jeudi 19 avril 2012

Voltaire




Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume II, tome XII, chapitre XCI : "De la prise de Constantinople par les Turcs", 1756 :

"(1451) Telle était la situation des Grecs quand Mahomet Bouyouk, ou Mahomet le Grand, succéda pour la seconde fois au sultan Amurat, son père. Les moines ont peint ce Mahomet comme un barbare insensé, qui tantôt coupait la tête à sa prétendue maîtresse Irène, pour apaiser les murmures de ses janissaires, tantôt faisait ouvrir le ventre à quatorze de ses pages pour voir qui d’entre eux avait mangé un melon. On trouve encore ces histoires absurdes dans nos dictionnaires, qui ont été longtemps, pour la plupart, des archives alphabétiques du mensonge.

Toutes les annales turques nous apprennent que Mahomet avait été le prince le mieux élevé de son temps : ce que nous venons de dire d’Amurat, son père, prouve assez qu’il n’avait pas négligé l’éducation de l’héritier de sa fortune. On ne peut encore disconvenir que Mahomet n’ait écouté le devoir d’un fils, et n’ait étouffé son ambition, quand il fallut rendre le trône qu’Amurat lui avait cédé. Il redevint deux fois sujet, sans exciter le moindre trouble. C’est un fait unique dans l’histoire, et d’autant plus singulier, que Mahomet joignait à son ambition la fougue d’un caractère violent.

Il parlait le grec, l’arabe, le persan ; il entendait le latin ; il dessinait ; il savait ce qu’on pouvait savoir alors de géographie et de mathématiques ; il aimait la peinture. Aucun amateur des arts n’ignore qu’il fit venir de Venise le fameux Gentili Bellino, et qu’il le récompensa, comme Alexandre avait payé Apelles, par des dons et par sa familiarité. Il lui fit présent d’une couronne d’or, d’un collier d’or, de trois mille ducats d’or, et le renvoya avec honneur. Je ne puis m’empêcher de ranger parmi les contes improbables celui de l’esclave auquel on prétend que Mahomet fit couper la tête, pour faire voir à Bellino l’effet des muscles et de la peau sur un cou séparé de son tronc. Ces barbaries que nous exerçons sur les animaux, les hommes ne les exercent sur les hommes que dans la fureur des vengeances ou dans ce qu’on appelle le droit de la guerre. Mahomet II fut souvent sanguinaire et féroce, comme tous les conquérants qui ont ravagé le monde ; mais pourquoi lui imputer des cruautés si peu vraisemblables ? à quoi bon multiplier les horreurs ? Philippe de Commines, qui vivait sous le siècle de ce sultan, avoue qu’en mourant il demanda pardon à Dieu d’avoir mis un impôt sur ses sujets. Où sont les princes chrétiens qui manifestent un tel repentir ?

Il était âgé de vingt-deux ans quand il monta sur le trône des sultans ; et il se prépara dès lors à se placer sur celui de Constantinople, tandis que cette ville était toute divisée pour savoir s’il fallait se servir ou non de pain azyme, et s’il fallait prier en grec ou en latin.

(1453) Mahomet II commença donc par serrer la ville du côté de l’Europe et du côté de l’Asie. Enfin, dès les premiers jours d’avril 1453, la campagne fut couverte de soldats que l’exagération fait monter à trois cent mille, et le détroit de la Propontide d’environ trois cents galères et deux cents petits vaisseaux.

Un des faits les plus étranges et les plus attestés, c’est l’usage que Mahomet fit d’une partie de ses navires. Ils ne pouvaient entrer dans le port de la ville, fermé par les plus fortes chaînes de fer, et d’ailleurs apparemment défendu avec avantage. Il fait en une nuit couvrir une demi-lieue de chemin sur terre de planches de sapin enduites de suit et de graisse, disposées comme la crèche d’un vaisseau ; il fait tirer à force de machines et de bras quatre-vingts galères et soixante et dix alléges du détroit, et les fait couler sur ces planches. Tout ce grand travail s’exécuta en une seule nuit, et les assiégés sont surpris le lendemain matin de voir une flotte entière descendre de la terre dans le port. Un pont de bateaux, dans ce jour même, fut construit à leur vue, et servit à l’établissement d’une batterie de canon.

Il fallait ou que Constantinople n’eût point d’artillerie, ou qu’elle fût bien mal servie. Car comment le canon n’eût-il pas foudroyé ce pont de bateaux ? Mais il est douteux que Mahomet se servit, comme on le dit, de canon de deux cents livres de balle. Les vaincus exagèrent tout. Il eût fallu environ cent cinquante livres de poudre pour bien chasser de tels boulets. Cette quantité de poudre ne peut s’allumer à la fois ; le coup partirait avant que la quinzième partie prit feu, et le boulet aurait très peu d’effet. Peut-être les Turcs, par ignorance, employaient de ces canons ; et peut-être les Grecs, par la même ignorance, en étaient effrayés.

Dès le mois de mai on donna des assauts à la ville qui se croyait la capitale du monde : elle était donc bien mal fortifiée ; elle ne fut guère mieux défendue. L’empereur, accompagné d’un cardinal de Rome, nommé Isidore, suivait le rite romain ou feignait de le suivre, pour engager le pape et les princes catholiques à le secourir ; mais, par cette triste manoeuvre, il irritait et décourageait les Grecs, qui ne voulaient pas seulement entrer dans les églises qu’il fréquentait. « Nous aimons mieux, s’écriaient-ils, voir ici le turban qu’un chapeau de cardinal. »

Dans d’autres temps, presque tous les princes chrétiens, sous prétexte d’une guerre sainte, se liguèrent pour envahir cette métropole et ce rempart de la chrétienté ; et quand les Turcs l’attaquèrent, aucun ne la défendit. (...)

Est-on plus touché de pitié que saisi d’indignation, lorsqu’on lit dans Ducas que le sultan « envoya ordre dans le camp d’allumer partout des feux, ce qui fut fait avec ce cri impie qui est le signe particulier de leur superstition détestable ? » Ce cri impie est le nom de Dieu, Allah, que les mahométans invoquent dans tous les combats. La superstition détestable était chez les Grecs qui se réfugièrent dans Sainte-Sophie, sur la foi d’une prédiction qui les assurait qu’un ange descendrait dans l’église pour les défendre.  (...)

Les erreurs historiques séduisent les nations entières. Une foule d’écrivains occidentaux a prétendu que les mahométans adoraient Vénus, et qu’ils niaient la Providence. Grotius lui-même a répété que Mahomet, ce grand et faux prophète, avait instruit une colombe à voler auprès de son oreille, et avait fait accroire que l’esprit de Dieu venait l’instruire sous cette forme. On a prodigué sur le conquérant Mahomet II des contes non moins ridicules.

Ce qui montre évidemment, malgré les déclamations du cardinal Isidore et de tant d’autres, que Mahomet était un prince plus sage et plus poli qu’on ne croit, c’est qu’il laissa aux chrétiens vaincus la liberté d’élire un patriarche. Il l’installa lui-même avec la solennité ordinaire : il lui donna la crosse et l’anneau que les empereurs d’Occident n’osaient plus donner depuis longtemps ; et s’il s’écarta de l’usage, ce ne fut que pour reconduire jusqu’aux portes de son palais le patriarche élu, nommé Gennadius, qui lui dit « qu’il était confus d’un honneur que jamais les empereurs chrétiens n’avaient fait à ses prédécesseurs. » Des auteurs ont eu l’imbécillité de rapporter que Mahomet II dit à ce patriarche : « La sainte Trinité te fait, par l’autorité que j’ai reçue, patriarche oecuménique. » Ces auteurs connaissent bien mal les musulmans. Ils ne savent pas que notre dogme de la Trinité leur est en horreur ; qu’ils se croiraient souillés d’avoir prononcé ce mot ; qu’ils nous regardent comme des idolâtres adorateurs de plusieurs dieux. Depuis ce temps, les sultans osmanlis ont toujours fait un patriarche qu’on nomme oecuménique ; le pape en nomme un autre qu’on appelle le patriarche latin ; chacun d’eux, taxé par le divan, rançonne à son tour son troupeau. Ces deux Eglises, également gémissantes, sont irréconciliables ; et le soin d’apaiser leurs querelles n’est pas aujourd’hui une des moindres occupations des sultans, devenus les modérateurs des chrétiens aussi bien que leurs vainqueurs."


Ibid., volume II, tome XII, chapitre CXCI ¾ : "De l'empire ottoman au XVIIe siècle. Siège de Candie. Faux messie" :

"Ce gouvernement, qu’on nous peint si despotique, si arbitraire paraît ne l’avoir jamais été que sous Mahomet II, Soliman, et Sélim II, qui firent tout plier sous leur volonté. Mais sous presque tous les autres padishas ou empereurs, et surtout dans nos derniers temps, vous retrouvez dans Constantinople le gouvernement d’Alger et de Tunis ; vous voyez en 1703 le padisha, Mustapha II, juridiquement déposé par la milice et par les citoyens de Constantinople. On ne choisit point un de ses enfants pour lui succéder, mais son frère Achmet III. Ce même empereur Achmet est condamné en 1730, par les janissaires et par le peuple, à résigner le trône à son neveu Mahmoud, et il obéit sans résistance, après avoir inutilement sacrifié son grand vizir et ses principaux officiers au ressentiment de la nation. Voilà ces souverains si absolus ! On s’imagine qu’un homme est par les lois le maître arbitraire d’une grande partie de la terre, parce qu’il peut faire impunément quelques crimes dans sa maison, et ordonner le meurtre de quelques esclaves ; mais il ne peut persécuter sa nation, et il est plus souvent opprimé qu’oppresseur.

Les moeurs des Turcs offrent un grand contraste : ils sont à la fois féroces et charitables, intéressés et ne commettant presque jamais de larcin ; leur oisiveté ne les porte ni au jeu, ni à l’intempérance ; très peu usent du privilège d’épouser plusieurs femmes, et de jouir de plusieurs esclaves ; et il n’y a pas de grande ville en Europe où il y ait moins de femmes publiques qu’à Constantinople. Invinciblement attachés à leur religion, ils haïssent, ils méprisent les chrétiens : ils les regardent comme des idolâtres : et cependant ils les souffrent, ils les protègent dans tout leur empire et dans la capitale : on permet aux chrétiens de faire leurs processions dans le vaste quartier qu’ils ont à Constantinople, et on voit quatre janissaires précéder ces processions dans les rues.

Les Turcs sont fiers, et ne connaissent point la noblesse : ils sont braves, et n’ont point l’usage du duel ; c’est une vertu qui leur est commune avec tous les peuples de l’Asie, et cette vertu vient de la coutume de n’être armés que quand ils vont à la guerre. C’était aussi l’usage des Grecs et des Romains ; et l’usage contraire ne s’introduisit chez les chrétiens que dans les temps de barbarie et de chevalerie, où l’on se fit un devoir et un honneur de marcher à pied avec des éperons aux talons, et de se mettre à table ou de prier Dieu avec une longue épée au côté. La noblesse chrétienne se distingua par cette coutume, bientôt suivie, comme on l’a déjà dit, par le plus vil peuple, et mise au rang de ces ridicules dont on ne s’aperçoit point, parce qu’on les voit tous les jours."