dimanche 5 février 2012

Le régime politique ottoman : culture de consultation et respect viscéral des libertés de chacun

Bernard Lewis, entretien au Nouvel Observateur, 1er-7 décembre 1988, p. 141 :

"On peut citer encore les écrits ottomans à partir du XVIe siècle, c'est-à-dire quand l'Empire ottoman était au sommet de sa puissance. Je pense en particulier à un certain Lûtfi Pacha, grand vizir de Suleyman. Limogé, il se retire pour cultiver son jardin et écrit un petit livre sur l'art d'être grand vizir. Il y parle avec une franchise étonnante des problèmes de l'Empire, de la corruption, de la tyrannie, du népotisme. Lui aussi devait se croire libre d'agir de la sorte."

Bernard Lewis, entretien à Nouvelobs.com, 25 août 2011 :


"Trois ou quatre ans avant la Révolution française, l'ambassadeur de France en Turquie a rédigé une dépêche diplomatique extrêmement intéressante. Paris lui reprochait de ne pas aller assez vite dans les négociations qu'on lui avait ordonné d'entreprendre, et il a répondu qu'« à Istanbul, les choses sont différentes de la France, où notre roi est le seul maître et fait comme bon lui plaît. Ici, le sultan doit consulter une foule de gens avant de prendre une décision. » Ce qui était absolument exact : le régime était consultatif, et le sultan ainsi que les autres détenteurs du pouvoir devaient composer avec divers groupes au sein de la société ottomane. L'autorité émanait du sein de cette société, elle ne s'imposait pas à elle de manière verticale : il fallait s'entendre avec les grands propriétaires terriens, les scribes, les guildes de marchands du bazar."

"Dans l'Empire ottoman, un chrétien pouvait être traduit en justice pour bigamie, ce qui ne posait en revanche aucun problème au regard de la loi musulmane. Dans un Etat islamique, une cour chrétienne pouvait juger et punir un chrétien qui n'aurait pas respecté les préceptes de sa religion. Même chose en ce qui concerne les juifs, qui pouvaient être châtiés pour ne pas avoir respecté le sabbat. Chaque minorité religieuse faisait appliquer ses propres lois.

En faisant des recherches dans les archives ottomanes, j'ai fait une découverte amusante. Comme vous le savez, la consommation d'alcool est strictement interdite par l'islam. Mais les juifs et les chrétiens, eux, étaient libres de produire, de vendre et de consommer du vin. En fouillant dans les archives, je suis ainsi tombé sur une correspondance entre fonctionnaires ottomans qui se mettaient le cerveau à la torture pour inventer des lois qui empêcheraient les musulmans de boire de l'alcool chez les juifs et les chrétiens qui les invitaient à leurs mariages. Ces braves fonctionnaires auraient pu interdire purement et simplement l'alcool à tout le monde, mais c'est une solution qui ne semble même pas les avoir effleurés."

Voir également : L'auto-administration dans l'Empire ottoman

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans