frappé de cette absence de toute image humaine et de cette ornementation géométrique composée de lignes brisées, croisées, enchevêtrées, n'exprimant que l'idée abstraite. Calvin et Luther n'auraient rien à retrancher dans un temple musulman. — Quant à la morale, elle prescrit les mêmes préceptes d'humanité générale que les autres religions. Maintenant, sans que la foi soit affaiblie, l'habitude de voir des Français, des Anglais, des Allemands, a fait tomber ces habitudes farouches d'avanie et d'insulte ; un étranger d'un maintien tranquille et décent peut parcourir Constantinople en tous les sens, il y sera certes plus en sûreté et plus à l'abri des railleries grossières qu'un Turc en costume se promenant dans un faubourg de Paris. — Nous-même nous sommes entré, à toute heure de nuit et de jour, dans des cafés borgnes fréquentés par des Hammals, des matelots et de pauvres diables tout en haillons, qui se levaient pour nous faire place avec une politesse que nous n'aurions pas rencontrée aux cabarets de la Halle et de la Cité. Les Turcs sont pleins de bonhomie et de simplicité : leur loyauté est connue, la parole d'un Turc vaut toutes les signatures et tous les billets du monde. Les cruautés, nécessaires peut-être, de quelques sultans ou de quelques vizirs, dans des circonstances décisives, ont donné à la nation un aspect féroce qui n'est pas justifié par les mœurs habituelles. Abdul-Medjid est d'une douceur charmante ; quand il a ceint le glaive d'Othman à la mosquée d'Eyoub, il a refusé d'égorger le mouton traditionnel dans la cérémonie d'investiture. Ce n'est pas, du reste, une sensiblerie de parade et qui se borne aux animaux ; si vous rasez les rives du Bosphore en caïque, vous entendrez parfois sortir des fenêtres d'un délicieux palais d'été une phrase des Puritains ou de don Pasquale, jouée d'une main encore un peu timide ; c'est le frère d'Abdul-Medjid, qui charme ses loisirs par la musique : autrefois, la raison d'Etat lui eût passé au col le cordon des muets."