dimanche 24 juin 2012

Elisée Reclus




Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle : la terre et les hommes, tome IX : "L'Asie antérieure", Paris, Librairie Hachette et Cie, 1884, p. 543-545 :

"Sur le côté asiatique du Bosphore, notamment autour de l'Olympe, où la race est moins mélangée qu'ailleurs, les Osmanli se montrent encore avec leurs qualités naturelles ; ils se sentent plus chez eux que dans la Thrace, au milieu de tant de populations étrangères, Grecs, Bulgares, Albanais. Le Turc que l'usage du pouvoir n'a pas corrompu, que l'oppression n'a pas avili, est certainement un des hommes qui plaisent le plus par l'ensemble des qualités. Jamais il ne trompe : honnête, probe, véridique, il est pour cela même tourné en dérision ou pris en pitié par ses voisins, le Grec, le Syrien, le Persan, le Haïkane. Très solidaire avec les siens, il partage volontiers, mais il ne demande point ; quoi qu'on dise, l'abus du bakchich est bien plus grand en Europe que dans les pays d'Orient, en dehors des villes où se presse la foule des Levantins. Est-il un voyageur, même parmi les plus fiers ou les plus méfiants, qui n'ait été profondément touché de l'accueil cordial et désintéressé des villageois turcs ? Dès qu'il aperçoit l'étranger, le chef de famille chargé de le recevoir vient l'aider à descendre de sa monture, le salue d'un bon sourire et d'un geste charmant, étend à la place d'honneur son tapis le plus précieux, l'invite à s'y reposer et, tout joyeux d'être utile, prépare aussitôt le repas. Respectueux, mais sans bassesse, comme il convient à un homme qui se respecte lui-même, il ne fait point de questions indiscrètes ; d'une tolérance absolue, il se garde d'engager aucune discussion religieuse, comme le Persan, s'y laisse aller trop volontiers. Sa foi lui suffit ; il lui semblerait malséant d'interroger l'hôte sur les secrets de la conscience.

Dans la famille, la bienveillance, l'équité du Turc ne se démentent point. En dépit de l'autorisation que donne le Coran et malgré l'exemple des pachas, la monogamie est de règle chez les Osmanli d'Asie, et l'on cite des villes entières, comme Phocée, qui ne présentent pas un seul cas de polygamie. Dans les campagnes, il est vrai, des Turcs prennent une seconde femme, « pour avoir une servante de plus » ; de même, dans quelques villes industrielles, ils augmentent par le mariage le nombre de leurs ouvrières. Mais qu'il ait une ou plusieurs femmes, le Turc est en général beaucoup plus respectueux des liens conjugaux que les Occidentaux ; quoi qu'on en dise par habitude, la famille n'est pas moins unie chez les Osmanli musulmans que chez les chrétiens d'Europe. Maîtresse absolue dans son intérieur, la femme est toujours traitée avec bienveillance ; les enfants, si jeunes qu'ils soient, sont déjà considérés comme des égaux en droit, et sans forfanterie, avec une gravité naturelle qui semble au-dessus de leur âge, ils prennent part à la conversation des grands ; mais vienne l'heure du jeu, ils courent, luttent, sautent, cabriolent avec non moins d'entrain que les enfants d'Europe. La bonté naturelle des Turcs s'étend presque toujours aux animaux domestiques, et dans maint district les ânes ont encore droit à deux jours de congé par semaine. La basse-cour, présidée par la « pieuse » cigogne, qui perche sur une branche de platane ou sur le faite de la demeure, présente aussi le tableau d'une famille heureuse. Dans les villages où sont représentées les deux races prépondérantes, les Turcs et les Grecs, il n'est pas nécessaire d'entrer dans les demeures pour connaître la nationalité de ceux qui les habitent : c'est le toit du Turc qu'a choisi la cigogne.

Quoique descendants de la race conquérante, dans laquelle se recrutent surtout les fonctionnaires du gouvernement, les Turcs ne sont pas moins opprimés que les autres nationalités de l'Empire, et dans les ambassades personne n'intercède en leur faveur. L'impôt, affermé d'ordinaire à des Arméniens, devenus en réalité les pires oppresseurs de la contrée, pèse lourdement sur les pauvres Osmanli, accablés en outre de bien d'autres charges. Quand passent des fonctionnaires ou des soldats, les villageois sont obligés de fournir gratuitement à tous les besoins des visiteurs, et souvent cette hospitalité forcée les appauvrit autant que l'eût fait un pillage régulier. Lorsque la rumeur publique annonce le passage imminent d'employés ou de militaires, les habitants des villages abandonnent leurs demeures et vont se réfugier dans les forêts ou les gorges des montagnes. La conscription pèse uniquement sur les Turcs, comme si le sultan voulait changer aux dépens de sa race le centre de gravité des populations, et chez un peuple où les sentiments de la famille sont aussi développés, cet impôt du sang est tout spécialement abhorré."