mercredi 6 juin 2012

La France des Bonaparte et la Turquie




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009 :

"La Porte était impressionnée par les succès français en Italie comme en Bavière. L'extraordinaire exploit du passage du Grand-Saint-Bernard, les victoires de Marengo et de Hohenlinden démontraient aux musulmans fatalistes que Dieu protégeait la France. En Egypte, malgré les massacres de Jaffa et l'échec devant Saint-Jean-d'Acre, Bonaparte n'avait pas laissé que de mauvais souvenirs. Sans doute était-il l'agresseur et, malgré ses efforts, la population se montrait-elle toujours méfiante. Mais l'entreprenant général avait le don de l'administration et, sous sa férule, l'Egypte paraissait se réveiller d'un long sommeil. Après le départ des Français, le chargé d'affaires à Istanbul travailla aussitôt à la réconciliation avec la Porte et à la reprise de la coopération. Qui pouvait mieux seconder l'Empire ottoman quand les Russes occupaient désormais les îles Ioniennes et commandaient aux princes des provinces ottomanes du Danube ? Quand l'Angleterre, installée à Malte, convoitait l'Egypte et la Palestine ? sinon la France dont l'empereur, à nouveau victorieux à Austerlitz, avait mis à terre François II de Habsbourg et le tsar Alexandre Ier.

Dès 1802, Sélim III rétablit de bonnes relations avec Paris : les traités de commerce furent renouvelés et les biens des Français restitués. Le sultan fut enchanté du nouvel ambassadeur nommé par Napoléon. Le comte Horace Sebastiani, brillant général de cavalerie, bel homme (auprès des dames, disait-on, sa seule physionomie « faisait insurrection »), habile diplomate, réussit à capter la confiance du Grand Seigneur. Lamartine dira de lui qu'il « joignait l'esprit d'aventure du Corse à la grâce du Français et à la finesse italienne du diplomate ». A Istanbul, il fut surtout un sauveur.

Alarmée par la réconciliation franco-ottomane, l'Angleterre avait envoyé vers la capitale de l'empire sept navires de guerre qui réussirent à forcer les Dardanelles et, le 21 février 1807, pénétrèrent en mer de Marmara. Le palais du sultan, à portée des canons britanniques, risquait à chaque instant d'être bombardé. On n'avait jamais vu à Istanbul une armée étrangère approcher d'aussi près les remparts de la ville. Sebastiani prit la défense en main : il fortifia le front de mer et fit une démonstration d'artillerie. La détermination des défenseurs fit son effet : les navires anglais se retirèrent et regagnèrent la mer Egée. Istanbul était sauvé par un général français.

Face à l'Angleterre qui débarquait des troupes en Egypte en 1807 et à la Russie qui avait envahi la Valachie, la Turquie ne pouvait compter que sur la France. L'influence de celle-ci, sensible grâce à ses conseillers militaires envoyés au sultan et à la présence de Sebastiani, n'empêcha pas les conservateurs d'Istanbul de déposer Sélim III le 29 mai 1807 et de massacrer les partisans des réformes. Le monde changeait vite : en juillet, Napoléon se réconciliait avec le tsar à Tilsit et les deux empereurs n'envisageaient rien moins que le partage de l'Empire ottoman. Après le projet grec de Catherine II, la Sublime Porte excitait de nouveau les appétits. En ces moments difficiles, sa seule chance était la division de ceux qui la convoitaient. Napoléon et Alexandre n'étaient d'accord sur rien : la France réclamait les Dardanelles, tant guignés par les Russes, et refusait d'envisager Istanbul aux mains des Russes. « Constantinople, jamais, aurait déclaré Napoléon, Constantinople, c'est l'empire du monde. » " (p. 379-380)


"Une seule idée hantait le tsar : retrouver la libre circulation dans les Détroits, fût-ce au prix d'une guerre. Pour satisfaire à cette exigence, Nicolas Ier l'habilla du prétexte religieux. Une très ancienne querelle à rebondissements opposait les confessions chrétiennes en Palestine, alors territoire ottoman : qui, des catholiques latins soutenus par la France ou des orthodoxes aidés par la Russie, assurerait la garde des Lieux saints ? En 1851, le futur Napoléon III, alors prince-président, obtint de la Porte la réunion d'une commission mixte chargée d'examiner les titres de chacun. Aussitôt la Russie protesta et exigea du sultan d'être reconnue comme la seule protectrice des chrétiens à Jérusalem et à Bethléem. Cette « querelle de sacristie » dissimulait en réalité la volonté russe d'obtenir d'Istanbul la révision de la convention des Détroits dont l'entente franco-anglaise était la gardienne.

A cette occasion, au cours d'un bal à Saint-Pétersbourg le 1er janvier 1853, Nicolas Ier tint à Sir Hamilton Seymour, ambassadeur de Grande-Bretagne un propos promis à la célébrité :

« Tenez, dit-il au diplomate, nous avons sur les bras un homme malade, un homme très malade ; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si, un de ces jours, il venait à nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions nécessaires soient prises. »

Formule frappante, parole laconique, voire énigmatique, qui, au-delà des ambitions navales de la Russie (la réouverture des Détroits), n'excluait pas un démembrement de l'Empire ottoman au profit de la Russie et de l'Angleterre, voire de l'Autriche. A la première, le contrôle du Bosphore et la protection d'Etats satellites comme les principautés danubiennes, la Bulgarie et la Serbie, déjà presque autonome, qui accéderait à l'indépendance ; à la deuxième, la Crète et l'Egypte ; à la troisième, un « protectorat conjoint » avec la Russie sur les Balkans, voire la maîtrise des Dardanelles. Aux propos du tsar, le diplomate anglais, attaché à l'intégrité ottomane seule capable de contenir les Russes en mer Noire, répondit :

« C'est à l'homme généreux et fort de ménager l'homme malade et faible. »

La sagesse d'un Metternich ou d'un Palmerston, défenseurs de l'intégrité ottomane, semblait céder à l'esprit d'aventure d'un tsar décidé à rompre l'équilibre européen et à provoquer la disparition de la Turquie. L'armée russe envahit les principautés danubiennes, la Porte déclara alors la guerre à la Russie, qui vit se dresser contre elle la France et l'Angleterre décidées à se battre pour défendre l'existence de l'Empire ottoman et l'indépendance du sultan. A celui-ci, en retour, d'octroyer les libertés nécessaires à ses sujets chrétiens. Ainsi s'ouvrit la guerre de Crimée (1853-1856). Pour Palmerston, elle devait être une « entreprise fructueuse » ; à Napoléon III, elle offrait une revanche sur l'effacement de la France depuis Waterloo.

Cette guerre acharnée, non de mouvement mais de position, mobilisant d'énormes moyens, dévoreuse de vies humaines, suivie au jour le jour par l'opinion européenne grâce aux correspondants de guerre et à la photographie, faisait combattre pour la première fois côte à côte Ottomans et Occidentaux rassemblés après les combats de l'Alma et de Malakoff dans le camp des vainqueurs. Le traité qui mit fin à la guerre fut signé à Paris en 1856 dans le palais tout juste achevé des Affaires étrangères sur le quai d'Orsay. Dur à la Russie du nouveau tsar Alexandre II, il confirmait la convention des Détroits de 1841, reproduite intégralement en annexe du traité. Non seulement le Bosphore et les Dardanelles, mais toute la mer Noire était interdite aux navires de guerre. Aucun arsenal militaire ne pouvait être créé ou conservé sur son littoral. La mer Noire n'était plus le lac turc d'autrefois, mais elle n'était pas davantage un lac russe.

La Turquie ne subit aucune perte territoriale et son intégrité fut garantie par les puissances." (p. 538-539)