dimanche 24 juin 2012

Jacques Bainville




Histoire de France, chapitre VIII : "François Ier et Henri II : la France échappe à l'hégémonie de l'empire germanique", Paris, Arthème Fayard, 1924 :

"Pour se défendre contre la puissance germanique, la France devra toujours chercher des alliés dans l’Europe centrale et dans l’Europe orientale. Les princes protestants, les Turcs étaient des auxiliaires qui s’offraient. Une politique, celle de l’équilibre, s’ébaucha.

Le soir même de Pavie, François Ier, en secret, avait envoyé sa bague à Soliman. Le sultan et son ministre Ibrahim comprirent ce signe. Les relations entre la France et la Turquie étaient anciennes. Elles dataient de Jacques Cœur et de Charles VII. Mais c’étaient des relations d’affaires. Devenir l’allié des Turcs pour que le roi franchît un tel pas, il fallait la nécessité. « Les Turcs occupent l’Empereur et font la sûreté de tous les princes », disait François Ier aux Vénitiens. Il ira encore plus loin puisqu’il lancera contre son ennemi jusqu’aux pirates d’Alger. Cette alliance avec l’Infidèle, c’était cependant la fin de l’idée de chrétienté. Dans la mesure où elle avait existé, où elle avait pu survivre à tant de guerres entre les nations d’Europe, la conception de la République chrétienne était abolie. Elle l’était par le germanisme lui-même qui posait à la France une question de vie ou de mort, lui ordonnait de se défendre. Cette guerre était le commencement des guerres inexpiables où la vieille Europe viendrait tant de fois s’engloutir pour de nouvelles métamorphoses. Le roi Très Chrétien envoyait sa bague à Soliman. Mais bientôt (car la répudiation par François Ier de l’inacceptable traité de Madrid avait rouvert les hostilités), Charles Quint, Majesté Catholique, livrait Rome à ses troupes bigarrées, à ses Vandales et à ses Goths. Le sac de la Ville Eternelle, où le connétable de Bourbon, inoubliable figure du renégat de son pays, trouva la mort, effraya l’Europe comme un présage (1527). Peut-être la chrétienté, lointain souvenir de l’unité romaine, était-elle déjà une illusion. Elle ne fut plus qu’une chimère."


"Le péril asiatique", L'Action française, 5 janvier 1920 :

"Ce qui a été vrai du tsar l'est du sultan et dans une mesure presque égale. Le tsarisme, en Russie, représentait la seule forme connue de gouvernement européen. Le gouvernement de Constantinople, par une longue fréquentation de l'Occident, s'était européanisé. Sa présence à Constantinople exerçait sur lui et sur les musulmans en général une influence modératrice. Que gagnerons-nous, tous tant que nous sommes, Anglais aussi bien que Français, à ne plus avoir, au lieu des sultans et de leurs vizirs, familiarisés par des siècles de diplomatie, que des tribus anarchiques, soulevées par des passions nationales et religieuses et retombées dans la barbarie ?

Entre l'Europe et l'Asie, l'Empire tsariste et l'Empire ottoman formaient une transition. Tous deux permettaient, par des moyens divers, aux puissances occidentales de dominer à peu de frais les immenses populations asiatiques. On reconnaîtra peut-être bientôt que le vieux monde n'était pas si mal organisé pour la défense de la civilisation. Qu'on ne détruise pas le peu qu'il en reste !"


"Les effets du sionisme", L'Action française, 20 décembre 1920 :

"L'Osservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont récemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Palestine. Le sionisme, soutenu par le cabinet de Londres, y apparaît comme une aventure, alarmante à tous les points de vue. Déjà les incidents ont été nombreux. Ils sont d'abord, bien entendu, de nature religieuse. Le sionisme, aux Lieux Saints, n'a pas l'impartialité des Turcs. (...) Au mois de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbert Samuel refusa d'entrer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut relevée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur-le-champ le patriarche Damianos en lui reprochant de n'avoir reçu le haut commissaire que pour essuyer cet affront.

Un tel incident mérite une attention sérieuse. Il montre à quelles rivalités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus graves, le sionisme doit conduire. On regrette déjà les Turcs, « le seul peuple tolérant », disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n'y seraient plus. (...)

Le lieutenant Jabotinsky, l'organisateur de la légion juive, emprisonné par le général Allenby et libéré par le haut commissaire, déclarait récemment au Times : « Le gouvernement juif en Palestine sera le symbole de la coopération anglo-israélite et un centre d'influence pour les sentiments favorables aux intérêts britanniques parmi tous les israélites répandus dans l'univers. » Assurément, il y a cette idée-là dans la politique sioniste du cabinet de Londres. Quel plat de lentilles, si l'on songe à l'immense dommage qui résultera pour l'Angleterre de l'hostilité des peuples musulmans ! Les Grecs à Smyrne, les Juifs à Jérusalem : on a rarement, et avec autant d'imprudence, préparé plus vaste incendie."


"Constantinople et la Russie", L'Action française, 24 septembre 1922 :

"Le résultat de la journée d'hier est très satisfaisant. Nous espérons qu'il ne sera pas gâté par de nouveaux excès de langage, car il est difficile de ne pas se souvenir que la fameuse note Reuter date de huit jours seulement. Ce résultat obtenu avec l'assentiment de lord Curzon peut se résumer en ces quelques mots : la Turquie est réintégrée en Europe. C'est le principe que nous avons toujours soutenu ici.

Il a triomphé grâce à la clairvoyance et à la ténacité de Français qui auront eu à ce succès une large part ; nous citerons parmi eux, et en première ligne, le général Pellé, l'amiral Duménil et le colonel Mougin.

La Turquie étant redevenue puissance européenne, l'Europe reprendra aussi une figure qui nous était connue. Les éléments de la politique se regroupent selon des règles familières au milieu des nouvelles circonstances et des déplacements de forces que la guerre a créés. La Turquie doit être considérée et traitée désormais comme une partie du futur équilibre. (...)

Le Manchester Guardian, toujours bien renseigné sur Moscou, a publié ces jours-ci une intéressante correspondance où l'on voit que le pouvoir bolcheviste a été à la fois ravi et consterné des victoires de Moustapha Kemal. Au fond, c'est l'inquiétude qui l'emporte. Une Turquie désespérée, révoltée, hors la loi, pouvait être une alliée pour le bolchevisme. Une Turquie satisfaite, une Turquie rentrée en Europe, n'a pas plus d'attrait pour le bolchevisme que le bolchevisme n'a d'attrait pour elle. La Turquie à Constantinople redevient une rivale pour la Russie. (...)

Si l'Angleterre (et elle affirme n'en avoir jamais eu l'intention) s'était établie à Constantinople, elle aurait eu la Russie pour adversaire. Si c'est la Turquie, le Turc redeviendra l'ennemi naturel du Russe. Il paraît difficile qu'on ne voie pas ces choses-là à Londres comme nous les voyons à Paris. Si on les voit, on doit reconnaître aussi que le Turc est encore pour les Détroits le meilleur occupant et que c'est la France qui, par un véritable paradoxe, défend, avec les principes qui ont été et qui sont redevenus les siens, les véritables traditions de la politique anglaise. On a peut-être plus de chances de revoir la France et l'Angleterre alliés quand on défend la cause des Turcs que quand on l'attaque."


"Pologne et Turquie", L'Action française, 20 mai 1923 :


"Il y a eu à la conférence de Lausanne, agitée par de nouvelles menaces de guerre gréco-turque, un intermède reposant, quelque chose comme une reconstitution historique. La Pologne et la Turquie, remontant le cours des âges, se sont livrées à des manifestations d'amitié qui ne sont pas sans étonner le public.

Ismet pacha et le délégué polonais ont cependant rappelé que les liens qui unissent les deux pays étaient anciens. Rompus par le partage et la destruction de la République en 1795, ces liens se renouent aujourd'hui, comme ressuscitent tant d'autres choses qu'on avait cru mortes. Les Polonais tenaient beaucoup à ce souvenir. Avant la guerre, lorsque la libération et la renaissance de leur pays était encore un rêve, leurs historiens aimaient à ranimer ce passé. Ils rappelaient qu'après chaque persécution et chaque dispersion, des Polonais avaient trouvé asile en Turquie et que ces deux peuples à traditions militaires et chevaleresques avaient su compatir à leurs infortunes réciproques. De leur côté, les Turcs, auxquels personne ne refuse de reconnaître de la noblesse dans les sentiments, sont fiers de cette vieille camaraderie. Aujourd'hui, ils ne sont pas fâchés de le montrer à l'Europe, ce qui est en contradiction, et en contradiction heureuse, avec le système de la table rase et de négation totale du passé qui est en honneur à l'Assemblée d'Angora.

Les Turcs et les Polonais se sont aimés après s'être beaucoup battus. Le nom de Sobieski représente une époque disparue, celle où le Turc était envahisseur et agressif, occupait Bude et assiégeait Vienne. Au dix-huitième siècle, tout avait changé. Une nouvelle puissance était apparue en Europe et menaçait ses voisins. Cette puissance, c'était la Russie. La Turquie et la Pologne furent rapprochées par le même péril.

Comme il n'y a plus de délégué russe à Lausanne, l'envoyé des Soviets n'a pas eu à dissimuler une grimace devant cette reprise solennelle des relations entre la Pologne et la Turquie. Mais si cette manifestation n'est pas purement théâtrale, si elle a un sens, elle doit signifier qu'un jour ou l'autre la Pologne et la Turquie uniront leurs forces pour s'opposer à de nouvelles tentatives de la Russie, tentatives d'expansion et de conquêtes dont on ne peut fixer la date, mais qui se produiront à coup sûr car elles sont commandées par d'inéluctables lois."


Les Dictateurs, partie : "Période contemporaine", sous-partie : "M. Attaturk, ci-devant Mustapha Kemal", Paris, Denoël et Steele, 1935 :

"Après la guerre, les Alliés vainqueurs voulaient rétablir les anciennes « Capitulations » par lesquelles les Européens, dans l'Empire ottoman, étaient soustraits à la juridiction des tribunaux turcs. Un délégué de la Turquie observa alors en souriant : « Pourquoi voulez-vous nous traiter comme des sauvages ? Ici, dans notre délégation, nous sommes tous docteurs en droit de la Faculté de Paris. »

Ce trait fait comprendre les transformations extraordinaires qu'un chef d'une énergie farouche, servant les idées d'une élite, a imposées en quelques années à un pays qui passait pour immuable. C'est pourquoi, parmi les dictateurs de notre temps, la figure la plus curieuse et la plus originale est peut-être celle de Mustapha Kemal.

Elle n'a point la vedette, comme Hitler ou Mussolini, ou même Staline. C'est que nos relations avec la Turquie, pour importantes qu'elles aient été au cours des siècles et qu'elles demeurent encore, n'ont pas l'urgence de nos relations avec l'Allemagne, l'Italie, la Russie. Il faut pourtant convenir que si l'on juge une dictature aux changements qu'elle apporte à un pays, il n'est pas de gouvernement nouveau qui ait apporté des transformations aussi radicales que le gouvernement de Mustapha Kemal. Par là, ce dictateur moderne, qui veut faire de son pays un pays européen, qui se réclame de la Révolution française, qui admire l'Amérique, et qui veut être à « l'avant-garde » de son temps, nous rappelle beaucoup certains souverains orientaux. Il y a en lui du Washington et du Gengis-Khan à la fois. Mais il est bien évident que l'homme à qui il ressemble le plus est encore Pierre le Grand, le tsar qui voulut faire de la Russie, en quelques années, une nation européenne, et qui obligeait les boyards à couper leur barbe sous peine de mort. (...)

A Damas et à Salonique, où on l'envoya en disgrâce, il fonda des sociétés secrètes. C'était un Jeune Turc de la seconde génération, celle qui trouvait que la révolution salonicienne s'était arrêtée trop tôt.

En 1914, il était opposé à l'entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l'Allemagne. Pourtant il fit son devoir, commanda au Caucase, et, comme général, en Mésopotamie. Il ne craignit pas d'entrer en conflit avec le général allemand Falkenhayn, qui essaya de le corrompre à prix d'or. Quelque temps tenu à l'écart, il finit par être placé à la tête d'un groupe d'armées, juste au moment où la Turquie réclamait l'armistice, et où le grand vizir commençait à vendre son pays à l'Angleterre. A ce moment-là, Mustapha était en Anatolie : on lui ordonna de licencier ses troupes, il refusa, et, en face du gouvernement de Constantinople, établit le gouvernement d'Angora, citadelle inconfortable, mais imprenable. Il devenait l'âme de la résistance nationale, et le général Gouraud, qui fit son éloge, ne s'y trompa pas."