jeudi 2 février 2012

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"L'organisation clandestine des jeunes officiers se fit d'abord au sein du Comité d'Union Ottomane qui fut fondé à l'école de médecine militaire d'Istanbul. Groupe clandestin d'opposition au régime, il était organisé en cellules secrètes. En 1899, il se diffusa progressivement dans l'Empire, en commençant par les étudiants des écoles supérieures d'Istanbul : l'Académie militaire, l'Académie navale et certains centres devinrent très actifs tels ceux de Selânik et de Manastir. Ses leaders étaient Ibrahim Temo, Abdullah Cevdet et Mehmed Reşid.

En mai 1895, les activités politiques des cadets de l'école militaire furent découvertes. Un diplômé s'enfuit à Athènes, puis la police découvrit un portrait de Murâd V dans la bibliothèque de l'école. Quarante étudiants furent incarcérés dans la prison de l'Académie, puis quatre-vingt onze cadets arrêtés par la police du ministère. Egalement, en 1897, la police mit à jour un complot à l'Académie militaire. Près d'une centaine d'élèves officiers Jeunes-Turcs furent exilés en Tripolitaine. Le mouvement avait aussi du succès parmi les officiers déjà en poste. Puis il se développa à l'étranger, parmi les foyers d'opposition constitués par les exilés fuyant la répression du régime hamidien.

La coopération des élites civiles et militaires fut essentielle, d'une part pour donner à leurs projets l'envergure d'un projet de société, et d'autre part, pour leur permettre de les concrétiser. Un important groupe d'opposition était actif parmi les bureaucrates de la Sublime Porte. Mais ils savaient que pour mener leur dessein à bien, ils devaient collaborer avec les généraux. Le nombre des hauts fonctionnaires civils et militaires impliqués dans le mouvement Jeune Turc augmenta à partir de 1895. Gâzî Ahmed Muhtar Paşa, l'un des héros de la guerre russo-turque de 1877-1878, était l'homme d'Etat le plus renommé à s'être engagé dans l'opposition. Progressivement, cette organisation estudiantine recruta de hauts fonctionnaires, des bureaucrates, des militaires et des ulémas. Ils adoptèrent l'idée d'un coup d'Etat et entrèrent en désaccord avec les idées d'Ahmed Rıza. Nombre d'officiers rejoignirent le mouvement. A son tour, le ministère de la Guerre devint un centre du CUP, appuyant naturellement l'option du coup d'Etat. Dans les provinces, le cinquième corps d'armée basé à Damas était le plus engagé dans le CUP. Mais après l'échec de la tentative de coup d'Etat, le recrutement officiers se tarit auprès des hauts gradés. L'année 1906 vit le mouvement jeune-turc se transformer d'un mouvement intellectuel en un véritable parti avec pour objectif la prise du pouvoir. Deux médecins rejoignirent le groupe d'Ahmed Rıza, Bahaeddin Şakir et le docteur Nazım, tous les deux des organisateurs. Ils transformèrent le CUP en une structure révolutionnaire en quelques mois. Ils développèrent toute une propagande particulièrement destinée aux soldats et aux officiers de l'armée ottomane. C'est aussi en 1906 que la Société ottomane de la Liberté [Osmanli Hurriyet Cemiyeti] fut fondée. Elle recrutait de jeunes bureaucrates et des officiers et était en lien avec des sociétés maçonniques et des confréries. Animée par Talat Bey, le directeur de l'Office des Télégraphes de Selânik, elle s'implanta notamment parmi les officiers des 2e et 3e corps d'armée. Puis, en 1907, le CUP d'Ahmed Rıza et la Société Ottomane de la Liberté de Selânik fusionnèrent tout en gardant le nom de CUP. (...)

Ahmed Rıza était l'un des penseurs du parti Jeune Turc. Sa conception de l'armée était celle d'un membre de l'opposition civile, haut responsable du CUP. Convaincu du rôle indispensable que l'armée aurait à jouer, il écrivit plusieurs plaidoyers en ce sens. Dans son ouvrage « Tolérance musulmane », il développait ses idées sur le rôle de la guerre, considérée comme un moteur de l'existence de l'Empire. La guerre, au cours de laquelle il était prescrit d'observer les préceptes de justice et de tolérance envers les vaincus, aurait eu une influence considérable sur le moral des vainqueurs, en exaltant chez eux les valeurs nobles de bravoure, de virilité, de respect de la discipline et de soumission à un chef dont l'autorité et les mérites étaient reconnus de tous. Ahmed Rıza voyait dans les brusques changements de l'Empire et la chute de sa puissance militaire, un risque d'affaiblissement pour le peuple. Les chefs militaires qui étaient autrefois recrutés parmi les grands caractères de la nation, tenaient tête au despotisme du souverain. La série de défaites sévères subies par l'Empire réduisait leur influence sur le sultan, donnant libre cours à sa tyrannie.

Ahmed Rıza estimait que, contrairement aux calomnies dont l'armée avait été salie, elle n'avait jamais cessé d'être honnête et tolérante. Le sultan devait porter seul la responsabilité de la compromission, par le choix de ses chefs parmi des favoris corrompus. Il était aussi responsable du mauvais paiement de ses soldats et de leur indiscipline. Selon Ahmed Rıza, l'armée était devenue inconsciemment l'instrument du despotisme et de l'intolérance d'un seul.

Dans certains de ses articles, tel « La considération de l'honneur de nos soldats » [Askerlerimizin namus haysiyeti], il expliquait que le soldat était la gloire de la patrie et l'honneur de la nation et appelait la Nation à se soulever. Ahmed Rıza montrait le rôle que l'armée avait à jouer dans la défense et le progrès de l'Empire dans la brochure « devoir et responsabilité du soldat » [vazife ve mes'uliyet : 'asker] (1906). Ses attributions évoluaient de la ghâzâ au patriotisme, passant de la conquête à la défense du pays. L'idéologie de la ghâzâ était abandonnée depuis longtemps déjà. Par delà la défense de l'Empire, il s'agissait de le sauver, pour empêcher son démembrement. Ahmed Rıza parlait de mort (d'une descente inexorable vers le néant), d'une recherche nécessaire des causes et de dévouement au pays par le patriotisme, au lieu de se préoccuper d'oraisons funèbres. Cette notion de défense de la patrie [vatan müdafaası] avait déjà été formulée dès l'époque des Jeunes Ottomans dans les années 1860 et était enseignée dans les écoles militaires sous l'impulsion de Süleyman Paşa. Ahmed Rıza attribuait un rôle salvateur à l'armée, exaltant les vertus d'un patriotisme naissant, à diffuser parmi toutes les strates de la population, aisées ou modestes, musulmanes et non musulmanes, sans distinction de race ou de religion. Il y expliquait le rôle que l'armée turque avait à jouer dans une révolution. Encourageant les activités partisanes et préconisant une Nation armée et une forme d'Etat militaire, il développait la théorie selon laquelle l'armée formait une nouvelle élite. Le soldat était présenté comme un pilier de l'Empire. La société militaire occupait le cœur de la vie de l'Etat et la société civile était reléguée au second plan. Il préconisait la valorisation de la carrière militaire pour attirer les classes aisées, au lieu de laisser cette tâche aux classes les plus modestes et les plus laborieuses. Il prônait aussi la modernisation de l'armée et l'enseignement des théories militaires les plus récentes. Cette nouvelle élite était encouragée à prendre ses responsabilités à tous les niveaux. Il incitait les officiers à assumer des tâches dans le domaine civil (comme suppléer aux insuffisances du gouvernement) et à prendre des initiatives dans les domaine politique. En un mot, l'élite militaire allait jouer un rôle d'avant-garde dans la société civile. Cet appel fut bien entendu et se concrétisa dans les décennies suivantes." (p. 209-213)


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"Ce qui détermine l'attitude des Jeunes Turcs à l'égard d'Abdülhamid, c'est la place qu'ils accordent à la monarchie ottomane et à la dynastie. La plupart défendent la maison d'Osman. Dans un empire très diversifié et en proie à toutes sortes de menaces, elle constitue la clé de voûte du système ; si l'on supprime la dynastie, disent les Jeunes Turcs, l'Empire va s'effondrer. Convaincu que les Turcs constituent le môle de l'Empire, Ahmed Rıza estime que si la dynastie ottomane disparaît, les Turcs seront submergés par les Bulgares, les Grecs et les Arméniens. En tant que positivistes connaissant le rôle de la religion dans le lien social, les Jeunes Turcs attachent également beaucoup d'importance au caractère sacré de l'institution monarchique et veulent tirer parti du califat. En somme, pour eux, l'Empire « tient » grâce à la dynastie.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, que les Jeunes Turcs ne s'abandonnent guère au rêve d'un autre régime. Ils ont beau, pour nombre d'entre eux, avoir vécu en exil dans la France de la Troisième République, bien peu se laissent aller à l'utopie d'un régime républicain. Le mot «  république » (l'un des mots les plus visés par les censeurs de l'époque pour lesquels il est synonyme de désordre et d'anarchie) reste tabou même dans l'opposition jeune-turque. (...)

Deux solutions s'offrent aux Jeunes Turcs : ou bien contraindre Abdülhamid à restaurer la Constitution, ou bien le forcer à abdiquer pour le remplacer, en respectant la règle de la succession, par le prince héritier Reşad, qui passe pour être un libéral. Les Jeunes Turcs sont de ce point de vue parfaitement légitimistes ; ils sont, si l'ont peut dire, plus sultanistes que le sultan. Lorsque le bruit court qu'au sultan va succéder son fils Burhaneddin (et non le prince héritier, son frère Reşad), on assiste à une levée de boucliers dans les rangs jeunes-turcs ; il est hors de question, protestent-ils, de modifier le système de succession au trône ottoman, car cela risquerait d'affaiblir la monarchie, et partant, l'Empire lui-même." (p. 396)

"En février 1902, quarante-sept délégués se retrouvent sous la présidence de Sabahaddin. Parmi eux, il y a une importante représentation des comités arméniens, très actifs durant tout le congrès, des Grecs et également quelques Albanais. Mais très vite des désaccords profonds apparaissent entre Sabahaddin soutenu par les Arméniens, les Grecs et les Albanais, et le groupe d'Ahmed Rıza qui se trouve mis en minorité. Le désaccord porte sur deux points : l'intervention de l'Europe et le recours à la violence, deux thèmes que récusent absolument Ahmed Rıza et ses amis ; ceux-ci sont en particulier persuadés que l'immixtion de l'Europe dans les affaires de l'Empire mettra fin à l'indépendance ottomane.

L'opposition jeune-turque est donc divisée, principalement sur la question du rôle de l'Europe et de son intervention dans les affaires ottomanes." (p. 382)


François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"C'est à Paris, qui demeurait malgré tout le centre des activités jeunes-turques, qu'eut lieu le congrès de 1902. Réuni à l'initiative des fils de Dâmâd Mahmûd Pacha, pour unifier le mouvement jeune-turc, le congrès consacra en fait sa division. Si tous les délégués étaient tombés d'accord sur la nécessité d'impliquer l'armée dans un changement politique que la seule propagande ne pouvait espérer réaliser, ils se séparèrent sur la question de l'intervention de l'Europe pour obtenir le rétablissement de la Constitution. Le recours aux puissances européennes (il s'agissait bien entendu de la France et de l'Angleterre) était souhaité par les délégués non turcs, notamment les Arméniens, et par Sabâheddîn et ses amis. Ahmed Rïza et ses partisans s'y opposèrent farouchement, considérant que cela impliquait un danger extrême pour l'empire, mais, mis en minorité, ils refusèrent de se ranger à l'avis de la majorité. Le mouvement jeune-turc était désormais divisé en deux factions, celle de Sabâheddîn et celle d'Ahmed Rïza. (...)

L'un des problèmes fondamentaux auxquels les Jeunes-Turcs se trouvaient confrontés était celui du passage à l'acte : comment une poignée d'exilés disposant de peu de moyens matériels et éloignés de la Turquie allaient-ils pouvoir transformer le régime et rétablir la Constitution ? Le recours à l'Europe ? On a vu qu'il ne faisait pas l'unanimité dans les rangs des opposants. La violence et le terrorisme ? Sur ce point également, ils étaient en désaccord. Sabâheddîn pencha un moment pour cette solution, mais la tentative qu'il cautionna en 1903, plus ou moins soutenue par la Grande-Bretagne, tourna court. Plus légaliste, Ahmed Rïza refusait la dérive vers les méthodes des nihilistes russes. Restait l'armée. Sur ce point, les Jeunes-Turcs étaient d'accord : il était indispensable de la gagner à la cause révolutionnaire. En 1906, Ahmed Rïza fit paraître au Caire une brochure à ce sujet, intitulée : Devoir et responsabilité : le soldat. Il y expliquait le rôle que l'armée était appelée à jouer dans la défense et les progrès de l'Empire ottoman. Ce rôle avait changé, il était passé de la conquête à la défense du pays, de la ghazâ au patriotisme. Les officiers étant les éléments les plus qualifiés et les plus patriotes de la nation, il leur revenait de guider la vie politique du pays. En particulier, face au despotisme hamîdien qui conduisait à sa perte, Ahmed Rïza demandait à l'élite militaire d'assumer son devoir révolutionnaire. En publiant cette brochure, Ahmed Rïza traduisait un phénomène qui était en train de se réaliser : la relève de l'opposition jeune-turque en exil par des officiers turcs." (p. 571-573)

"C'est dans ce contexte [salonicien] qu'est fondé en août 1906 le Comité ottoman de la Liberté. Il comprend à l'origine dix membres, parmi lesquels figurent des militants qui joueront un rôle important dans le mouvement jeune-turc après 1908, comme Tal'at, qui était alors employé à la direction des postes de Salonique. Organisé en cellules, le comité recrute rapidement dans la société macédonienne. Les militants sont des officiers ou des fonctionnaires, jeunes pour la plupart, souvent diplômés des écoles supérieures et attachés aux idées de liberté et de progrès. Par rapport au noyau initial du mouvement jeune-turc de 1889, les différences sont importantes : les militants de Macédoine ne sont plus des étudiants mais des hommes de terrain. L'élément turc est désormais largement dominant parmi eux. Le groupe est plus homogène socialement : il n'y a plus de pachas en rupture avec le Palais, mais des membres de la classe moyenne musulmane avides de moderniser l'empire. Tous sont farouchement opposés à l'intervention de l'Europe. Plus encore que des libéraux, ce sont des patriotes décidés à sauver l'empire.

Le développement du comité dans le milieu macédonien est extrêmement rapide. D'abord par le biais des officiers qui créent des cellules dans les villes de garnison comme Monastir, Scutari, Serrès. Il semble aussi que dans la diffusion des idées révolutionnaires, certaines confréries populaires, comme les Bektachî et les Mélamî, aient joué un rôle dans la mesure où leurs tekke (couvents) étaient des lieux de réunion pour les jeunes intellectuels. (...)

En 1907, des contacts sont pris entre le comité Union et Progrès que dirige à Paris Ahmed Rïza et le comité de Salonique. Au mois de septembre, les deux organisations décident de fusionner. En fait, c'est le comité de Salonique (qui a adopté le nom d'« Union et Progrès ») qui domine désormais le mouvement jeune-turc, dont le centre de gravité s'est ainsi déplacé des capitales européennes à Salonique." (p. 574-575)


Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010 :

"L'Ittihat ve Terakki (CUP), l'organisation héritière de l'Osmanlı Hürriyet Cemiyeti, fut officiellement formée le 27 septembre 1907 ; le premier document signé conjointement par Talat Pacha, Enver Pacha et Cemal Pacha fut envoyé aux consulats étrangers pour protester contre la rencontre entre la Russie et la Grande-Bretagne du 10 juin 1908 à Reval. Ce groupe, qui estimait que la prévention de la perte de la Macédoine nécessitait le rétablissement de la constitution ottomane de 1876, se rebella et força le sultan Abdülhamid II à rétablir la constitution. Cet événement devint célèbre sous le nom de la Révolution de 1908.

Une des principales causes du succès de la société était que les officiers stationnés en Macédoine la soutenaient, et qu'elle avait une mentalité militaire. Parmi les sept dirigeants de la société, six avaient étudié dans des écoles militaires et avaient reçu une formation militaire : Enver Pacha, Cemal Pacha, Talat Pacha, Ziya Gökalp, le Dr. Nazım, et le Dr. Bahaddin Şakir ; le Dr. Rahmi Bey était la seule exception." (p. 43)


Ibrahim Tabet, Une histoire de la Turquie : de l'Altaï à l'Europe, Paris, L'Archipel, 2007 :

"Ardents patriotes, les officiers jeunes-turcs de la 3e armée, dont Niyazi Bey et le major Enver sont les figures emblématiques, s'inquiètent de la perspective de démilitarisation des provinces balkaniques, évoquée lors de la rencontre entre le roi Edouard VII et le tsar Nicolas II, à Reval. Ils se conçoivent plus comme une troupe de partisans que comme une force révolutionnaire. En 1908, avec une bande de francs-tireurs, ils prennent le maquis et tuent plusieurs officiers de haut rang détachés par le sultan pour évaluer la situation. Abdülhamid se décide alors à envoyer la troupe pour mater ce qui se transforme de plus en plus clairement en insurrection. Dix-huit mille hommes sont dépêchés d'Anatolie en Macédoine, mais au lieu de combattre la rébellion, ils se joignent à elle. Le sultan, en proie à la panique, autorise le retour des Jeunes-Turcs le 23 juillet 1908. Désireux à la fois de sauver l'unité dangereusement menacée de l'Empire et de le libéraliser, les Jeunes-Turcs du comité Union et Progrès contraignent Abdülhamid à rétablir la Constitution suspendue depuis plus de trente ans et à organiser des élections." (p. 212-213)


François Georgeon, "1908 : la folle saison des Jeunes-Turcs", L'Histoire, n° 334, septembre 2008 :

"Les Jeunes-Turcs ont-ils fini par être gagnés par le nationalisme ? Peut-on parler dès 1908 d'un nationalisme turc comme le pensent certains historiens ? On en trouve quelques traces, certes, dans le mouvement Jeune-Turc, dues au contact des Turcs de Russie, surtout d'intellectuels tatars, qui cherchent à opposer au panslavisme, dont ils sont victimes en Russie, un panturquisme fabriqué de toutes pièces pour les besoins de la cause. Mais mieux vaut parler de patriotisme ottoman.

L'historien Erik J. Zürcher a montré que la grande majorité des membres du comité Union et Progrès étaient des musulmans originaires de la Turquie d'Europe. Ce sont les menaces pesant sur cette dernière depuis le congrès de Berlin, les difficultés rencontrées dans les Balkans, les pressions des grandes puissances, leur ingérence croissante qui ont poussé les Jeunes-Turcs à l'action. En ce sens 1908 représente un sursaut patriotique des élites militaires et civiles de la Turquie d'Europe pour conserver l'empire intact et s'y maintenir." (p. 77)


Erik Jan Zürcher, The Young Turk Legacy and Nation Building : From the Ottoman Empire to Atatürk's Turkey, Londres-New York, I. B. Tauris, 2010 :

"Quand ils descendirent des montagnes en juin-juillet 1908, les officiers jeunes-turcs mobilisèrent d'abord les villages musulmans contre la menace d'une prise de contrôle christiano-européenne." (p. 111)

"Les Jeunes-Turcs firent leur carrière au service service de l'Etat ottoman, pratiquement tous sans exception. Ce facteur laissa sans aucun doute une empreinte profonde sur leur vision du monde. Comme cela a été souligné à maintes reprises, la question la plus urgente à laquelle ils faisaient face était : "Comment cet Etat peut être sauvé ?" Comme nous l'avons vu dans le chapitre sur l'historiographie de la Révolution constitutionnelle (partie I), l'événement qui déclencha cette révolution, en 1908, fut la proposition de la Grande-Bretagne (lors de la rencontre à Reval (Tallinn) entre Edward VII et le tsar Nicolas II) de soutenir la pleine autonomie des provinces macédoniennes sous un gouverneur chrétien, une solution qui aurait fatalement affaibli l'Empire en Europe. De même, le sauvetage de l'Etat (ainsi que de leur propre position) était derrière le coup d'Etat unioniste de janvier 1913, derrière la décision de rejoindre l'Allemagne dans la guerre mondiale, et derrière le mouvement de résistance nationale en 1919. Pour les unionistes, le sauvetage de l'Etat était la condition du renforcement de la position de la seule fraction vraiment fiable de sa population, les musulmans ottomans et, de plus en plus, les Turcs, et la prétention à agir pour sauver l'Etat légitimait finalement toutes sortes de mesures.

La vision stato-centrée des Jeunes-Turcs signifiait aussi qu'ils voyaient presque automatiquement l'Etat comme le moteur du changement dans la société. La seule faction jeune-turque qui avait une approche allant au-delà de l'Etat était la "Ligue pour l'initiative privée et la décentralisation" du prince Sabahettin. Aux yeux de Sabahettin, la clé du progrès réside dans le développement, à travers l'éducation, d'une élite entrepreneuriale et individualiste. Ses idées étaient attractives pour les communautés chrétiennes en raison de son plaidoyer en faveur d'une décentralisation poussée, mais il n'avait le soutien que d'une petite minorité des Jeunes-Turcs et joua seulement un rôle marginal après la révolution." (p. 117)


Voir également : Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Hommage au Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

Honneur aux héros patriotiques turcs

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)