vendredi 6 avril 2012

Gustave Le Bon




Premières conséquences de la guerre. Transformation mentale des peuples, livre IV : "Changements de mentalités déterminés par la guerre dans divers pays", chapitre IV : "Les Balkaniques et la question d'Orient", Paris, Flammarion, 1916 :

"J'ai montré ailleurs le rôle des antagonismes de races au cours de la guerre actuelle, notamment chez les Balkaniques. On a vu que ces pays étaient composés de races que la religion, la langue, les aspirations, les haines surtout séparent profondément. En Transylvanie, vivent des Roumains, des Hongrois, des Tchèques, des Allemands, etc. En Bukovine, des Ruthènes, des Russes, des Polonais, des Roumains, etc. En Grèce, un conglomérat de toutes les races déversées sur elle depuis l'antiquité. En Bulgarie des mélanges analogues.

Ces divers peuples n'ont de commun que leurs inimitiés séculaires. Dès qu'une main de fer ne les contient plus, ils se massacrant sans pitié. Grâce à cette main de fer et à l'emploi alterné du bâton et du pal, les Turcs avaient maintenu en paix tous les petits Etats balkaniques pendant plusieurs siècles. Mais sitôt qu'une alliance momentanée leur eût permis de se soustraire à la domination musulmane, ils se précipitèrent les uns sur les autres, le lendemain même de leur victoire. Les Serbes réunis aux Grecs battirent les Bulgares, mais ces derniers prirent plus tard leur revanche en détruisant la Serbie. La haine des Turcs chez ces peuples était assez vive, mais celle qu'ils nourrissent les uns pour les autres étant plus vive encore, ils n'ont pas hésité à s'allier avec leur ennemi héréditaire.

Tous ces petits Etats ont toujours cherché à s'agrandir en pillant et massacrant leurs voisins. La Bulgarie convoite la Macédoine et une partie de la Serbie. La Serbie voulait s'annexer une portion de la Bulgarie et la Bosnie entière. La Roumanie aspire à posséder la Transylvanie et la Bessarabie. La Grèce rêve la domination de toute la Macédoine, des îles de l'Asie Mineure, de l'Albanie, etc. Il semble bien difficile d'établir la paix entre tous ces peuples.

La guerre actuelle, dont les dissensions balkaniques furent une des causes lointaines, a rompu les équilibres qui avaient fini par se former en Orient. Avant qu'il s'en établisse de nouveaux, l'Europe devra subir bien des bouleversements. Plus d'un diplomate regrette qu'on ne puisse laisser ces populations ingouvernables se massacrer réciproquement, puisque depuis les temps les plus reculés, même avant la domination turque, elles n'eurent jamais d'autre idéal et que toutes leurs ébauches de civilisation n'ont servi qu'à leur faciliter les moyens de s'entre-tuer. Etant donné le caractère des Balkaniques, l'asservissement turc était peut-être le régime politique le mieux adapté à leur mentalité. Mais puisqu'il ne peut évidemment être rétabli, on doit se borner à souhaiter qu'un de ces peuples acquière assez de puissance pour imposer sa tyrannie à tous les Etats de la Péninsule."

Le déséquilibre du monde, livre I : "Le déséquilibre politique", chapitre V : "L'incompréhension européenne de la mentalité musulmane", Paris, Flammarion, 1923 :

"En ce qui concerne les Musulmans modernes, héritiers des Arabes, je me trouvais quelquefois, avant la guerre, en rapport avec eux à propos des traductions turques et arabes de plusieurs de mes livres. Peu de mois avant les hostilités, le grand vizir, ministre des Affaires Etrangères de l'Empire ottoman, Saïd Halim pacha, me fit demander par son ambassadeur à Paris, d'aller faire quelques conférences de philosophie politique à Constantinople.

J'ai toujours regretté que ma santé m'ait empêché d'accepter cette proposition, restant persuadé (et c'était aussi l'opinion de mon éminent ami Iswolsky, alors ambassadeur de Russie à Paris) qu'il n'eût pas été impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité. La lutte même déchaînée, il eût suffi, comme l'a constaté plus tard un ministre anglais devant le Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi pour suivre Le Goeben et Le Breslau quand ils entrèrent à Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur d'un homme peut représenter des milliards, car la neutralité des Turcs eût sans doute abrégé la guerre de deux ans. Nelson fut jadis, pour l'Angleterre, un de ces hommes. Combien s'en rencontre-t-il par siècle ? (...)

On ne saurait contester, d'ailleurs, la justesse de certaines réclamations musulmanes. Leur civilisation valant certainement celle des autres peuples balkaniques : Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit d'être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré les convoitises de l'Angleterre. (...)

L'excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux expliqués plus haut, est l'incontestable injustice de l'Angleterre à leur égard lorsqu'elle rêvait de les expulser de l’Europe et surtout de Constantinople, par l'intermédiaire des Grecs.

L'unique raison donnée à cette expulsion était l'habitude attribuée aux Turcs de massacrer constamment leurs sujets chrétiens. On a justement remarqué que si les Turcs avaient commis la dixième partie des massacres dont les accusait le gouvernement anglais, il n'y aurait plus de chrétiens en Orient depuis longtemps.

La vérité est que tous les Balkaniques, quelle que soit leur race ou leur croyance, sont de grands massacreurs. J'eus occasion de le dire à M. Venizelos lui-même. Egorger l'adversaire est la seule figure de rhétorique admise dans les Balkans.

Cette méthode n'a pris, d'ailleurs, sa considérable extension que depuis l'époque où la politique britannique donna l'indépendance à des provinces jadis soumises à la Turquie. On sait avec quelle fureur Bulgares, Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre les autres, dès qu'ils furent libérés des entraves pacifiques que le régime turc opposait à leurs violences."